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Bunny Lake a disparu (Bunny Lake is missing)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis 
 
Venue rejoindre à Londres son frère Steven (Keir Dullea), Ann Lake (Carol Lynley) attend la sortie de sa petite fille, Felicia (surnommée Bunny) au terme de son premier jour à l'école maternelle de Hampstead. Mais elle ne trouve nulle trace de l'enfant. Dans l'établissement même, personne ne se souvient d'elle. Si bien que le superintendant Newhouse (Laurence Olivier), chargé de l’enquête, finit par douter de l'existence même de la fillette. Ne serait-elle finalement pas un fantasme d'Ann et de son imagination de jeune femme frustrée ? 
 
Fiche technique Bunny Lake is missing - Affiche
 
Film américain
Année de production : 1965
Durée : 1h47
Réalisation : Otto Preminger
Image : Denys N Coop
Avec Laurence Olivier (Le superintendant Newhouse), Carol Lynley (Ann Lake), Keir Dullea (Steven Lake), Martita Hunt (Ada Ford), Anna Massey (Elvira)...    
 

 
Critique 
 
Comme je le disais dans un récent article, au sujet de la sortie en DVD et Blu-ray d’Ambre, cette automne 2012 sera celui d’Otto Preminger. En témoigne la publication récente chez Capricci d’une étude consacrée au cinéaste d’origine autrichienne. C’est donc l’occasion de revenir sur l’un de ses chefs-d’œuvre sans doute les plus méconnus : Bunny Lake a disparu. 
 
L’auteur de Laura porte ici à l’écran un roman d’Evelyn Piper -nom de plume de Merriam Modell- dont il tire un fascinant thriller psychologique qui illustre le concept d’inquiétante étrangeté –traduction proposée par Marie Bonaparte pour Unheimliche, terme admettant de nombreuses acceptions, certaines antinomiques, sans équivalent en français- décrit par Ernst Jentsch. L'un des procédés les plus sûrs pour évoquer l'inquiétante étrangeté, relève-t-il dans Zur Psychologie des Unheimlichen, est de laisser le lecteur douter de ce qu'une certaine personne qu'on lui présente soit un être vivant ou bien un automate (Psychiatrisch-neurologisch Wochenschrift, 1906). Et de citer l’exemple du conte d’Hoffmann, L’homme au sable, mettant en scène un étudiant amoureux d’une jeune fille, Olympia, qui se révélera in fine n’être qu’un automate (Lubitsch le porta à l’écran en 1919 sous le titre Die Puppe). 
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L’idée fut reprise en 1919 par Freud dans un essai intitulé Das Unheimliche. Dans ce texte, l'inquiétante étrangeté est définie comme un phénomène angoissant, rattaché aux choses connues depuis longtemps et de tout temps familières, que le refoulement a transformées.

Pour le psychanalyste, plusieurs situations sont susceptibles de faire naître ce sentiment. A côté des automates, figures de cire et autres simulacres humains, déjà évoqués par Jentsch, il cite la peur de la castration, le thème du double (à mettre en relation avec l’image, fondatrice du narcissisme primaire, que le bébé découvre dans le miroir), la répétition du semblable (retour involontaire à un même point, réapparition d’un même signe…), l’impression de déjà-vu (ou paramnésie)... L'inquiétante étrangeté, écrit Freud, surprend chaque fois où les limites entre imagination et réalité s'effacent, où ce que nous avions tenu pour fantastique s'offre à nous comme réel (ce que l’on peut rapprocher de l’épanchement du songe dans la vie réelle décrit par Nerval dans Aurélia). Elle prend également naissance quand des complexes infantiles refoulés sont ranimés par quelque impression extérieure, ou bien lorsque de primitives convictions surmontées semblent de nouveau être confirmées.
 
 
Bunny Lake a disparu nous immerge dans un climat d’inquiétante étrangeté dès la première scène, qui nous montre Steven ramassant une poupée sur le parterre engazonné d’un jardin (photo), puis quittant une imposante demeure. Rien que de très banal, en apparence. Sauf que l’on ne sait d’abord rien du propriétaire de cette maison -est-ce Steven ?- et que les meubles recouverts de draps (photo) lui confèrent un caractère spectral. De plus, à qui le jouet appartient-il ? Il n’y a pas d’enfant. D’un décor familier, domestique, Preminger fait donc émerger l’insolite, c’est-à-dire le malaise. 
 
Ce trouble est très vite accentué par la perte de repères que fait naître en nous l’architecture labyrinthique de l’école où est scolarisée Bunny. Le spectateur est totalement désorienté dans cet espace construit sans logique, où les personnages paraissent tourner en rond, passant d’une porte à l’autre (photo), d’un escalier à l’autre, pour revenir finalement à leur point de départ (cette impression ne se limite pas à cette seule séquence, mais imprègne tout le film, puisque celui-ci débute et s’achève dans le même lieu, le jardin dont je viens de parler).

Cette expérience répond parfaitement à la définition freudienne d’inquiétante étrangeté, comme le prouve ce récit autobiographique du psychanalyste autrichien : Un jour où, par un brûlant après-midi d'été, je parcourais les rues vides et inconnues d'une petite ville italienne, je tombai dans un quartier sur le caractère duquel je ne pus pas rester longtemps en doute. Aux fenêtres des petites maisons on ne voyait que des femmes fardées et je m'empressai de quitter l'étroite rue au plus proche tournant. Mais, après avoir erré quelque temps sans guide, je me retrouvai dans la même rue où je commençai à faire sensation et la hâte de mon éloignement n'eut d'autre résultat que de m'y faire revenir une troisième fois par un nouveau détour. Je ressentis alors un sentiment que je puis qualifier d'étrangement inquiétant.
 
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L’inquiétante étrangeté est abordée par Freud uniquement sous l’angle du regard et de l’image. Michel Poizat a étendu ce concept à la voix : La voix se présentifie en effet de façon particulièrement inquiétante lorsqu’elle se présente comme le double de sa propre voix (L’inquiétante étrangeté de la voix ou : la voix du loup, La lettre de l'enfance et de l'adolescence, 2004). Et de citer en exemple le profond malaise que l’on éprouve souvent en écoutant notre voix enregistrée. Poizat explique ce phénomène par des causes physiologico-acoustiques : Quand nous parlons, nous nous entendons davantage à travers les résonateurs internes de l’oreille que par le tympan et l’oreille externe. Alors que lorsque nous nous écoutons au magnétophone, seules les stimulations extérieures sont impliquées dans l’écoute. Dans ce processus, notre voix, objet éminemment familier, semble par conséquent détachée de nous-mêmes. 
 
Preminger n’oublie pas l'aspect sonore de l’inquiétante étrangeté. Il ressort dans la séquence mettant en scène Ada Ford, la cofondatrice de l’école, qui vit recluse dans un appartement installé dans les combles de l’établissement (photo). La vieille femme écrit un livre sur l’imagination des enfants. Cette étude l’amène à enregistrer les cauchemars de ses jeunes sujets. Cependant, lorsqu’on entend derrière une porte la voix d’une fillette –on songe à Bunny, évidemment- évoquant sa rencontre avec un chien monstrueux, le spectateur ignore encore tout des recherches de l’enseignante. Il croit donc que la petite fille est physiquement présente dans la pièce où entrent Ann et Steven. Son embarras surgit ici du décalage entre ce qu’il attend et la réalité. 
 
Comme on l’a vu avec Jentsch, l’inquiétante étrangeté peut aussi procéder de la confrontation entre le vivant et l’inanimé. Bunny Lake a disparu nous offre plusieurs situations de ce genre. Tout d’abord dans le logement où s’installent Ann et Steven, quand le déménageur d’origine africaine considère les masques accrochés aux murs (photo). Son regard, puis son refus de recevoir de la part de la jeune femme un pourboire, trahissent son malaise. 
 
