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Les tisserands (Arte, 29 août 2012, à 01h00)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Les-tisserands.jpg

 

Arte diffusera le 29 août Les tisserands de Friedrich Zelnik (1927), avec Paul Wegener (réalisateur, entre autres, de L’étudiant de Prague et du Golem) et Theodor Loos (un des fidèles de Lang, vu dans Les Nibelungen, Metropolis, Le testament du docteur Mabuse ou encore M le maudit). 

 

Les tisserands est l’adaptation de la pièce éponyme du dramaturge allemand Gerhart Hauptmann, prix Nobel de littérature en 1912, qui met ici en scène la révolte des tisserands silésiens (Weberaufstand) de 1844.

Ce soulèvement de la faim des tisseurs de Bielawa et de Pieszyce contre les barons de l’industrie, violemment réprimé par les troupes prussiennes, fut l’un des premiers du prolétariat allemand. Ce fut aussi l’une des prémices de la révolution de mars 1848. Heinrich Heine lui consacra un poème sous le titre Die armen Weber, publié dans Vorwärts !, le journal allemand de Paris :

Ein Fluch dem König, dem König der Reichen,
Den unser Elend nicht konnte erweichen,
Der uns den letzten Groschen erpreßt,
Und uns wie Hunde erschiessen läßt !
Wir weben ! Wir weben !

Maudit soit le Roi, le Roi des riches,
Que notre misère ne put émouvoir,
Dans notre poche il prit le dernier denier,
Puis nous fit fusiller comme des chiens !
Nous tissons, nous tissons !

         
Cortège des tisserands - Käthe Kollwitz
Cortège des tisserands, Käthe Kollwitz (série La révolte des tisserands, 1893-1897) 

   
A noter qu'Hauptmann eut un destin singulier, puisqu'il se vit interdit sur la scène berlinoise à l’époque wilhelmienne, en raison de l'orientation un peu trop sociale des Tisserands, avant d'être inscrit, en 1944, sur la Sonderliste (liste des artistes d’exception) de la Gottbegnadeten-Liste (liste des bénis de Dieu) établie par le Ministère du Reich à l'Education du peuple et à la Propagande, dirigé par Joseph Goebbels...


A consulter : Press-book du film

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La partie de dés (Prapancha Pash)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

La partie de dés 1
 
Synopsis
 
Sunita (Seeta Devi), la fille d'un vieil ermite (Sarada Gupta) est courtisée par deux princes indiens rivaux, Sohat (Himansu Rai) et Ranjit (Charu Roy), tous deux passionnés par le jeu. Sohat est déterminé à n'importe quel prix à se marier avec la jeune fille et à posséder le royaume de son rival. Tout se jouera sur une partie de dès truquée… 
 
Fiche techniqueLa partie de dés - Affiche
 
Film britannique, indien, allemand
Année de production : 1929
Durée : 1h14
Réalisation : Franz Osten
Scénario : Niranjan Pal, W A Burton 
Image : Emil Schüneman
Avec Seeta Devi (Sunita), Himansu Rai (Le roi Sohat), Charu Roy (Le roi Ranjit), Sarada Gupta (Le père de Sunita), Modhu Bose (Kirkbar)... 
 


Critique
 
Alors que Carlotta annonce la sortie, en septembre, d’un coffret consacré à Guru Dutt, l’un des grands réalisateurs bollywoodiens, l’occasion me semble bien choisie d’évoquer La partie de dés de Franz Osten, cinéaste bavarois émigré en Inde au début des années 1920, à la suite de sa rencontre avec Himansu Rai, pionnier du cinéma indien et fondateur, en 1934, du studio Bombay Talkies, l’un des exemples les plus réussis de coopération entre l’Inde et un pays occidental en matière de cinéma (sur ce point, lire Cinéma et colonialisme : la genèse du septième art au Sri Lanka (1896-1928), Vilasnee Tampoe-Hautin, L’Harmattan, 2011). 
 
L’association entre Osten et Rai donna naissance à trois œuvres majeures de la période du muet indien. La première fut Lumière d’Orient (Prem Sanyas - 1925), adaptée du roman d’Edwin Arnold, The light of Asia, lui-même inspiré du Lalitavistara, un sūtra évoquant la vie de Siddhārtha Gautama (Bouddha). Cette féérie orientaliste -on parle aussi de mughal romance- fut le premier film indien exporté en Occident. Signe de son succès : il resta dix mois à l’affiche à Londres (Les cinémas de l’Inde, Yves Thoraval, L’Harmattan, 2000).

Ce récit rencontra en revanche une vive opposition en Asie. Il fut considéré comme une ingérence impie dans la vie religieuse et sociale des fidèles (Vilasnee Tampoe-Hautin). La scène représentant la tentation de Gautama par son épouse, Yaśodhara, provoqua la colère des dignitaires religieux de Ceylan, qui obtinrent l’interdiction du film sur le territoire cinghalais. Les mêmes raisons empêchèrent sa sortie à Singapour, tandis qu’en Birmanie une salle de cinéma le diffusant fut incendiée.
 La partie de dés 2
 
La deuxième production du tandem fut Le tombeau d’un grand amour (Shiraz - 1928), mettant en scène Mumtâz Mahal, pour laquelle l’empereur moghol Shâh Jahân fit construire le Taj Mahal. 
 
La partie de dés marque la troisième collaboration entre les deux hommes. Elle se distingue des précédentes par son ambition et l’ampleur des moyens mis en œuvre : près de 10 000 figurants furent mis à la disposition des auteurs par les maharadjas de Jaipur et d’Udaipur (Yves Thoraval). 
 
