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Carol (Todd Haynes)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Carol (Todd Haynes)

L’auteur de Far from heaven évoque ici la passion amoureuse de deux femmes que tout devrait éloigner, la condition sociale, l’âge et le tempérament, dans l’Amérique des années 1950.

Cette liaison est évoquée ici avec beaucoup de sensibilité et de fièvre (l’une n’excluant pas l’autre), en dépit de la froideur des apparences. Il suffit, pour s’en convaincre, de citer le dernier plan, d’une beauté et d’une sensualité bouleversantes : un échange de regards, de sourires, entre les deux actrices, suffit à susciter le trouble. Serge Kaganski des Inrocks compare Carol à La vie d’Adèle, pour regretter la trop grande sagesse du premier, à laquelle il préfère « le torrent de lave érotique » du film de Kechiche. Remarque d’une stupidité affligeante – mais rien ne m’étonne de sa part… Comme si tous les films ayant pour thème une relation lesbienne devaient proposer le même cadre de représentations ! Comme si un abîme ne séparait pas l’Amérique de Truman et la France des années 2010 sur le plan du comportement sexuel…

Todd Haynes offre un éblouissant écrin visuel à cette histoire, grâce à la photographie au grain vibrant d’Edward Lachman (chef opérateur régulier du cinéaste américain), qui s’inspire ici tout autant de l’œuvre d’Edward Hopper que de celle du grand Saul Leiter, avec un rendu évanescent, prodigieusement mélancolique, que renforce encore la déchirante partition de Carter Burwell.

Bien sûr, les qualités esthétiques de Carol sont un autre motif de rejet du sieur Kaganski. Lorsque j’avais chroniqué Mr. Turner, j’avais souligné son intolérance aux reconstitutions soignées. Ainsi écrivait-il à propos du film de Mike Leigh : « Biopic pictural dans toute sa splendeur encaustiquée ». L’argument a tout d’une antienne lancinante, tant il revient fréquemment sous sa plume. Il déprécie en effet dans des termes très proches Leopardi (Mario Martone) : « On doit aussi en passer par […] tous les écueils répertoriés du film en costumes : chandelles, mobilier et vêtures d’époque, encaustique passéiste ». Pour L’autre Dumas, il soulignait de la même façon : « Safy Nebbou ne parvient pas à échapper totalement à ce cinéma encaustiqué, figé par le décorum et la noblesse culturelle de son sujet ». Jane Campion se vit adressée le même reproche imbécile à la sortie de Bright star : « Ça sent presque l’encaustique et le spectateur est prié de chausser les patins ». En remontant plus loin encore dans le passé, on constate que le raisonnement est toujours le même : « Tout semble ici charmant et léger, certes, mais trop ludique ou encaustiqué dans le décorum pour captiver ou concerner en profondeur », écrivait-il au sujet du Parfum de la dame en noir. On le voit, Kaganski fait un usage abusif d’encaustique ! Carol n’est évidemment pas épargné, puisque, là encore, le critique ressort la cire : « Carol est plastiquement splendide. Trop sans doute. Car il s’agit d’une splendeur sous cloche, figée dans l’encaustique ». Bref…

Un mot encore, sur les deux actrices, sans lesquelles le film ne serait sans doute pas animé d’une âme aussi ardente. Cate Blanchett est, comme à son habitude, parfaite. Mais Rooney Mara étonne, exprimant à la fois une grâce fragile – on songe à Audrey Hepburn, et ce n’est pas rien ! – et la détermination.

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