La deuxième fait l’objet d’un développement que l’on peut regarder comme le climax du film, car elle croise plusieurs thèmes. Ann se rend dans une clinique de poupées afin de retrouver le jouet de sa fille, et ainsi apporter la preuve de son existence (photo). La poupée, comme l’automate, est une figure archétypale de l’inquiétante étrangeté : Objets hybrides entre le vrai et le simulacre, l’animé et l’inanimé, le jouet et le fétiche, le sacré et le profane, les poupées ne se livrent que dans l’ambiguïté de leur nature (Ces poupées qui ne veulent pas être que des jouets, Martine Lusardy, Cahiers jungiens de psychanalyse, 2006). Cet amalgame entre l’objet d’apparence humaine et le vivant, source d’effroi, se manifeste nettement dans les paroles de l’artisan tenant la boutique. Les poupées qu’on lui confie sont non seulement les enfants de ses petites clientes, mais aussi ses patientes (la frontière incertaine entre le vivant et l’inanimé s’exprime encore dans le surnom de la fille d’Ann, Bunny, qui n’est autre que le nom du compagnon imaginaire que la jeune femme s’était inventée quand elle était enfant). 
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La séquence se déroulant dans la cave de son atelier retient particulièrement l’attention. Dans ce lieu souterrain et à l’éclairage défaillant -caractéristiques déjà anxiogènes- sont stockées quantité de pièces détachées de poupées (photo) que l’imagination du spectateur, égarée par les subtils jeux d’ombre et de lumière composés par Denys Coop (photo), hybride pour enfanter des créatures effrayantes et fantasmagoriques, dont l’aspect n’est pas sans évoquer La poupée d’Hans Bellmer, une sculpture représentant une jeune fille formée de membres surnuméraires et inspirée par l’Olympia de L’homme au sable (photo). Sa forme surréaliste pouvait évoluer au gré de la fantaisie de l’artiste. Le philosophe Jean Brun écrivit au sujet de l’œuvre de ce dernier : Bellmer a coulé l’angoisse et le merveilleux dans des formes où leur détresse cherche un refuge. (Désir et réalité dans l’œuvre de Hans Bellmer, Obliques, 1975). On pourrait faire la même analyse à propos des intentions de Preminger dans cette scène. 
 
Il est également ici question du double. Le double, dont Freud notait dans Das Unheimliche qu’il est une formation appartenant aux temps psychiques primitifs, où il devait sans doute avoir un sens plus bienveillant. Le double s'est transformé en image d'épouvante à la façon dont les dieux, après la chute de la religion à laquelle ils appartenaient, sont devenus des démons. Cette définition paraît avoir inspiré la composition du reflet d’Ann dans la vitrine de la boutique (photo). Celui-ci ne renvoie en effet pas son image exacte. Il en est un écho assombri, opaque, une sorte de négatif sinistre uniquement souligné d’un liseré argenté, qui est comme l’aura indécise de l’inconscient de la jeune femme. 
 
Il est intéressant de relever que toute cette séquence présente une parenté singulière avec La lampa, un court métrage que Roman Polanski tourna en 1959 dans le cadre de sa formation à l’Ecole nationale de cinéma de Łódź. On trouve dans cette bande de sept minutes les mêmes agrégats aberrants d’épaves de poupées (photo), qui disparaissent finalement dans les flammes (photo), comme le jouet de Bunny, victime de l’autodafé de Steven (photo). On retiendra aussi que le compteur électrique de la boutique, à l’origine de l’incendie, présente la même apparence mystérieuse (photo) que les masques africains décorant l’appartement d’Ann (photo). 
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On pourrait multiplier les exemples (désir incestueux refoulé de Steven pour sa sœur, comportement déviant du propriétaire de l’appartement d’Ann…). Ce serait toutefois prendre le risque de déflorer de trop nombreux aspects de l’intrigue -ce que nous avons peut-être déjà fait- et de plomber ce texte par une vision trop freudienne, pas vraiment tendance depuis les attaques enragées du surmédiatisé Onfray contre le psychanalyste autrichien. Retenons seulement que Bunny Lake a disparu est par excellence le film de l’inquiétante étrangeté. 
 
Passons donc à des considérations plus cinématographiques. La mise en scène de Preminger est en tout point parfaitement maîtrisée. Mais sa virtuosité n’est pas une fin, comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui avec certains réalisateurs de la nouvelle génération, très satisfaits d’eux-mêmes et de leur technique (je ne donnerai pas de nom, cependant ceux qui me lisent régulièrement doivent avoir une petite idée de la personnalité visée par mon propos), un symptôme bien en phase avec notre société, passée d’Œdipe à Narcisse par l’exhibition des egos sur les réseaux sociaux (voir sur cette question les propos du neuropsychiatre Boris Cyrulnik). Cette maîtrise sert le récit. Elle n’est pas gratuite. La caméra d'Otto Preminger suggère remarquablement l’instabilité psychologique des personnages (voir son mouvement d’oscillation quand Ann fait de la balançoire poussée par Steven). 
 
On retiendra également de Bunny Lake a disparu la splendide photographie de Denys Coop (opérateur caméra sur Le troisième homme, Le prince et la danseuse, Lolita…), ainsi que le générique, signé Saul Bass, concepteur graphique, entre autres, pour Sept ans de réflexion, La nuit du chasseur, Sueurs froides, La mort aux trousses, Psychose, Spartacus, West side story, Alien, Les affranchis, et collaborateur régulier de Preminger. Le générique, pour Bass, avait une fonction narrative (par la mise en condition du spectateur), non pas seulement informelle : I saw the title as a way of conditioning the audience, so that when the film actually began, viewers would already have an emotional resonance with it (Saul, can you make me a title ? Pamela Haskins, Film Quarterly 1996). Il nous montre ici une main déchirant un rectangle noir (photo), sous lequel apparaissent les noms des acteurs. Des identités cachées qui nécessitent, pour être révélées, que le voile obscur les recouvrant soit enlevé : c’est un peu une métaphore de la psychanalyse… Le plan précédent le générique de fin ne manque pas non plus d’originalité. Le visage d’Ann et de sa fille s’inscrivent dans une silhouette enfantine découpée (photo), qu’une main referme (photo), laissant finalement, par un mouvement inverse à celui du début, l’écran noir. Une manière de souligner le côté obscur de l’enfance. 
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Aucune fausse note, non plus, côté interprétation. L’histoire est portée par un trio d’acteurs remarquable et complémentaire. Tout d’abord Laurence Olivier, dans un registre éloigné du répertoire shakespearien qui fit sa gloire. Il campe dans ce film une sorte d’inspecteur Columbo britannique (d’aspect moins négligé, donc). La comparaison peut prêter à sourire. Néanmoins, son imperméable (photo), son air de ne pas y toucher, ses réflexions hors sujet (son goût pour le lait caillé, par exemple), ses questions incongrues, pour mettre en confiance ses interlocuteurs, ou les piéger, évoquent les méthodes du héros incarné par Peter Falk. Keir Dullea offre quant à lui une composition glaçante (pour ne pas dire hallucinée dans la scène finale). La juvénilité rassurante de son visage (photo) est un masque effrayant, car dissimulant une psyché des plus tourmentées (photo). A leurs côtés, Carol Lynley -déjà dirigée par Preminger en 1963 dans Le cardinal- incarne avec beaucoup de sensibilité Ann, cette mère sur le point de basculer dans la folie. 
 
Henry Chapier, dans Combat, notait à propos de Bunny Lake a disparu : C’est là qu’on mesure l’impuissance de la critique devant le véritable chef d’œuvre. Un beau film, comme un beau tableau, comme n’importe quelle œuvre d’art, vous rendent muet et triste. D’une mélancolie qui mène à dire qu’on voudrait être au moins capable de cela, de ce frisson, de cette ivresse, de ce choc sublime. C’est ce même sentiment qui me traverse souvent quand j’écris sur ce site. Et qui me donne parfois envie de tout arrêter. Car à quoi tout cela sert-il, in fine ? La démarche du critique est bien stérile au regard de celle du créateur… 
 
A noter, avant de conclure, qu’il fut un temps question d’un remake signé Joe Carnahan (L’agence tous risques) avec Reese Witherspoon dans le rôle d’Ann. Mais l’actrice, qui était également impliquée comme productrice, a fait défection quelques semaines avant le tournage (2007). Ce projet ne semble plus d’actualité. On ne s’en plaindra pas. On sait ce que vaut, artistiquement parlant, ce genre de démarche… 
 
 
Ma note - 4/5
 
A lire : L'inquiétante étrangeté, Sigmund Freud (Editions Gallimard, 1933)
L’inquiétante étrangeté de la voix ou : la voix du loup, Michel Poizat (La lettre de l'enfance et de l'adolescence, 2004)
L’inquiétante étrangeté ou le regard comme modalité de la modernité, Lilyane Deroche-Gurcel (Communications, 2004)


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Le maître du logis (Arte, 25 septembre 2012, à 23h30)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Le maître du logis

 

Arte diffusera le 25 septembre Le maître du logis de Carl Theodor Dreyer (1925). Tourné un an après Michael, ce film marque la fin de la période danoise du cinéaste et sa reconnaissance au niveau international. 