L’histoire, due à la plume de Niranjan Pal (déjà auteur des scénarios des deux premiers volets de la trilogie indienne du réalisateur allemand), est librement inspirée du Mahabharata. Le deuxième livre (सभापर्वन्) de ce grand poème épique raconte ainsi comment Duryodhana, l’un des chefs du clan Kauravās, convia ses cousins, les cinq Pāndavās, à une partie de dés truquée au cours de laquelle l’aînés de ces derniers, Yudhishthira, perdit sa fortune et son royaume. Bien que de caractère droit et sage, il en vint à mettre en jeu ses quatre frères et lui-même. Ayant tout perdu, Shakuni, l’oncle de Duryodhana, lui proposa de parier Draupadi, sa femme, qui devint au terme de cette dernière partie l'esclave des Kauravās. Néanmoins, le père de Duryodhana, le roi aveugle Dhritarāshtra, donna tort à son fils et offrit à la princesse de formuler trois vœux. La jeune femme demanda la liberté pour son époux et ses frères. Elle n’usa pas pour elle-même du troisième vœu, dont elle ne s’estimait pas digne. Dhritarāshtra lui accorda tout de même la même faveur. Mais Duryodhana demanda qu’on lançât de nouveau les dés. Shakuni l’emporta encore et les Pāndavās furent condamnés à treize années d’exil… 
 
La partie de dés 3 
Les fééries orientaliste, écrit Yves Thoraval, font naître des coproductions européo-indiennes, donnant quelques merveilles du muet et des années 1930, considérées par la critique indienne comme des regards exotiques avant tout destinés au public européen. Tourné essentiellement dans le district d'Ajmer, au Rajasthan, La partie de dés est donc naturellement ponctué d’un certain nombre de séquences à caractère touristique (photo), propres à susciter l’émerveillement d’un public occidental alors peu familier de la culture et des paysages indiens. 
 
En dépit de sa valeur documentaire, pour ne pas dire historique, cette vision exotique n’est évidemment pas, pour les spectateurs d’aujourd’hui, l’aspect le plus passionnant de cette fresque. Son principal intérêt réside dans sa beauté plastique, littéralement à couper le souffle. La mise en scène de Franz Osten n’est certes pas d’une folle inventivité. Hormis quelques effets de surimpression vers la fin (photo) et des scènes d’action plutôt maîtrisées, elle apparaît somme toute assez classique, même pour l’époque (l’attaque perfide de Kirkbar, l’homme de main de Sohat, contre Ranjit n’est cependant pas sans rappeler celle de Hagen contre Siegfried dans le premier volet des Nibelungen). On peut en revanche avancer, sans crainte d’exagération, que les images de ce film figurent parmi les plus belles du cinéma muet (certaines évoquent l’art de la miniature indienne), d’autant que l'on peut désormais les (re)découvrir dans une version admirablement restaurée par le British Film Institute. Elles sont l’œuvre d’Emil Schünemann, directeur de la photographie des premiers films de Fritz Lang (Le métis, Les araignées, La peste à Florence, où il côtoya Karl Freund et Carl Hoffmann) et d’Aelita de Yakov Protazanov. Il a composé pour l’occasion une palette de gris d’une rare élégance, donnant ainsi à l’ensemble l’aspect précieux d’une pièce d’orfèvrerie. 
 
La partie de dés 4 
Le montage est également à mettre au crédit de La partie de dés (il donne une grande fluidité au récit, ce qui réduit au minimum le nombre d’intertitres). Tout comme l’interprétation. Exception faite de Himansu Rai, qui dans le rôle du roi Sohat est toujours à la limite du surjeu (photo), les acteurs sont en effet tous d’une sobriété inhabituelle pour un film muet. A commencé par Sarada Gupta, très juste en ermite. Seeta Devi, dans le rôle de Sunita, est aussi parfaite. Le film palpite de sa troublante sensualité. Le baiser fougueux –fougueux pour l’époque, bien sûr…- qu’elle échange avec Charu Roy (son partenaire de Shiraz) est d’ailleurs une véritable audace, compte tenu de l’Indian Cinematograph Act alors en vigueur : La censure instaurée par l’Indian Cinematograph Act de 1918 dépend des autorités policières provinciales et elle est officiellement destinée à moraliser le cinéma (pas de nudité, de baiser, d’évocation de la prostitution…) et à protéger le public autochtone de la vision néfaste des turpitudes de la société occidentale (Yves Thoraval). 
 
Après La partie de dés, Osten retourna en Allemagne, où il réalisa une dizaine de courts et longs métrages. Il revint en Inde cinq ans plus tard, pour tourner Jawani Ki Hawa, l’une des premières productions de Bombay Talkies. Très actif, il mit en scène une quinzaine de films pour le compte du studio entre 1935 et 1939, date à laquelle sa carrière s’arrêta brutalement. Sympathisant du régime nazi, auquel il avait adhéré, il fut arrêté par les autorités anglaises et maintenu en détention jusqu’à la fin de la guerre. 
 
La-partie-de-des-63.png
 
Malgré les clichés qu’il véhicule, La partie de dés permit aux Européens de découvrir une Inde bien réelle, qui la distingue de celle représentée en 1921 par Joe May dans Das indische Grabmal (première version du Tombeau hindou de Fritz Lang), reconstituée dans les studios du réalisateur, dans la banlieue de Berlin. Ce pur poème visuel n’est malheureusement pas disponible en DVD en France. Il est commercialisé en Angleterre chez BFI. Peut-être Arte aura-t-il un jour la bonne idée de le rediffuser 
 
 
 Ma note - 3,5/5
 
A lire : Les cinémas de l’Inde, Yves Thoraval, L’Harmattan, 2000
Cinéma et colonialisme : la genèse du septième art au Sri Lanka (1896-1928), Vilasnee Tampoe-Hautin, L’Harmattan, 2011

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Décès de Tony Scott (19 août 2012)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Tony Scott

 

Il n’était certes pas un réalisateur de premier plan (trop irrégulier). Il n’en a pas moins marqué l’histoire du cinéma par quelques succès et son style parfois agaçant, mais si reconnaissable. Tony Scott a mis fin à ses jours le 19 août en se jetant du Vincent Thomas Bridge de San Pedro (Los Angeles). 

 

Né le 21 juillet 1944 à Stockton-on-Tees (Royaume-Uni), Tony Scott débuta au cinéma en 1965, en tant qu’acteur, dans la première réalisation de son frère aîné, Ridley, Boy and bicycle (dont le thème musical était signé du grand John Barry). Il passa lui-même à la réalisation en 1969, avec One of the missing, un court métrage racontant l’histoire d’un soldat sudiste piégé sous un tas de gravats, son arme chargée pointée dans sa direction. Ridley, dans un rôle non crédité, y interprétait un officier de l’Union. 

 

Associé à la création de la société de production Ridley Scott Associates, en partenariat avec Alan Parker, Hugh Hudson, Hugh Johnson, il consacra ensuite l’essentiel de son temps à la publicité, mettant tout de même en scène pour la BBC une nouvelle d’Henry James, L'auteur de Beltraffio (1976). 

 

Tony Scott réalisa son premier long métrage en 1983, Les prédateurs (d’après un roman de Whitley Strieber), avec David Bowie, Susan Sarandon et Catherine Deneuve. De ce film, étrillé par la critique de l’époque, on n’oubliera pas, bien sûr, l'étreinte saphique (culte !) entre les deux actrices, illustrée musicalement par le Duo des fleurs, air le plus célèbre de l’opéra de Léo Delibes, Lakmé. 