 

Adaptation d’une pièce de Svend Rindom (La chute d’un tyran), Le maître du logis raconte l’histoire de Viktor Frandsen, un horloger se conduisant de manière despotique envers son épouse, Ida. Lasse des vexations qu’elle ne cesse de subir, celle-ci décide finalement, sur les conseils de l'ancienne nourrice de son mari, Mads, de délaisser temporairement son foyer. Viktor va alors supporter la loi de la vieille femme, ce qui l’amènera à reconnaître les injustices qu'il faisait endurer à Ida. 

 

Le maître du logis 2 

A propos du Maître du logis, Maurice Drouzy relève qu’il est un exemple de grande architecture, un de ces films tournés en état de grâce dans lesquels tous les éléments se correspondent et s’emboîtent merveilleusement (Carl Th Dreyer, né Nilsson, Cerf, Paris, 1982).

Le public ne s’y trompa pas. L’accueil au Danemark fut très positif. En France, le triomphe fut tel que certaines sociétés acquirent les droits des précédents films de Dreyer (Michael). A Stockholm, à Londres, le succès fut également au rendez-vous, ce qui ouvrit bientôt au réalisateur les portes d’une maison de production parisienne, la Société Générale des Films, avec laquelle il allait tourner La passion de Jeanne d’Arc.

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Les lettres de la religieuse portugaise

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Comme je l’avais fait pour Secundum Scripturas, je vous propose une actualité qui n’en est pas –encore- vraiment une, puisque le film que je m’apprête ici à évoquer est actuellement en post-production. Il s’agit juste d’un clin d’œil amical pour un camarade blogueur, Bruno François-Boucher, ancien assistant d’André Téchiné (Hôtel des Amériques), Patrice Leconte, Alain Corneau (Fort Saganne), Luc Besson, et également réalisateur de courts métrages et de documentaires (Au cœur de Nikita). 

 

Les lettres de la religieuse portugaise est son premier long métrage. Il s’agit de l’adaptation du célèbre roman éponyme publié en 1668, et déjà toile de fond de La religieuse portugaise d’Eugène Green (2009). Attribué à Mariana Alcoforado, religieuse du couvent de Nossa Senhora da Conceição de Beja (une autre thèse affirme que l’auteur serait Gabriel de Guilleragues, directeur de la Gazette de France), il raconte, sous forme de cinq lettres, l’amour passionné de la nonne pour un officier français, Noël Bouton de Chamilly. 

 

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La passion amoureuse et l’approche des sentiments à travers la féminité sont des thèmes que je développe depuis plusieurs années, explique le réalisateur dans ses notes d’intentions. En lisant Les lettres portugaises de Mariana Alcoforado, […] j’ai immédiatement été touché par le courage du personnage qui analyse avec une précision exemplaire les rouages de sa passion qui se perd parfois en déraison. […]. A travers une incursion dans le présent, où une jeune femme part à la recherche de Mariana, ma proposition de film se veut être le lien entre passé et présent, afin d’inviter le spectateur d’aujourd’hui à s’identifier, comprendre et s’émouvoir d’un personnage féminin tout en force et en sensibilité, et dont les échos, à travers un texte écrit en 1668, résonnent toujours autant en 2012.

Cette vision est portée par la photographie de Jean-Paul Seaulieu, auteur de plus de quatre cents films publicitaires, et le jeu de Ségolène Point et Nicolas Herman.
 

 

Séduit par le teaser du film, je souhaite bon vent à Bruno pour ces Lettres de la religieuse portugaise. Et pour son projet d’adaptation d’un livre cher à mon cœur et qui, je l’espère, verra prochainement le jour… 

 

A consulter : Press-book du film

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The secret (The tall man)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

The secret 1
 
Synopsis 
 
À Cold Rock, petite ville minière isolée des Etats-Unis, de nombreux enfants ont disparu sans laisser de traces au fil des années, et n’ont jamais été retrouvés. Chaque habitant semble avoir sa théorie sur le sujet, mais pour Julia (Jessica Biel), le médecin de cette ville sinistrée, ce ne sont que des légendes urbaines. Une nuit, son fils de 6 ans est enlevé sous ses yeux par un individu mystérieux. Elle se lance à sa poursuite sachant que si elle le perd de vue, elle ne reverra jamais son enfant... 
 
Fiche techniqueThe secret - Affiche
 
Film américain, candien, français
Année de production : 2012
Durée : 1h46
Réalisation : Pascal Laugier
Scénario : Pascal Laugier
Image : Kamal Derkaoui
Avec Jessica Biel (Julia), Jodelle Ferland (Jenny), Stephen McHattie (Lieutenant Dodd), William B Davis (Shérif Chestnut), Samantha Ferris (Tracy)... 
 

 
Critique 
 
Quand on a l’immodestie d’affirmer qu’on n’a jamais été autant bluffés depuis Sixième sens, il faut se douter que l’on est dans un coup marketing. Et l’on sait la valeur qu’il faut accorder à ce genre de démarche. Ici, l’accroche dessert le film. Parce qu’elle annonce la couleur, à savoir l’existence d’un twist (il est de bon ton aujourd’hui de parsemer une critique de quelques termes anglais). Or, le succès d’un tel procédé narratif tient pour partie au fait qu’il n’est pas attendu. Communiquer dessus me paraît donc maladroit et contre-productif. En outre, la référence au film de Shyamalan laisse supposer que le rebondissement de The secret -traduction française (!) de The tall man...- est saisissant, ce qui est loin d’être le cas. Aussi ceux qui espèrent une intrigue bien roublarde en seront-ils pour leurs frais… 
 
Le récit de Pascal Laugier commence par une prolepse (désormais, par ce même snobisme dont je parle plus haut, il convient d’écrire flashforward…). Une entame bien vite suivie d’un retour en arrière (dois-je dire flashback ?), qui ancre le film dans le domaine fantastique, où plane l’ombre d’un croque-mitaine (un Boogeyman, pour les amateurs d’anglicismes…).

Intervient alors le retournement principal, placé, pour une fois, au milieu du film (les dernières scènes font certes repartir l’intrigue dans une direction nouvelle, mais très prévisible, compte tenu des motivations et de la personnalité de l’héroïne). A partir de là, l’histoire s’enracine résolument dans le réel, nous rappelant que l’enfer est pavé de bonnes intentions. C’est ce qui fait sa singularité : faire naître l’horreur du bien, non pas du mal. Ce renversement de repères suscitera probablement un fort sentiment de rejet d'une part du public. Pourtant, aussi choquant soit-il, le propos du réalisateur ne me paraît pas équivoque, dans le sens où je n'ai pas l'impression qu'il prenne parti (malgré les dernières phrases de Jenny), à la différence de F Gary Gray dans le nauséabond Que justice soit faite
 
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L’arrière-plan social donne également une tonalité originale à The secret. Par certains aspects, les habitants de Cold Rock m’évoquent les Hillbillies dépeints par Debra Granik dans Winter’s bone. Derrière le récit horrifique, Pascal Laugier dresse en effet en filigrane le portrait de populations frappées par la crise, pour lesquelles l’american dream –restons dans le ton anglophile de cette chronique !- n’est plus qu’un lointain souvenir. Ce thème n’est certes pas nouveau. Il n’en donne pas moins une saveur particulière à cet ensemble, ne serait-ce que par la galerie de seconds rôles qu’il permet de composer. 
 