 

Unstoppable
Unstoppable
, Tony Scott (2010)


Le cinéaste britannique connut la consécration trois ans plus tard, avec Top gun. Par la suite, il enchaîna les films (plus d‘une vingtaine), essentiellement dans le domaine de l’action, alternant succès commerciaux (USS Alabama, Ennemi d’Etat) et échecs (True romance, Domino). Le dernier, Unstoppable (2010), avec Denzel Washington, qu’il dirigeait pour la cinquième fois, est typique de son style associant montage
épileptique, angles de vue multiples et photographie saturée ou désaturée. Un style parfois admiré, mais aussi souvent décrié pour sa sophistication clipesque. Voici la critique que j’en faisais à sa sortie, sur un autre site :

Après les décevants Déjà vu (2006) et L’attaque du métro 123 (2009), Tony Scott propose ici un film d’action à l’efficacité redoutable. D’abord grâce à son sens du montage, qui, s’il peut parfois agacer par son côté un peu tape-à-l’œil, rend ici parfaitement compte de l’emballement de ce monstre d’acier, qui n’est pas sans rappeler le camion mis en scène par Spielberg dans Duel. Certains plans sont à proprement parler à couper le souffle (voir, par exemple, celui où Colson tente de raccorder les deux trains dans un nuage de grains s’échappant d’un wagon accidenté). Ensuite, parce que son scénario est suffisamment riche en péripéties pour tenir en haleine de bout en bout le spectateur (un autre que Scott se serait probablement focalisé sur le possible choc entre le train fou et celui transportant les enfants). Il y a enfin l’interprétation de Chris Pine, excellent en jeune loup tentant de s’imposer face au vieux briscard, incarné par Denzel Washington.

On retiendra aussi d’Unstoppable son arrière-plan social (le licenciement des salariés âgés) et sa vision critique du monde des médias, dont le voyeurisme sert en partie ici d’élément narratif. Certes, ces questions ne sont pas très approfondies, mais elles suffisent à apporter de l’originalité à ce film dont je n’attendais pas grand-chose, mais qui se révèle au final un agréable et efficace divertissement. Une bonne surprise par conséquent...
 

 

Filmographie complète sur IMDB

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The dark knight rises

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

The-dark-knight-rises.jpeg
 
Synopsis
 
Il y a huit ans, Batman (Christian Bale) a disparu dans la nuit : lui qui était un héros est alors devenu un fugitif. S'accusant de la mort du procureur-adjoint Harvey Dent (Aaron Eckhart), le Chevalier Noir a tout sacrifié au nom de ce que le commissaire Gordon (Gary Oldman) et lui-même considéraient être une noble cause. Et leurs actions conjointes se sont avérées efficaces pour un temps puisque la criminalité a été éradiquée à Gotham City grâce à l'arsenal de lois répressif initié par Dent. Mais c'est un chat (Anne Hathaway) –aux intentions obscures– aussi rusé que voleur qui va tout bouleverser. À moins que ce ne soit l'arrivée à Gotham de Bane (Tom hardy), terroriste masqué, qui compte bien arracher Bruce à l'exil qu'il s'est imposé. Pourtant, même si ce dernier est prêt à endosser de nouveau la cape et le casque du Chevalier Noir, Batman n'est peut-être plus de taille à affronter Bane… 
 
Fiche techniqueThe dark knight rises - Affiche
 
Film américain, britannique
Année de production : 2012
Durée : 2h45
Réalisateur : Christopher Nolan
Image : Wally Pfister
Avec Christian Bale (Bruce Wayne/Batman), Gary Oldman (Le commissaire Gordon), Tom Hardy (Bane), Anne Hathaway (Selina Kyle/Catwoman), Michael Caine (Alfred Pennyworth)...  
 


Critique
 
Dans une pièce consacrée à Albert Leo Schlageter, martyr -le terme est bien sûr à prendre dans une acception ironique…- nationaliste allemand des années 1920, le sinistre dramaturge nazi Hanns Johst écrivait : Wenn ich Kultur höre, entsichere ich meinen Browning. Par un parallèle d'assez mauvais goût (et que les événements d'Aurora rendent encore plus douteux, j'en conviens), je dis souvent : Quand j’entends parler du cinéma de Christopher Nolan, je sors mon revolver, tant l’œuvre -l'italique est, là aussi, éminemment sarcastique !- du réalisateur anglais m’insupporte (The dark knight excepté).
 
Pourtant, à ma grande surprise, les premières images de ce nouveau Batman ne m’ont pas donné des envies d’autodafé (de l’écran), comme c’est généralement le cas lorsque Nolan est derrière la caméra. Sans doute est-ce dû au fait que, abandonnant ses prétentions auteuristes -alors qu’il n’est qu’un habile faiseur de blockbuster estival (vous savez, le genre de film que l’on va voir parce que la salle est climatisée...)- il revient dans The dark knight rises à une modestie narrative qui lui sied mieux que ses habituels scénarii inutilement alambiqués (Memento). Car, contrairement à ce que pensent certains de ses admirateurs, il n’est pas Kubrick. Aussi est-il préférable pour lui de ne pas trop jouer les philosophes…
 
The dark knight rises 2
 
Autre raison de cette bonne impression inattendue, le travail de Hans Zimmer. Le musicien est cette fois moins à la peine que dans ses dernières compositions, où il semblait seulement guidé par le désir de provoquer des acouphènes chez les spectateurs. Certes, il ne retrouve pas le niveau de ses partitions les plus inspirées (La ligne rouge, Gladiator). Toutefois, il ne nous impose pas non plus l’entêtant marteau-pilon de Sherlock Holmes ou Inception. Grâce lui en soit rendue ! 
 
J’étais donc dans le plus complet désarroi. Presque déçu ! Allais-je être privé d’un petit billet plein de fiel ? Heureusement, Bane est arrivé ! Et avec lui, le souffle de la révolution. Les soulèvements populaires débutent toujours par la prise d’un lieu symbolique, synonyme d’arbitraire, souvent une prison. C’est le cas ici. Mais pour Nolan, la lutte contre les injustices aboutit inéluctablement à livrer le pouvoir à la racaille, en l’occurrence les détenus de la Bastille de Gotham City, Blackgate. Ainsi, même s’il affecte de dénoncer les excès du capitalisme, choisit-il le côté des puissants. Donnez un peu de liberté au peuple et ce sera bientôt l’anarchie : tel est le message cynique qu’il nous délivre (en témoigne la scène où les anciens employés violentent leurs maîtres). 
 