Ces intentions sont hélas en partie annhiliées par la réalisation paresseuse de Laugier -hormis l’enlèvement de l’enfant de Julia, on n'a pas grand chose à se mettre sous la dent- et l’interprétation fadasse, comme toujours, de Jessica Biel. On ne sera pas surpris. Sa carrière ne laisse planer aucun doute sur ses talents d’actrice… Heureusement, il y a la petite Jodelle Ferland, qui incarne à la perfection Jenny. Il faut dire que l’énigmatique beauté de la jeune fille convient parfaitement aux univers les plus étranges, comme en témoigne sa déjà longue filmographie : Dark angel, Le peuple des ténèbres, Carrie, Smallville, Kingdom hospital, Tideland, Silent hill, Seed, Twilight, chapitre III, La cabane dans les bois... Elle nous guide dans ce film par ses pensées, qui nous sont rendues perceptibles, comme celles de Linda dans Les moissons du ciel... 
 
The secret 3 
Il n’y a en fait pas grand chose à dire sur The secret (cela doit se ressentir à la lecture des lignes qui précèdent…). Pas vraiment déplaisant, mais quand même assez décevant, au regard du potentiel du scénario. Peut-être le cinéaste français pèche-t-il, pour cette première expérience outre-Atlantique, par trop d’ambition. En voulant aborder plusieurs sujets de front, il oublie l’essentiel : donner du rythme à sa mise en scène. Ce qui est gênant pour un film de genre… 
 
Ma note - 2/5 

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Actualité DVD - Blu-ray (septembre 2012)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Alors qu’un cycle Otto Preminger vient de s’ouvrir à la Cinémathèque française (30 août-8 octobre 2012), Sidonis s’apprête à commercialiser en DVD et Blu-ray Ambre (cette édition est annoncée avec des présentations de Patrick Brion et Jean-Claude Missiaen). 

 

Tourné en 1947, il s’agit de l’adaptation du sulfureux roman de Kathleen Winsor, Forever Ambre, condamné en son temps pour ses passages érotiques et classé comme œuvre pornographique. La petite histoire raconte que Francis Spellman, alors Archevêque de New-York, et fraîchement élevé à la dignité cardinalice, condamna ce film pour immoralité -l’homme n’était pourtant pas un saint, si l’on en croit de nombreuses sources biographiques et les dires de J Edgar Hoover, qui détenait des fiches sur le religieux- et demanda aux fidèles de le boycotter. Il ne fut guère entendu, puisqu'il recontra le succès… 

 

Ambre met en scène Linda Darnell dans le rôle-titre. Sans doute ne fut-elle pas une star de premier plan. Elle n’en mena pas moins une carrière prestigieuse pendant une dizaine d’années, tournant sous la direction des plus grands : Hathaway (L'odyssée des Mormons), King, Dwan, Wellman, Clair (C’est arrivé demain), Sirk, Ford (La poursuite infernale), Sturges, Mankiewicz (Chaînes conjugales, La porte s’ouvre), De Toth, Wise ou encore Walsh (Barbe-Noire, le pirate). Linda Darnell était une jolie fille et une actrice charmante à l’époque de L’aveu, dit d’elle Douglas Sirk. Elle était encore très jeune, à peine vingt ans. Elle sortait avec Howard Hughes, mais dès qu’il l’a laissée tomber, elle s’est mise à boire. Quand elle a joué dans un autre de mes films [The lady pays off, en 1951], elle était devenue une autre personne. C’est l’un des cas les plus tristes de l’histoire d’Hollywood […]. Vous savez que Linda Darnell est morte tragiquement ; elle avait une véritable phobie du feu, et c’est comme cela qu’elle est morte –morte dans un incendie à quarante ans. 

 

Toujours chez Sidonis, on retiendra encore la sortie -également en DVD et Blu-ray- de Guérillas (1950) de Fritz Lang -que le cinéaste allemand affectionnait peu- avec Tyrone Power et Micheline Presle, et de L’Egyptien de Michael Curtiz, inspiré du célèbre roman de Mika Waltari, avec un casting féminin des plus séduisants, puisque l’on retrouve en haut de l’affiche les sublimes Gene Tierney et Jean Simmons.

 

Le maître, la maîtresse et l'esclave 

Au début de la chronique que j’ai consacrée à La partie de dés de Frantz Osten, j’évoquais la mise en vente par Carlotta d’un coffret Guru Dutt, l'un des plus grands cinéastes indiens des années 1950. L’éditeur nous permet ici de (re)découvrir deux de ses chefs-d’œuvre, L’assoiffé (1957) et Le Maître, la maîtresse et l'esclave (réalisé par Abrar Alvi – 1962). Tous deux sont préfacés par Charles Tesson et sont accompagnés d’un documentaire de Nasreen Munni Kabir en trois parties, intitulé : A la recherche de Guru Dutt. Si on peut saluer l’initiative de Carlotta, on regrettera néanmoins que Fleurs de papier (1959) ne figure pas dans cette sélection. 

 

Potemkine, pour sa part, nous permet de revoir deux œuvres emblématiques des années 1970, ayant pour décor la Sibérie. Tout d’abord Sibériade, d’Andreï Kontchalovski, un drame épique sur fond de révolution bolchévique, récompensé en 1979 à Cannes par le Grand prix. La seconde est Dersou Ouzala d’Akira Kurosawa, oscarisé en 1976. Cette superbe adaptation de La taïga de l'Oussouri, récit de voyage de Vladimir Arseniev, relate l’amitié qui unit l’explorateur russe et le chasseur hezhen Dersou. 

 

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Dans sa collection Classics Confidential, Wild Side annonce la sortie du Grand passage (1940) de King Vidor, adapté du roman éponyme de Kenneth Roberts. Ce film, qui se déroule pendant l’épisode colonial de la guerre de Sept ans, raconte l’histoire de Langdon Towne (Robert Young) et Hunk Mariner (Walter Brennan), deux jeunes gens engagés dans une expédition commandée par le Major Rogers (Spencer Tracy) pour détruire un village indien. 

 

Le grand passage, premier film en couleur du réalisateur, devait faire partie d’un diptyque dont le second volet ne fut jamais tourné. Longtemps sous-estimé, en raison de son incroyable brutalité pour l'époque, il est aujourd’hui considéré comme l’un des plus lucides sur le caractère génocidaire des guerres contre les Indiens. Cette œuvre permis à Sidney Wagner et William V Skall d’être en compétition en 1941 pour l’Oscar de la meilleure photographie, dans la catégorie couleur. 

 

Comme toujours dans cette collection, le film est accompagné d’un livre de 80 pages intitulé Dans la gueule du lion (Jean Ollé-Laprune). Parmi les autres bonus, signalons un making-of et un épisode de la série Northwest passage (1958-1959), inspirée du film, réalisé par Jacques Tourneur. 

 

Missile to the Moon 

La société Artus Films poursuit quant à elle son exploration du cinéma bis, pour lequel je confesse éprouver un attrait aussi secret que coupable. Eh oui ! il n’y a pas que Dreyer, Murnau ou Tarkovski dans ma vie... Voilà pour mon coming out

Ainsi, après les coffrets Les dinosaures attaquent !, Les montres viennent de l’espace et Destination mars, nous propose-t-elle avec Voyages vers la Lune
quatre expéditions vers notre satellite : De la Terre à la Lune, une adaptation du classique de Jules Verne, signé Byron Haskin (1958) ; Project Moonbase (Richard Talmadge – 1953) ; Mutiny in outer space (Hugo Grimaldi – 1965) ; Missile to the Moon (Richard E. Cunha – 1958), qui nous offre le spectacle jouissif d’araignées géantes délicieusement kitsch menaçant des reines de beauté sélénites, parmi lesquelles Lisa Simone (ou Simon), deuxième Dauphine de Miss France 1957. Les copies ne sont certes pas toujours de première fraîcheur, cependant Artus se donne à chaque fois la peine d’un contenu éditorial soigné, avec reproduction de lobby cards et livret de 12 pages. 

 

Dans le même genre, signalons enfin la sortie chez Bach Films d’un coffret Roger Corman. A côté de titres connus -comme La petite boutique des horreurs (1960)- figurent dans cette sélection quelques raretés, tels Les mangeurs de cerveau (tout un programme !) ou La femme guêpe. Si, là aussi, les copies ne sont sans doute pas d’excellente qualité, il n’existe guère d’autre solution pour voir ces films, qui bénéficient là aussi de quelques suppléments, dont des présentations du Professeur Thibaut, ex-chroniqueur de la défunte revue Brazil. 