The dark knight rises 3 
Au-delà, Nolan nous sert une énième variation sur l’Amérique post 11 septembre. Pourquoi pas, après tout. Hollywood fait bien encore des films sur la Seconde guerre mondiale. Certains relèvent même du chef-d’œuvre, car apportant, le recul aidant, une vision plus nuancée des acteurs et des évènements (La ligne rouge ou Lettres d’Iwo Jima, par exemple). Le problème vient de ce que Nolan semble n’avoir tiré aucune leçon des onze dernières années, en particulier des mensonges de la présidence Bush. Le terroriste vient donc, tout naturellement, d’un pays oriental (tous des barbares dans ces contrées !). Et l’autre rôle de méchant est confié à une actrice française, reflet d’une francophobie primaire qui nous rappelle les débuts de la guerre d’Irak (on se souvient que dans Master and commander, le navire ennemi bat pavillon français, alors que dans les romans de Patrick O’Brian, dont est tiré le film de Peter Weir, il est américain). 
 
On le voit, le propos de Nolan est des plus simplistes. Et ce ne sont pas les doutes existentiels de Wayne qui lui permettent de gagner en subtilité. Son mal-être tient pour beaucoup –pas seulement, certes- au fait qu’il se sent inutile. Il lui faut le chaos, la guerre, pour retrouver goût à la vie (ce que relève d’ailleurs le majordome, Alfred Pennyworth). On a connu des idéologies plus saines… 
 
The dark knight rises 4 
Visuellement parlant, rien de bien nouveau non plus. Est-ce cela la fameuse claque que certains fans affirment avoir reçue ? Tout juste un soufflet ! Pour le coup, je veux bien, selon le précepte du Christ, tendre la joue gauche. Je ne risque rien… Nolan dissimule derrière un montage vibrionnant la misère de sa mise en scène. Et si beaucoup s’extasient, c’est essentiellement parce qu’ils perdent leurs repères dans ce vortex indigeste d’images. Ce qu’ils n’oseront évidemment pas reconnaître… 
 
L’interprétation souffre également de la comparaison avec The dark knight. Christian Bale est certes égal à lui-même. En revanche, Tom Hardy est à des lieues de la performance hallucinée d’Heath Ledger. A sa décharge, il faut admettre que jouer avec une sorte de poulpe collé au visage, cela ne facilite pas l’expressivité. Marion Cotillard poursuit quant à elle son éclatante aventure hollywoodienne avec ce regard de bœuf assoupi -notez que je ne parle pas de vache, car cet animal véhicule une idée de grosseur, qui eût été indélicate...- qui est sa marque de fabrique quand elle est dirigée en anglais (elle me donne parfois l’impression de réciter son texte en phonétique, comme si elle ne le comprenait pas).

Emergent tout de même Michael Caine, qui a du mérite à jouer la carte des sentiments -qui plus est, sans paraître ridicule- dans cette production aussi émouvante qu’un complexe pétrochimique, et, surtout, Anne Hathaway, dont la position sur la BatPod -pour les non-initiés, je précise qu’il s’agit de la moto de l’homme chauve-souris- est propre à éveiller tous les fantasmes masculins, même les plus... scandaleux. C’est probablement grâce à sa félinité exquise que je n’ai pas sombré dans le sommeil, mésaventure qui m'est arrivé devant Memento et Inception
 (il est d'ailleurs assez singulier qu'un cinéaste qui a fait un film s'intitulant Insomnia me plonge si souvent dans un état torpide...). 
 
The dark knight rises 6 
Par charité chrétienne, je ne m’étendrai pas sur la très grande indigence des dialogues, que l’on dirait extraits d’un recueil de sagesse bouddhiste pour les nuls (j’attire néanmoins l’attention sur les paroles sentencieuses du prisonnier aveugle, qui valent le détour). Je passerai également sous silence les nombreuses incohérences scénaristiques de The dark knight rises, car les apôtres de Nolan me répliqueraient que, puisque l’on est dans le registre fantastique, on peut se permettre toutes les fantaisies. Admettons, même si c'est un peu facile...

Je me contenterai de quelques mots sur le final de cette trilogie. Comme disait Shakespeare, much ado about nothing ! Rappelons que les trois volets de cette saga ont une durée cumulée de plus de 7h30. Et pour apprendre quoi ? Que Batman va se taper… Bon, je n’en dirai pas plus, car je crains non seulement une censure de la production (voir les démêlés insensés de Selenie avec Roselyne Bosch, auteur de La rafle, pour une mauvaise critique publiée sur son blog), qui a enjoint à la presse de ne faire aucune révélation, et la réaction de certains fans, qui, tels d’obscurs inquisiteurs, considèrent comme hérétique le fait de spoiler leur objet de culte (le suspense n’est pourtant pas très hitchcockien…). Sachez tout de même que cette conclusion est d’une niaiserie pour le moins pathétique. On se croirait dans une comédie romantique ! J’ai même cherché Richard Gere et Julia Roberts…
 
 
Je ne doute pas que mon analyse me vaudra quelques volées de bois vert de la part des amateurs de Comics et autres geeks. Sans doute stigmatiseront-ils mon ignorance de cet univers. En fait, je suis assez fier de mes lacunes en la matière… Pour en finir (car j'ai déjà été bien trop long sur un sujet aussi négligeable), je dirai que, pour moi, ce Dark knight rises n’est pas du cinéma. C’est une attraction de foire. En sortant de la salle, on a la nausée, comme lorsqu’on descend d’un manège provoquant de trop violentes sensations. Et l’on jure qu’on ne se laissera plus avoir…
 
    Ma note - 1,5/5

Christopher Nolan sur ce site : Memento, Inception

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Les innocents (The innocents)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Les innocents 1
 
Synopsis
 
Miss Giddens (Deborah Kerr) accepte un travail comme gouvernante auprès de deux orphelins, Flora (Pamela Franklin) et Miles (Martin Stephens). Dès son arrivée dans la somptueuse demeure de Bly, où ils vivent avec Mrs Grose (Megs Jenkins), la domestique, des choses étranges surviennent, mettant sa santé mentale à rude épreuve. Ces évènements auraient un rapport avec les précédents tuteurs des enfants, Peter Quint (Peter Wyngarde) et Miss Jessel (Clytie Jessop), morts dans d’étranges circonstances… 
 
Fiche techniqueLes innocents - Affiche
 
Film américain, anglais
Année de production : 1961
Durée : 1h40
Réalisation : Jack Clayton
Avec Deborah Kerr (Miss Giddens), Peter Wyngarde (Peter Quint), Meg Jenkins (Mrs Grose), Martin Stephens (Miles), Pamela Franklin (Flora), Clytie Jessop (Miss Jessel)...
 


Critique

Chef-d’œuvre méconnu du cinéma fantastique, Les innocents est l’adaptation du Tour d’écrou, une nouvelle d’Henry James publiée en 1898. On la doit à Jack Clayton, qui se fit remarquer dès son premier long-métrage, Les chemins de la haute ville, doublement oscarisé en 1960 (Neil Paterson, pour le scénario, et Simone Signoret, récompensée face à –excusez du peu- Katharine Hepburn et Elizabeth Taylor, nommées pour leurs prestations dans Soudain l’été dernier de Joseph L Mankiewicz). 
 
Le pouvoir de fascination du conte de James tient à plusieurs éléments. Tout d'abord à son thème, qui nous replonge dans certaines terreurs de l’enfance. Et si l’écrivain parvient à nous les faire revivre avec tant de force, c’est qu’il puise probablement dans ses propres émotions de jeune lecteur. Certes, ses carnets de travail laissent entendre qu’il s’inspira d’une anecdote que lui rapporta Edward White Benson, alors archevêque de Canterbury (une histoire d’enfants possédés par les fantômes de domestiques dépravés). Cependant, la véritable source du Tour d’écrou est sans doute davantage à chercher dans un récit horrifique, Tentation, que l’auteur aurait lu vers l’âge de douze ans (sur ce point, voir les travaux d’Adeline Tintner). Comment [James] n’a-t-il pas pu […] en être effrayé, écrit Jean Pavans (traducteur français du romancier), s’il a repris […] les noms de deux de ses personnages -le héros de Tentation, Peter Quint, tourmente un dénommé Miles- une quarantaine d’années plus tard ? (Les données intérieures de l’épouvante, préface au Tour d’écrou, Librio, 1998). 
 
Les innocents 2
L’autre réussite du Tour d’écrou vient de son traitement. Ce récit en forme de journal privilégie la dimension psychologique. Ce qui intéresse James, c’est le chaos intérieur de Miss Giddens. L’horreur, elle, n’est jamais abordée frontalement. Elle n’est que suggérée. En témoigne l’échange entre Mrs Grose et la gouvernante au sujet des propos tenus par Flora sur celle-ci. On apprend qu’elle a dit des choses horribles, vraiment choquantes, que cela dépasse tout pour une petite demoiselle. On n’en saura pas davantage. L’impact sur l’imagination du lecteur est bien supérieur à ce que pourraient produire des descriptions On n'en saura pas plus. L'impact sur l'imagination du lecteur est bien supérieur à ce que pourraient produire des descriptions grand-guignolesques ou des révélations plus précises.
 
Toutefois, si cette histoire captive autant, c’est surtout parce que son auteur laisse le lecteur dans l’indécision. Quelle interprétation donner au final ? Les spectres de Quint et Jessel sont-ils réels ? Ou bien sont-ils une création de l’esprit malade de Miss Giddens ? Les deux niveaux de lecture sont possibles Comme le note Jean Pavans, c’est une question de point de vue (artistique ou psychanalytique).Toutefois, si cette histoire captive autant, c’est surtout parce que son auteur laisse le lecteur dans l’indécision. Quelle interprétation donner au final ? Les spectres de Quint et Jessel sont-ils réels ? Ou bien sont-ils une création de l’esprit malade de Miss Giddens ? Les deux niveaux de lecture sont possibles Comme le note Jean Pavans, c’est une question de point de vue (artistique ou psychanalytique).Toutefois, si cette histoire captive autant, c’est surtout parce que son auteur laisse le lecteur dans l’indécision. Quelle interprétation donner au final ? Les spectres de Quint et Jessel sont-ils réels ? Ou bien sont-ils une création de l’esprit malade de Miss Giddens ? Les deux niveaux de lecture sont possibles Comme le note Jean Pavans, c’est une question de point de vue (artistique ou psychanalytique).Toutefois, si cette histoire captive autant, c’est surtout parce que son auteur laisse le lecteur dans l’indécision. Quelle interprétation donner au final ? Les spectres de Quint et Jessel sont-ils réels ? Ou bien sont-ils une création de l’esprit malade de Miss Giddens ? Les deux niveaux de lecture sont possibles Comme le note Jean Pavans, c’est une question de point de vue (artistique ou psychanalytique).Toutefois, si cette histoire captive autant, c’est surtout parce que son auteur laisse le lecteur dans l’indécision. Quelle interprétation donner au final ? Les spectres de Quint et Jessel sont-ils réels ? Ou bien sont-ils une création de l’esprit malade de Miss Giddens ? Les deux niveaux de lecture sont possibles Comme le note Jean Pavans, c’est une question de point de vue (artistique ou psychanalytique).Toutefois, si cette histoire captive autant, c’est surtout parce que son auteur laisse le lecteur dans l’indécision. Quelle interprétation donner au final ? Les spectres de Quint et Jessel sont-ils réels ? Ou bien sont-ils une création de l’esprit malade de Miss Giddens ? Les deux niveaux de lecture sont possibles Comme le


Toutefois, si cette histoire captive autant, c’est surtout parce que son auteur laisse le lecteur dans l’indécision. Quelle interprétation donner au final ? Les spectres de Quint et Jessel sont-ils réels ? Ou bien sont-ils une création de l’esprit malade de Miss Giddens ? Les deux niveaux de lecture sont possibles. Comme le note Jean Pavans, c’est une question de point de vue (artistique ou psychanalytique).