 

Ah ! j’oubliais… Il paraît qu’une intégrale Nolan est sortie cet été. Sauf erreur de ma part, on désigne par ce terme l’édition complète des œuvres d'un auteur, d’un créateur. Si tous les films du nouveau démiurge du Septième art sont dans ce coffret, cela veut dire qu’il n’y en aura pas d’autre, donc qu’il aurait décidé d’arrêter le cinéma. Une sage décision…

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Agora

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Agora 1
 
Synopsis
 
Hypatie (Rachel Weisz) est une philosophe agnostique attachée au progrès du savoir. Fille de Théon (Michael Lonsdale), gardien de la bibliothèque, elle dirige l'école néoplatonicienne d'Alexandrie dans le Sérapéum qui la jouxte. Elle enseigne les théories d'Euclide et tente d'approfondir le modèle géocentrique de Ptolémée pour déterminer les lois exactes qui régissent l'univers. L'esclave égyptien Davus (Max Minghella) est à son service et l'assiste dans ses cours. Secrètement amoureux de sa maîtresse, il fabrique une maquette du système de Ptolémée pour l'impressionner. Mais sa condition lui rend Hypatie inaccessible. Rejeté, il se tourne vers le prêcheur chrétien Ammonius (Ashraf Barhom), dont l’influence l’amène à se convertir au Christianisme… 
 
Fiche techniqueAgora - Affiche
 
Film espagnol
Année de production : 2009
Durée : 2h07
Réalisation : Alejandro Amenábar
Image : Xavi Giménez
Avec Rachel Weisz (Hypathie), Max Minghella (Davus), Oscar Isaac (Oreste), Michael Lonsdale (Théon d'Alexandrie), Rupert Evans (Synésius), Sami Samir (Saint Cyrille)...
 


Critique 
 
Le débat autour d’Agora a essentiellement porté sur sa réalité historique et la vision qu’Amenábar nous donne de la communauté chrétienne d’Alexandrie au Vème siècle de notre ère, et en particulier du Patriarche Cyrille. Au cours de mes recherches, j’ai eu l’occasion de lire les réactions pour le moins enflammées de fidèles, qui se sentaient insultés par le propos du cinéaste hispano-chilien. Pour les non-croyants, au contraire, cette évocation de la vie de la philosophe et mathématicienne Hypatie était la preuve évidente que religion a toujours rimé avec intolérance. De commentaires sur les qualités artistiques du film, il y en eut finalement assez peu…

Même si je considère que la question de l’exactitude historique des œuvres de fiction est secondaire, à condition qu'il n'y ait pas falsification absolue de la vérité (voir à ce sujet l’article que j’ai consacré aux Adieux à la Reine de Benoît Jacquot), la controverse a été assez vive, çà et là, pour qu’il ne soit pas complètement vain de revenir sur les faits décrits dans Agora. Eh oui ! je vais reprendre mon ton docte et pontifiant, qui me fait si souvent écrire des bêtises… 
 
Rappelons tout d’abord qu’Amenàbar n’est pas le premier à reprendre la thèse de l’assassinat d’Hypatie par Cyrille -ou, du moins, par ses partisans. Dans la Souda, encyclopédie grecque de la fin du IXème siècle, on peut lire : [Hypatia] was torn to pieces by the Alexandrians, and her body was violated and scattered over the whole city. She suffered this because of envy and her exceptional wisdom, especially in regard to astronomy. According to some, [this was the fault of] Cyril, but according to others, [it resulted] from the inveterate insolence and rebelliousness of the Alexandrians (Suda on line : Byzantine lexicography).
 Agora 2
 
Le confesseur de Louis XV, l’abbé Fleury (pas un athée, donc…), évoqua aussi ces évènements dans son Histoire ecclésiastique (1691) : Croyant qu’Hypatie, femme illustre, empêchait le Préfet de se réconcilier avec l’Evêque, des gens emportés conduits par le Lecteur Pierre la traînèrent à l’église nommée le Césaréon, la mirent en pièces et brûlèrent son corps
 
Dans son Examen important de Milord Bolingbroke ou le tombeau du fanatisme (1767), Voltaire –pour le coup, plus suspect, par son déisme, que le bon abbé Fleury…- porta des accusations plus précises : Y a-t-il rien de plus horrible et de plus lâche que l’action des prêtres de l’Evêque Cyrille, que les Chrétiens appellent Saint Cyrille ? Il y avait dans Alexandrie une fille célèbre par sa beauté et par son esprit ; son nom était Hypatie. Elevée par le philosophe Théon, son père, elle occupait, en 415, la chaire qu’il avait eue, et fut applaudie pour sa science autant qu’honorée pour ses mœurs ; mais elle était païenne. Les dogues tonsurés de Cyrille, suivis d’une troupe de fanatiques, l’assaillirent dans la rue lorsqu’elle revenait de dicter ses leçons, la traînèrent par les cheveux, la lapidèrent et la brûlèrent, sans que Cyrille le saint leur fît la plus légère réprimande
 
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Diderot, dans un l’article sur l’Eclectisme de l’Encyclopédie (volume V – 1755) ne fut pas moins clair sur ce sujet : [Cyrille] avait fait quelques démarches pour se réconcilier avec le Préfet ; ces tentatives ne lui avaient pas réussi, et il portait au-dedans de lui-même le ressentiment le plus vif contre ceux qu’il soupçonnait de l’avoir traversé dans cette occasion. Hypatie en devint l’objet particulier. Le Patriarche ne put lui pardonner ses liaisons avec le Préfet […] ; il irrita contre elle la populace. Un certain Pierre, Lecteur dans l’église d’Alexandrie, un de ces vils esclaves sans doute, tels que les hommes en place n’en ont malheureusement que trop autour d’eux […] ; cet homme donc ameute une troupe de scélérats, et se met à leur tête ; ils attendent Hypatie […], fondent sur elle comme elle se disposait à rentrer, la saisissent, l’entraînent dans l’église appelée Césaréon, la dépouillent, l’égorgent, coupent ses membres par morceaux, et les réduisent en cendres. 
 
A noter que le déroulement des évènements diverge d’une version à l’autre. Dans la notice qu’il consacra à Hypatie dans Mulierum philosopharum historia (1690), le grammairien Gilles Ménage nota que ses assassins l’attendirent un jour comme elle revenait de quelque part, sans plus de précision, tandis que pour Edouard Gibbon (Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, Volume 12, 1776-1788) Hypatie, qui rentrait chez elle, fut arrachée de son char, indiquant en outre que de l’argent arrêta l’enquête qui suivit ce forfait. Le baron Etienne Félix d'Henin de Cuvillers rapporta quant à lui, dans les Archives du magnétisme animal (1819), qu’elle fut arrêtée dans le temps qu’elle se rendait à son école
 
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Ces différentes relations trouvent leur source dans le septième livre de l’Histoire de l’Eglise (achevée vers 440) de Socrate le Scolastique : Il y avait dans Alexandrie une femme nommée Hypatie […] qui avait fait un si grand progrès dans les sciences qu'elle surpassait tous les philosophes de son temps, et enseignait dans l'école de Platon et de Plotin […]. Mais parce qu'elle avait amitié particulière avec Oreste, elle fut accusée d'empêcher qu'il ne se réconciliât avec Cyrille. Quelques personnes transportées d'un zèle trop ardent, qui avaient pour chef un Lecteur prénommé Pierre, l'attendirent un jour dans les rues, et l'ayant tirée de sa chaise, la menèrent à l'église nommée Césaréon, la dépouillèrent, et la tuèrent à coups de pots cassés. Après cela ils hachèrent son corps en pièces, et les brûlèrent dans un lieu appelé Cinaron. Une exécution aussi inhumaine que celle-là couvrit d'infamie non seulement Cyrille, mais toute l'Eglise d'Alexandrie, étant certain qu'il n'y a rien de si éloigné de l'esprit du Christianisme que le meurtre et les combats. Cela arriva au mois de mars durant le Carême, en la quatrième année du Pontificat de Cyrille, sous le dixième Consulat d'Honorius, et le sixième de Théodose. 
 
Les faits exposés ici sont toutefois à considérer avec quelque prudence, car Socrate le Scolastique relata ces évènements une vingtaine d’années après leur déroulement. Par ailleurs, comme tout les Constantinopolitains, il nourrissait probablement un certain dédain envers la rudesse et la violence des Alexandrins (A la recherche d’Hypatie, John Thorp, congrès de la Fédération des sciences humaines et sociales, 30 mai 2004). Il n’est donc pas impossible qu’il eût intérêt à charger Cyrille. D’autant qu’il était Novatien, un courant en marge de l’Eglise dite officielle. Or, Cyrille fit fermer les églises que les Novatiens avaient dans la ville (Histoire de l’Eglise, livre VII, chapitre 7). 
 