Jack Clayton et son scénariste, l’écrivain Truman Capote, ont su parfaitement percevoir ces éléments et les transposer à l’écran. Dans cette adaptation, pas d’effets inutiles, mais un subtil dosage entre beauté, psychologie et terreur, ce que l’on sait de moins en moins faire aujourd’hui, où l’on privilégie, par facilité, la seule dimension horrifique (on exceptera quand même l’exemple récent de La dame en noir de James Watkins), synonyme trop souvent de gore. 
  Les innocents 3
 
Se situant dans la plus pure tradition du cinéma gothique, Les innocents réserve naturellement une place de premier plan à la demeure hantée. C’est la règle du genre (voir, par exemple, le domaine de Manderley de Rebecca). Le manoir de Bly n’est toutefois pas qu’un simple décor. Il est conçu comme un personnage à part entière, doté d’un corps et d’une âme. Sa partie supérieure est ainsi le siège de l’imagination, du rêve (c’est au sommet de l’une des tours qu’apparaît à Miss Giddens, dans un poudroiement lumineux surnaturel, le fantôme de Quint) et de la mémoire (les souvenirs –jouets des enfants, portrait du domestique décédé…- sont conservés dans le grenier). Les chambres forment le cœur palpitant de Bly. C’est là que les protagonistes connaissent leurs émotions les plus vives. Quant à l’esprit du lieu, tourmenté comme son architecture, il se manifeste tout au long du film, dans l’ondoiement d’une tenture (photo) ou le vacillement de la flamme d’une bougie (photo). 
 
Clayton n’évite pas certains clichés pour accroître la tension (les jump scares, cache-misères du cinéma fantastique contemporain, nous sont heureusement épargnés…). Le cinéaste anglais n’en livre pas moins une œuvre très personnelle. D’abord en allant à contre-courant de la mode, puisque recourant au noir et blanc à une époque où les productions de la Hammer, alors en plein essor, privilégiaient la couleur. Avec son chef opérateur, Freddie Francis (qui collaborera au début des années 1980 avec David Lynch sur Elephant man et Dune), il nous propose un retour aux sources de l’Expressionnisme, avec de puissants contrastes, qui font véritablement vibrer l’ombre, rendant ainsi le film plus inquiétant. 
 
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On retiendra aussi son usage très particulier des fondus enchaînés. Plusieurs mélangent de multiples images (jusqu’à quatre), formant un alliage surréaliste, qui renforce la confusion entre réalité et visions hallucinatoires (photo). Sa manière de composer certains plans et de jouer avec les reflets contribue également à ce trouble. On trouve un des exemples les plus réussis de ce jeu subtil dans la scène où Miss Giddens fait une partie de cache-cache avec les enfants. La gouvernante s’est dissimulée derrière un rideau, dans le salon. Son visage occupe le premier plan. De l’autre côté de la baie vitrée se dresse une statue. Soudain, émergeant de la nuit, entre la figure de chair et le simulacre de pierre, apparaît le spectre de Quint. Celui-ci contemple un instant la jeune femme, avant de reculer et de se fondre de nouveau dans l’obscurité. Miss Giddens s’élance alors à sa suite, mais l’effrayante apparition s’est évanouie. Revenant ensuite vers la pièce qu’elle vient de quitter, sa silhouette se superpose au reflet de Mrs Grose, qui a été alertée par son cri (photo). Dans cette courte séquence (à peine une quarantaine de secondes), le réel et l’illusion s’entremêlent étroitement, brouillant un peu plus les repères du spectateur. 
 
Mais l’effet le plus saisissant est sans doute celui précédent le générique de début. Initialement, Les innocents devait s’ouvrir sur les obsèques du petit Miles, puis enchaîner sur un flashback. Finalement, le réalisateur opta pour un écran noir, illustré musicalement par la comptine obsédante des enfants. Au début d’une séance, une salle de cinéma bruit toujours de quelques murmures (dans le meilleur des cas…). Cette entrée en matière insolite a le mérite de capter immédiatement l’attention du public. Minimaliste, certes, et cependant d’une extrême efficacité. Au moins autant que la pyrotechnie tape-à-l’œil d'un Nolan (mais ce n'est qu'un exemple...). 
 
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Au-delà de ses qualités esthétiques, Les innocents propose un fascinant portrait de femme, Miss Giddens, parfaitement incarnée par Deborah Kerr. L’actrice écossaise livre ici une performance au moins égale à celle qu’elle accomplit dans Le narcisse noir. Sœur Clodagh et la gouvernante présentent d’ailleurs une certaine parenté. Toutes deux se trouvent en effet plongées dans un univers qui lui est étranger, un ancien harem perché sur les sommets himalayens pour la religieuse, un luxueux domaine pour Miss Giddens, dont on sait qu’elle est issue d’un milieu modeste (elle est la cadette des nombreuses filles d’un pauvre pasteur de campagne, peut-on lire dans le livre).

Toutes deux, tourmentées par des désirs interdits, basculeront aux frontières de la démence. Car si James, comme je l’ai dis, n’est pas explicite, il n’en laisse pas moins planer des doutes sur le comportement de son héroïne. Ainsi, à la fin, lorsqu’elle partage le repas de Miles, après le départ de sa sœur, remarque-t-elle : Et j’ai eu l’idée saugrenue que nous avions l’air d’être un jeune couple en voyage de noces. Plus loin, elle dit au jeune garçon : Tu peux encore tirer un grand avantage de l’immense intérêt que je te porte. Dans le même chapitre, elle relève que Miles s’exprimait avec une gaieté à travers laquelle elle pouvait discerner un subtil petit frémissement de passion. Le film n’exclut pas cette piste de la séduction, selon l’expression de Freud. I have you ! s’écrit-elle en étreignant l’enfant, avant de déposer un baiser sur ses lèvres.
 
 
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La théorie de la séduction (ou neurotica) formulée par Freud dans Etudes sur l’hystérie -coécrit avec Joseph Breuer en 1895- expliquait la genèse de cette névrose par un abus sexuel subit dans l’enfance, traumatisme d’abord refoulé, avant d’être révélé au moment de l'adolescence par un évènement souvent anodin (la Nachträglichkeit), à l’origine des troubles. Il n’est pas illégitime de penser que Miss Giddens ait été victime d’une telle agression, qu’elle reproduirait sur Miles et qui expliquerait ses symptômes hystériques. 
 
Le film donne quelques indices dans ce sens. Dans la scène finale, par exemple. Quand la jeune femme presse le petit garçon d’avouer qu’il est sous l’emprise de l’esprit de Quint, celui-ci lui réplique qu’elle a peur de devenir folle, qu’elle veut le faire mentir, le terroriser, comme sa sœur. Certes, en arrière-plan apparaît le visage du domestique, qui semble commander ses paroles. Mais n’est-ce pas une vision de la gouvernante ? Un peu plus loin, l’enfant paraît sur le point de reconnaître sa possession. On peut cependant aussi imaginer que l’attitude de Miss Giddens lui inspire une telle terreur qu’il est prêt à lui céder, pour échapper à sa folie. Ne lui lance-t-il pas, l’instant suivant : You are insane !, tandis que sous le regard halluciné de la gouvernante les statues du jardin paraissent emportées dans une danse macabre (photo). Miss Giddens évoque en fait pour moi Nina, l’héroïne de Black Swan, tantôt cygne blanc (photo), tantôt cygne noir (photo). L’affiche française du film ne fait-elle d’ailleurs pas référence au ballet de Tchaïkovski ?
 
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L’adaptation cinématographique n’apporte donc pas plus de réponses que le livre. D’autant que les enfants jouent parfaitement l’ambiguïté. Ils forment un couple fusionnel particulièrement inquiétant. On songe aux étranges créatures blondes du Village des damnés de Wolf Rilla. Martin Stephens, qui incarne le petit Miles, tenait d’ailleurs le rôle principal de ce film. Pamela franklin, ici dans sa première apparition à l’écran, compose quant à elle une fascinante poupée perverse. On n’oubliera pas la joie sadique illuminant son angélique visage semé d’éphélides devant le spectacle d’un papillon dévoré par une araignée. Ni sa terrifiante crise hystérique au moment où la gouvernante veut l’obliger à regarder le fantôme de Miss Jessel. Et puis, sa première apparition dans le film ne se fait-elle pas sous la forme d’un reflet dans le lac (photo), là même où l’amante de Quint s’est suicidée ? 
 
Les innocents est un authentique chef-d’œuvre du cinéma horrifique, réveillant en nous d’obscures phobies. Il est possible de le découvrir dans une belle édition DVD commercialisée par Opening. La version proposée bénéficie d’un transfert d’excellente qualité. Cerise sur le gâteau, les compléments (Les coulisses d’un film de genre, De la cave au grenier et L’innocence de Henry James) apportent un éclairage essentiel. Ce qui n’est pas toujours le cas…

Album du film

 
  Ma note - 5/5 
   
A lire : Le tour d'écrou     

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Hommage à Marilyn Monroe (1er juin 1926 - 5 août 1962)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Marilyn Monroe - André de Dienes 1

 

Il y a cinquante ans, dans la nuit du 4 au 5 août 1962, disparaissait Marilyn. L’une des rares personnalités du cinéma dont on peut se contenter d’écrire seulement le prénom. Si vous ne fréquentez pas seulement les salles obscures, mais aussi les librairies, vous avez sans doute remarqué que cet anniversaire n’a pas manqué d’aiguiser l’appétit des marchands du temple. Difficile de recenser tous les livres consacrés à l’interprète de Sept ans de réflexion. Je ne vais donc pas me lancer dans un inventaire, d’autant que la plupart de ces publications ne présentent pas beaucoup d’intérêt. Je signalerai uniquement un ouvrage de l’éditeur allemand Taschen, André de Dienes : Marilyn. Ce coffret publié il y a un peu plus d’un an reproduit, en deux volumes, les travaux de l’un des premiers photographes de Marilyn Monroe, André de Dienes. 

 

Le photographe d’origine hongroise connut la future star dès 1945. Il travaillait alors pour le magazine Vogue et était à la recherche de modèles féminins pour des photos de nu artistique. Emmeline Snively, de l’agence Blue Book, lui adressa une débutante de 19 ans : Norma Jeane Baker. Quant Norma Jeane se présenta à ma porte plus tard dans l’après-midi, explique-t-il dans ses mémoires, je crus à un miracle. Je clignai des yeux ébahis. On aurait dit un ange. Un ange charnel et sexy ! Envoyé rien que pour moi ! Elle me fit un effet monstre ! […] Entre nous, le courant passa instantanément.

 

Le livre présente des clichés assez rares, sans doute moins glamours que ceux auxquels nous sommes habitués, mais aussi plus authentiques. Les premiers nous montrent ainsi une jeune fille lumineuse, naturelle et pleine de vie, prompte à s’amuser. On la découvre sur la plage de Malibu, puis dans la vallée de la Mort, sur les routes de l’Arizona, la vallée de Yosemite ou sur le mont Hood, dans l’Oregon.

 

Marilyn Monroe - André de Dienes 2

 

De Dienes retrouva la jeune femme à l’été 1946. Norma Jeane, qui avait attiré l’attention d'un cadre de la Twentieth Century Fox, Ben Lyon, était devenue Marilyn Monroe.

Ces retrouvailles furent naturellement marquées par plusieurs séances, dont l’une, particulièrement émouvante et mélancolique, sur la plage de Malibu. Tous deux venaient de visiter le Hollywood Forever Cemetery. Peut-être marquée par le souvenir du mausolée de Rudolph Valentino, l’actrice eut l’idée de montrer au photographe à quoi elle ressemblerait une fois qu’elle serait morte : Je pris la photo. C’était la fin de l’après-midi. Nous nous trouvions au sommet d’une falaise, surplombant l’océan. Le paysage et la lumière du soleil couchant étaient magnifiques. De Dienes réalisa des montages de ce cliché, tous plus poétiques et prémonitoires les uns que les autres. En les voyant, on songe au poème de Rimbaud, Ophélie.

    Marilyn-Monroe---Andre-de-Dienes-9.jpg 

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…

 

Dans les années qui suivirent, le photographe et son modèle se perdirent de vue. Marilyn n’était plus la charmante Norma Jeane que j’avais connue, écrivit-il au soir de la séance de Malibu. Elle sortait au célèbre restaurant Romanoff’s de Beverly Hills. Je me sentais terriblement humilié, délaissé et laissé pour compte. Cette nuit-là, l’actrice l’appela, pour lui raconter l’épouvantable soirée qu’elle venait de passer et lui proposer de poser pour lui le lendemain. Mais De Dienes lui répliqua sèchement qu’elle ne l’intéressait plus et qu’il s’apprêtait à partir pour New York. 

 

Trois ans plus tard, au cours de l’été 1949, Marilyn, qui assurait la promotion à New York de La pêche au trésor de David Miller et Leo McCarey (avec les Marx Brothers), recontacta De Dienes. S’ensuivit une séance sur Tobey Beach. Ces photos que je pris d’elle en 1949 montrent une jeune Marilyn. Les poses sont décontractées […]. Peu m’importait la manière dont le vent soulevait ses cheveux, ni même qu’elle soit ébouriffée. 