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Malgré ces réserves, il n’en est pas moins vrai que, Socrate, écrivain chrétien, prend ici la défense d’une païenne, ce qui ne laisse pas de poser des questions. Surtout si l’on considère que Jean, évêque de Nikiou (fin du VIIème siècle), pourtant sectateur de Cyrille et ouvertement adversaire d’Hypatie, fait sienne la thèse développée par l’auteur de l’Histoire de l’Eglise : Dans ces temps il y avait à Alexandrie une païenne, philosophe, nommée Hypatie qui, constamment occupée de magie, d’astrologie et de musique, séduisait beaucoup de gens par les artifices de Satan. […] La foule des fidèles du Seigneur, sous la conduite de Pierre le magistrat, qui était un parfait serviteur de Jésus-Christ, se mit à la recherche de cette femme païenne […]. Ayant découvert l’endroit où elle se trouvait, les fidèles, en y arrivant, la trouvèrent assise en chaire. Ils l’en firent descendre et la traînèrent à la grande église nommée Césaréon. […] Puis, l’ayant dépouillée de ses vêtements, ils la firent sortir, la traînèrent dans les rues de la ville jusqu’à ce qu’elle mourût et la portèrent à un lieu appelé Cinaron, où ils brûlèrent son corps. Tout le peuple entourait le Patriarche Cyrille et le nommait le nouveau Théophile, parce qu’il avait délivré la ville des derniers restes de l’idolâtrie (Chronique de Jean, Evêque de Nikiou - Texte éthiopien, chapitre 84). 
 
Régine Pietra, professeur émérite (Université Pierre Mendès France-Grenoble II), reconnaît l’existence d’autres hypothèses concernant l’identité des assassins d’Hypatie. Néanmoins, elle ne fait pas mystère de sa propre pensée : Disons que, s’il n’est pas directement la cause du meurtre, [Cyrille] y a contribué par son autoritarisme, qui n’est mis en doute par personne (Les femmes philosophes de l'Antiquité gréco-romaine, L’Harmattan, 1997). Elle va même jusqu’à affirmer que le meurtre d’Hypatie a déconsidéré l’Eglise. Nous ne serions cependant pas exhaustif si nous omettions de signaler que Louise Bruit-Zaidman -également professeur émérite (Université Denis Diderot-Paris VII)- a reproché à l’auteur de ces lignes ses affirmations aventureuses, en raison du caractère très disparate de ses sources et de leur utilisation pas toujours critique (revue Clio, n° 7, 1998). 
 
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On pourrait multiplier les citations. On ne serait pas plus avancé. L’identité du (ou des) responsable(s) de la mort d’Hypatie demeurera, à bien des égards, entourée d’un halo mystérieux -même si de nombreux indices convergent vers Cyrille et ses partisans. Un fait est tout de même établi : la jeune femme fut bel et bien lynchée un jour de mars 415. Un tel acte, outre son abjection, n’est jamais gratuit. A-t-elle été livrée à la vindicte populaire parce qu’elle était une femme ? Pour des motifs politiques ? Religieux ? Peut-être -sans doute ?- pour ces trois raisons... Quoi qu’il en fût, ce fut une ignominie et c’est bien le point le plus important… 
 
Concernant sa personnalité et l’importance de ses travaux, là aussi, difficile de se forger une opinion exacte, tant les points de vue diffèrent, tant son image a été instrumentalisée. Et cela, même de son vivant : Ainsi Hypatie devenait-elle symbole de l’anéantissement de la femme sage et immaculée ou, au contraire, de la séductrice démoniaque. À Byzance, elle représentait la femme savante ; au siècle des Lumières, elle incarnait le combat de la science libérée de la théologie. Pour les théologiens, elle était une figure intemporelle du démoniaque et de la magie. Aujourd’hui, elle représente la symbiose réussie de la science, de la sagesse et de la féminité (Hypatie d’Alexandrie, Henriette Harich-Schwarzbauer, revue Clio, n° 35, 2012). 
 
Au-delà des fantasmes que la légende a générés, on peut tout de même supposer qu’Hypatie avait un caractère bien trempé, ainsi que le montre une anecdote rapportée dans la Souda, et reprise dans le film d’Amenábar (photo) : She was so very beautiful and attractive that one of those who attended her lectures fell in love with her. He was not able to contain his desire, but he informed her of his condition. Ignorant reports say that Hypatia relieved him of his disease by music ; but truth proclaims that music failed to have any effect. She brought some of her female rags and threw them before him, showing him the signs of her unclean origin, and said : You love this, O youth, and there is nothing beautiful about it. His soul was turned away by shame and surprise at the unpleasant sight, and he was brought to his right mind
 
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On dispose d’une source primaire précieuse pour nous éclairer sur ses travaux, Synésius de Cyrène, l’un de ses étudiants, et évêque de Ptolémaïs, en Cyrénaïque (à noter une erreur dans le film, puisque, lorsqu’il suit les cours d’Hypatie, il appartient déjà au groupe de ses élèves chrétiens, or il fut baptisé bien plus tard). Ses lettres, au nombre de 156 (Correspondance, Editions Les belles lettres, 2003) ou de 157 (Œuvres de Synésius, Librairie Hachette, 1878), nous sont parvenues et ont été publiées. Le nom de son professeur y est mentionné une dizaine de fois. En 396, lors de son séjour en Grèce, il écrivait à son frère : De nos jours, c’est en Egypte que se développent, grâce à Hypatie, les germes féconds de la philosophie (lettre XIII). En 401, de Cyrène, il notait, s’inspirant de L’Iliade (chant XXII), Nul souvenir ne reste aux morts dans les Enfers, mais je m’y souviendrai pourtant de ma chère Hypatie (lettre XXIV), prouvant ainsi son extrême attachement à la jeune femme. En 402 (lettre LII), il demanda à la mathématicienne de fabriquer un hydroscope (sans doute un instrument pour connaître le poids de l’eau, selon Pierre de Fermat). Deux ans plus tard, il lui adressa un très long courrier (lettre LXIII), sur lequel nous reviendrons plus loin, car il nous donne un exemple de l’intolérance régnant alors à Alexandrie. 
 
En 413, de son évêché de Ptolémaïs, Synésius déclarait à Hypatie qu’il la comptait comme l’unique bien qui me reste, avec la vertu (lettre CLIV). Peu de temps après, il lui écrivit de nouveau, apportant un témoignage émouvant du lien qui l’unissait à elle : Votre silence ajoute encore à tous mes maux. J’ai perdu mes enfants [Synésius avait été marié avant d’être ordonné], mes amis, l’affection de tous ; je regrette surtout la vôtre, qui m’était si précieuse (lettre CLVI). Son dernier échange (lettre CVLII) lui était également destinée : C’est du lit où me retient la maladie que j’ai dicté pour vous cette lettre ; et puisse-t-elle vous trouver en bonne santé, ô ma mère, ma sœur, ma maîtresse [ces trois marques d’affections sont prononcées par Synésius dans le film], vous à qui je dois tant de bienfaits et qui méritez de ma part tous les titres d’honneur ! Synésius est probablement mort peu de temps après. Dans ses derniers jours, c’est donc vers Hypatie qu’il se tourna pour obtenir un peu de réconfort, ultime preuve de son respect et de son admiration pour cette femme, et donc de la valeur que celle-ci représentait pour lui. 
 
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Le contenu des lettres de Synésius est cependant remis en cause par certains auteurs, comme Henriette Harich-Schwarzbauer, qui parle de fiction littéraire, suspectant que sa relation privilégiée avec Hypatie a pu être inventée de toute pièce par l’Evêque de Ptolémaïs afin de se donner de l’importance et perpétuer ainsi sa propre memoria. Martin Hose a soutenu la même théorie en 2001, dans Der Bischof und die Philosophin - Inszenierung des Paares in den Briefen des Synesios an Hypatia. Une affirmation assez fumeuse, entendu que Synésius se plaignait dans son avant-dernier courrier de l’indifférence de son amie, de son absence de réponse : Depuis longtemps je vous reprochais de ne pas m’écrire ; mais aujourd’hui je vois que tous vous me délaissez. Ce n’est point que j’aie des torts envers vous ; mais je suis malheureux, aussi malheureux qu’on peut l’être. Si du moins j’avais pu recevoir des lettres de vous (lettre CLVI). S’il avait voulu se parer de ce lien affectif, jugé illustre, pourquoi laisser entendre qu’il était, dans les derniers temps, à sens unique ? Ce n’est pas valorisant pour lui, donc pas très crédible. De plus, Synésius est mort un an avant Hypatie. Même si celle-ci jouissait déjà d’une certaine réputation, il ne pouvait imaginer que sa tragique disparition l‘élèverait au rang de figure quasi mythologique, ce qui assurerait à lui-même, du fait de leur amitié, une immortalité mnémonique… 
 
La valeur des travaux d’Hypatie est également soumise à discussion (il faut bien que les universitaires s’occupent…). Pour Christian Lacombrade, par exemple, les circonstances épouvantables de sa mort ont largement contribué à créer sa légende et à surestimer son savoir : Hypatie doit plus à sa fin horrible qu’à ses travaux de ne pas avoir été oubliée (Hypatia, Reallexikon für Antike und Christentum, Hofzeremoniell, 1994). D’autres, par le fait qu’elle était une femme, qui plus est belle et réputée vierge, auraient projeté leurs désirs et leurs souhaits sur sa personne (Henriette Harich-Schwarzbauer). En d’autres termes, tombés amoureux, en imagination, de leur objet d’étude, ils auraient surévalué ses qualités. Un peu comme Norbert Hanold fantasmait devant le bas-relief représentant Gradiva. Un point de vue un brin misogyne, même s’il est dû à une femme… 
 
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Dans les sources antiques, Synésius, Socrate le Scolastique, Jean de Nikiou et la Souda parlent d’Hypatie comme d’une philosophe. Synésius laisse aussi entendre qu’elle était versée dans les sciences expérimentales. Outre l’hydroscope qu’elle lui construisit (lettre LII), elle semble en effet l’avoir assisté dans la fabrication d’un astrolabe : Je vous apporte un présent, le plus convenable que je puisse vous offrir et que vous puissiez recevoir : c’est un planisphère de mon invention. La vénérable philosophe [Hypatie] dont je suis le disciple m’a aidé de ses conseils (A Paeonius, sur le don d’un astrolabe). 
 
Damascius, dernier scolarque de l'Académie d'Athènes, releva dans un texte que son maitre, Isidore, était très différent d'Hypatie, non seulement comme un homme est différent d'une femme, mais aussi comme un vrai philosophe est différent d'un géomètre. Etre géomètre exclurait donc la possibilité d’être un vrai philosophe ? La tradition –elle aussi sujet de controverses entre traducteurs- rapporte pourtant que sur le fronton de l’école fondée à Athènes par Platon était inscrit Ἀγεωμέτρητος μηδείς εἰσίτω, Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre (Jean Philopon, Commentaire sur le De anima d'Aristote). Il n’y aurait par conséquent pas incompatibilité. D’autant que pour Platon lui-même, les sciences, notamment la géométrie, participaient à la formation du philosophe (La République, livre VII). Par ailleurs, Damascius tint un discours diamétralement opposé sur Hypatie dans un autre fragment, où il affirma qu’elle fut elle-même une philosophe renommée. Cette contradiction amène John Thorp à considérer ces deux écrits comme peu fiables. 
 
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Jean de Nikiou dit de son côté qu’elle s’occupait d’astrologie et de musique (cette discipline faisait partie, pour les Grecs, des mathématiques appliquées). Philostorgius, quant à lui, mit en avant ses travaux d’astronomie (Histoire ecclésiastique, livre III, chapitre 9). 
 
Henriette Harich-Schwarzbauer précise qu’Hésychios de Milet fut le seul auteur de l’antiquité à citer des écrits d’Hypatie. On trouve ces mentions dans un catalogue du savoir païen, l’Onomatologos (VIème siècle) : Les écrits répertoriés par Hésychios relèvent du domaine des mathématiques et de l’astronomie. Aucun écrit philosophique n’est mentionné. Il s’agirait de commentaires des œuvres de Diophantos (Arithmetica) et d’Apollonios de Pergé (Konika). Un troisième texte apparaît dans la Souda, l’Astronomikos Kanon, peut-être un commentaire des Procheiroi Kanones de Ptolémée : Hypatie, écrivit Paul Tannery, a commenté Les tables astronomiques, qui font partie de l’Almageste, comme son père avait commenté Les tables mensuelles de Ptolémée (L’article de Suidas sur Hypatia, Annales de la Faculté des Lettres de Bordeaux, tome II, 1880). 
 
On le voit, là encore, on reste dans le flou, même si plusieurs sources concordent pour dire qu’Hypatie était une mathématicienne : Elle a enseigné ex cathedra la géométrie, l’algèbre et l’astronomie (Les femmes dans la science, André Rebière, conférence faite au Cercle Saint-Simon, 24 février 1894). 
 
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In fine, la position -argumentée et impartiale, car visant à faire la part du mythe dans la biographie d’Hypatie- défendue par John Thorp lors du congrès de la Fédération des sciences humaines et sociales, nous paraît la plus crédible. Selon le philosophe canadien, elle fut la première femme universitaire de la tradition occidentale […]. Elle semble être la première à s'engager dans la recherche et l'enseignement. Elle aurait surtout publié des commentaires de textes techniques en mathématiques et astronomie (on en a la preuve par l’Onomatologos  et la Souda, comme on vient de le voir). Incorporés dans ces œuvres, ses écrits sont difficiles aujourd’hui à identifier. Ceux qui ont tenté de les isoler ont conclu qu’ils étaient essentiellement d’ordre exégétique. Aussi faut-il sans doute voir Hypatie plus comme un professeur, auteur de manuels, que comme un génie créateur en mathématiques. Elle aurait toutefois eu cet immense mérite d’offrir à ses élèves le moyen de réconcilier leur culture païenne avec l’exigence du Christianisme (John Thorp). Peut-être est-ce cela qui irrita Cyrille ? 
 
La personnalité du Patriarche d’Alexandrie n’est pas plus facile à cerner, tant les passions s’exacerbent autour de sa personne. Pour Diderot, celui qui occupait alors le siège patriarcal d’Alexandrie, était un homme impérieux et violent (Encyclopédie, volume V – 1755). Gibbon n’est pas moins sévère : Elevé dans la chaire de l’Archevêque Théophile son oncle, il y contracta l’habitude du zèle et l’amour de la domination […]. Sa voix excitait ou calmait les passions de la multitude (Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, Volume 12, 1776-1788). 
 
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Les auteurs de ces lignes n’étant pas tout à fait neutres, il convient d’aller aux sources primaires pour se forger une opinion, à savoir les Lettres Festales du religieux. Ces courriers adressés chaque année aux communautés d'Égypte pour les informer de la date de Pâques, sont très éclairants sur sa pensée, notamment à l’égard des Juifs. John J O’Keefe, du département théologique de l’Université de Creighton, à qui l’on doit l’introduction de l’édition américaine de cet ouvrage, relève : Indeed, one of the most striking -and troubling- aspects of the twenty-nine letters is the constant stream of anti-Jewish rhetoric […]. It is easy to add to this a litany of citations reflecting Cyril's conviction that the Jewish people have absolutely failed to follow God and have therefore been left behind (The fathers of the church, St Cyril of Alexandria (Festal letters 1-12), The Catholic University of America Press, 2009). 
 