 

Le photographe s’installa l’année suivante à Los Angeles. Marilyn lui rendait de temps à autres visite. Elle n’était pas encore la star absolue que l’on connait, même si elle était apparue dans Quand la ville dort de John Huston et Eve de Joseph L Mankiewicz. Elle venait se lamenter sur son sort, se rappelle De Dienes dans ses mémoires, discuter de certains de ses problèmes et même me demander mon avis au sujet de tout et de rien. Puis elle nous cuisinait un repas et faisait la vaisselle. 

 

L’année 1953 marqua l’apogée de leur collaboration. L’une des séries de photos les plus troublantes a pour décor une ruelle isolée de Beverly Hills : Tard une nuit, Marilyn me téléphona pour me dire qu'elle n'arrivait pas à dormir. Elle me proposa d'aller faire des photos […]. Elle voulait poser triste et esseulée. Je sautai hors de mon lit, rassemblai mon équipement et nous partîmes prendre des photos toute la nuit. Je n'avais pas de flash mais, la nécessité étant la mère de l’invention, je l'éclairai avec mes phares de voiture. Les images qui en résultèrent étaient très mélodramatiques. Jouait-elle la comédie, était-elle consciente que quelque chose n'allait pas dans sa vie ou sentait-elle que la tragédie l'attendait au tournant ? Difficile de répondre. Quoi qu’il en soit, il y a dans ces clichés quelque chose de spectral, une mélancolie profonde, annonciatrice de son destin… 

 

Marilyn Monroe - André de Dienes 4 

Par la suite, De Dienes et Marilyn ne se virent plus que par intermittence. La dernière fois, le 1er juin 1961, jour de son anniversaire : Elle était si ravissante, mais si triste, assise parmi les piles habituelles de valises et de malles, prête à repartir pour New York. […] Quel contraste étonnant entre cette rencontre et celle que nous avions eue plus de quinze ans plus tôt. A présent, l’âme de ma chère Norma Jeane était meurtrie.

Une âme que De Dienes représenta, dans un montage, flottant parmi les étoiles. Telle est bien sa place…

A lire : André de Diennes : Marilyn (Taschen, 2011)

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Mobilisation en faveur de Cinecittà

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Gregory Crewdson - Sanctuaire 3

 

Cinecittà, c’est, entre autres, L’adieu aux armes, Amarcord, Ben-Hur, La cité des femmes, Cléopâtre, Les clowns, Les damnés, La dolce vita, Et pour quelques dollars de plus, Fellini Roma, Gangs of New York, Il était une fois dans l’Ouest, Il était une fois en Amérique, Mort à Venise, Le nom de la rose, Le parrain 3, Salò ou les 120 Journées de Sodome, Les Vitelloni… Depuis son inauguration, en 1937, Hollywood sul Tevere, comme disent les Italiens, nous a donc offert quantité d’images propres à nous émerveiller. Mais le rêve s’est en partie brisé dans la nuit du 9 au 10 août 2007, quand un incendie ravagea près de 4 000 m² des 40 hectares du complexe cinématographique. L'intervention rapide des pompiers permit néanmoins de sauver des décors historiques, comme ceux de Ben-Hur. 

 

Demain, le mythique studio pourrait subir une atteinte plus grave encore, celle de l’argent. Luigi Abete, Président de Cinecittà, un banquier de la BNL (liée à la BNP), l’un des principaux financeurs du cinéma italien, entend réorganiser le site en faisant venir des partenaires étrangers susceptibles de valoriser ses structures, tout en fournissant des services plus flexibles, soi-disant mieux appropriés à la demande. Son objectif, créer une sorte de hub –le vilain mot !- cinématographique avec hôtels, théâtres, installations techniques, centres de postproduction audio et vidéo. Emmanuel Gout, PDG de Cinecittà Word et chargé de mission stratégique après du président Abete, assure que Cinecittà restera un site historique protégé et qu’aucun licenciement n’est prévu. Tout au plus des redéploiements de personnels -on peut tout mettre derrière ce terme…- seraient-ils envisagés. 

 

Gregory Crewdson - Sanctuaire 4 

Le discours est assez différent du côté des représentants des salariés. Selon eux, le plan pourrait entraîner la suppression de postes d'ingénieurs du son, de concepteurs de décors et de costumiers qui ont des décennies d'expérience. Le projet prévoirait également l'éclatement des studios en plusieurs points, avec un nombre croissant de sous-traitants : La direction veut se concentrer sur l'activité non cinématographique, explique Francesco Mancini, constructeur de décor, et déplacer l'activité hors de Rome avec des employés précaires (source AFP). 

 

L'association des réalisateurs italiens a adressé une lettre ouverte au président de la République, Giorgio Napolitano, signée par de grands metteurs en scène internationaux. Une pétition initiée par la société des Auteurs-Réalisateurs-Producteurs (ARP) vient par ailleurs d’être mise en ligne. En voici le contenu : Alertés par leur confrère Ettore Scola, les cinéastes européens sont scandalisés de constater que les Studios Cinecittà, haut-lieu du patrimoine cinématographique mondial, sont mis en péril pour des motifs spéculatifs, et honteusement considérés avec aussi peu d’égards qu’un parking ou un supermarché. Est-il urgent de détruire ce lieu inséparable du cinéma de Fellini, Visconti, Comencini, Lattuada, entre autres, pour construire un centre de fitness ? Maigrir aux dépends du patrimoine et de la culture, tout un symbole : même sous Berlusconi, ils n’avaient pas osé. Les cinéastes et professionnels européens appellent chacun à la mobilisation pour sauver ce berceau du cinéma européen, et demandent aux autorités européennes d’agir rapidement et avec responsabilité, pour protéger et classer ce monument historique de la culture. Vous pouvez signer ce texte via ce lien. 

 

Gregory Crewdson - Sanctuaire 5 

On pourra toujours dire que les syndicats sont toujours prompts à se mobiliser dès qu’un changement est annoncé. Il n’empêche qu’on sait aussi ce dont sont capables les speculateurs. Il convient par conséquent d’être vigilant. A l’heure où j’écris, plus de 2 700 personnes ont déjà répondu à l’appel des défenseurs de Cinecittà. 

 

Si les craintes des personnels s’avéraient justifiées, et si la mobilisation ne parvenait pas à faire plier le Capital, il ne nous resterait plus qu’à revoir le très beau film de Fellini, Intervista (1987), ou nous promener virtuellement dans les décors de carton-pâte de ce lieu mythique grâce aux belles photographies de Gregory Crewdson, qui illustrent cet article, et que vous pouvez retrouver dans Sanctuaire (Editions Textuel).

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