Si le théologien observe que le Patriarche est juste un homme de son temps -the rhetoric of abuse was a part of the cultural world that Cyril inhabited- et que le terme antijuif n’a tien à voir avec l’antisémitisme moderne (Cyril's language is anti-Jewish, but not yet anti-Semitic), il n’exclut pas pour autant la possibilité que sa représentation de la culture juive ait pu avoir quelque influence dans les pires moments du XXème siècle : This culture would eventually contribute to the rise of modern anti-Semitism. 
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Les heurts entre Juifs et Chrétiens, tels que montrés dans le film d’Amenábar, ne furent pas rares à l’époque. On sait ainsi que Les juifs, qui se prévalaient […] de l’appui [d’Oreste] qui était d’accord avec eux […] complotèrent un massacre au moyen d’un guet-apens. Ils […] postèrent [des hommes]pendant la nuit, dans toutes les rues de la ville, tandis que certains d’entre eux criaient : l’église de Saint-Athanase l’Apostolique est en feu ! Chrétiens, au secours ! Les Chrétiens, ne se doutant point du piège, sortirent à leur appel, et aussitôt les Juifs tombèrent sur eux, les massacrèrent (Jean de Nikiou, chapitre 84). Suite à ces évènements, Cyrille mena le lendemain une multitude incroyable de peuple à la Synagogue, chassa les Juifs de la ville, et permit de piller leurs biens. Ce peuple fut exterminé de la sorte d'Alexandrie, où il s'était établi dès le temps d'Alexandre, Roi de Macédoine. […] De tels crimes méritaient l’animadversion […] ; mais l’acte d’hostilité que nous venons de décrire confondit les innocents et les coupables, et Alexandrie perdit une colonie riche et industrieuse (Socrate le Scolastique, livre VII, chapitre 13).  
 
Louis Jullien évoque cet épisode dans Les Juifs d’Alexandrie dans l’antiquité (Editions du Scarabée, 1944) : Le Patriarche Cyrille, fit usage de son autorité en ouvrant contre la colonie juive d'Alexandrie une campagne de persécutions au mépris du pouvoir […]. Le Préfet augustal, Oreste, favorable aux Juifs, avait fait bâtonner publiquement un agitateur antisémite ; mais cet homme était un admirateur du Patriarche et ce dernier se fâcha […]. Il fit comparaître les notables de la colonie juive et leur fit les plus terribles menaces. Les Juifs, irrités d'une telle attitude, se soulevèrent, cette fois contre les Chrétiens et en massacrèrent un bon nombre. Cyrille répondit en lâchant sur les Juifs la plèbe fanatique qui se rua sur les synagogues, les quartiers juifs, incendiant, pillant et massacrant tout ce qu'elle trouvait. Ensuite, sans se soucier le moins du monde des protestations du Préfet, le Patriarche chassa de la ville après l'avoir dépouillée, la communauté israélite tout entière qui s'élevait à une quarantaine de milliers d'âmes
 
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Ces affrontements sont reconnus par la recherche historique contemporaine. John J O’Keefe évoque ces confrontations et l’expulsion des Juifs d’Alexandrie : We have clear evidence that violence between Christians and Jews was on the rise in Alexandria, especially in the years 414-415, when a series of riots between the two groups resulted in injury and death. Eventually some of the Jews were expelled from the city altogether. This did not destroy the Jewish community, but it did weaken it significantly
 
Dans le cadre du projet européen RELMIN -dont l’objet est l’étude du statut des minorités religieuses dans l’espace euro-méditerranéen entre le Vème et le XVème siècle- a été publié un article intitulé Le législateur chrétien a-t-il persécuté les Juifs ? (2012), dans lequel on peut lire que dans la partie orientale de l’Empire, des habitations de Juifs et des synagogues furent endommagées ou incendiées. […] Les faits relatés rappellent les événements survenus à Alexandrie en 414, qui avaient impliqué le Patriarche Saint Cyrille dans la destruction du quartier juif
 
Compte tenu de ces éléments, on jugera pour le moins euphémiques les propos tenus par Benoit XVI en audience générale, le 3 octobre 2007, sur la Patriarche d’Alexandrie : A la mort de son oncle Théophile, Cyrille encore jeune fut élu Evêque de l'influente Eglise d'Alexandrie en 412, qu'il gouverna avec une grande énergie pendant trente-deux ans. Avec une grande énergie : voilà une singulière manière de qualifier un pogrom… Ceci dit, ne dit-il pas de Théophile qu’il dirigea d'une main ferme et avec prestige le diocèse alexandrin à partir de 385 ? 
 
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La fermeté de Théophile d’Alexandrie s’appliqua plus spécialement contre le Sérapéum. Quelques Chrétiens fervents –je ne dirai pas intégristes, pour ne pas susciter la polémique- se sont émus qu’Amenábar impute à leur communauté la responsabilité de la destruction de la bibliothèque de la capitale d’Alexandre le Grand. Ainsi peut-on lire sur le site Le salon beige (le blog d’actualité des laïcs catholiques, pour ceux qui ne le savent pas…) : Un film qui va jusqu'à inventer que ce sont des moines catholiques qui ont brulé la bibliothèque d'Alexandrie. Si, ils ont osé ! Et sont allés jusque là ! 
 
Ces commentateurs auraient dû être plus attentifs, car, dans le film, on ne parle pas de la bibliothèque, mais du Sérapéum, une annexe installée dans l’ancien sanctuaire dédié à Sérapis. Et n’en déplaise aux rédacteurs du Salon beige, la plupart des témoignages de l’Antiquité, hormis celui d’Evagre, donnent raison à la thèse développée par le cinéaste. Socrate, Sozomène ou encore Theodoret de Cyr se sont fait l’écho de ces saccages : Théophile […] obtint en ce temps la permission de l'Empereur de faire démolir les temples des païens [ce que montre Agora], et fit à l'heure même tout ce qu'il pût […] pour déshonorer leurs mystères. […] Il fit abattre le temple de Sérapis (Histoire de l’Eglise, livre V, chapitres 16 et 17). 
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Jean-Jacques Ampère, fils du physicien André-Marie Ampère, a priori peu suspect de vouloir porter tort à la religion chrétienne (du moins si l’on en croit les dernières lignes qui suivent), écrivit en 1868, dans son Voyage en Egypte et en Nubie, que la multitude […] poussée par l’Evêque Théophile, démolit avec fureur le Sérapéum, ce dernier refuge des superstitions égyptiennes et de l’école de Platon […]. Le Sérapéum était la forteresse du passé. Le passé, retranché dans l’Acropole, au cœur de la vieille Alexandrie, fut expulsé par le Christianisme, qui était l’avenir.

Alexandre Max de Zogheb reprit ce récit dans L’Eglise d’Alexandrie, une communication faite à l'Institut égyptien le 5 janvier 1894 : Théodose ordonna en 389 la destruction des temples égyptiens, ce qui amena grâce au zèle du Patriarche Théophile (385-412) des scènes regrettables de désordres et de meurtres. Ce dernier excita particulièrement la passion religieuse du peuple contre le temple de Sérapis, dont il fit briser les statues et disperser les livres
 
Un consensus existe également chez les auteurs contemporains, tels Jacques Schwartz (La fin du Sérapéum d’Alexandrie, Editions Alan E Samuel, 1966) et Françoise Thélamon (Païens et chrétiens au IVème siècle : l'apport de l'Histoire ecclésiastique de Rufin d'Aquilée, Etudes augustiniennes, 1981), qui affirment la destruction du Sérapéum. Tout comme Jacques-Olivier Boudon, pour qui l’année 391 vit sa déprédation [du Sérapéum] et sa fermeture après les affrontements entre païens et Chrétiens (Les Chrétiens dans la ville, Publications des Universités de Rouen et du Havre, 2006). 
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Les évolutions de l’Eglise sont souvent lentes. N’a-t-il pas fallu attendre 1992 pour que la Commission d'étude de la controverse ptoléméo-copernicienne mise en place en… 1981 par Jean-Paul II reconnût pour la première fois ses erreurs dans cette affaire ? Les membres de cette instance ne purent néanmoins se résoudre à réhabiliter Galilée, au prétexte que le tribunal de l’Inquisition, qui avait condamné l’astronome italien, avait disparu… Qui sait, un jour, peut-être, les autorités vaticanes admettront-elles une part –ne soyons pas trop exigeants- de responsabilité des Chrétiens dans les évènements alexandrins de 391 et 415… 
 
Reste encore à aborder la question de l’image des Chrétiens dans Agora, qui a fait pousser des cris d’orfraies chez les dignes sympathisants du Salon beige : La religion chrétienne en prend pour son grade, peut-on lire sur ce site. Et dès la première scène, on comprend le parti-pris. Les païens, philosophes sont vêtus de belles toges blanches. Les Chrétiens sont habillés comme des sacs, tout en noir, crade, avec des dents en moins et portant des sacs de pierre (pour lapider) et des épées. Ils sont virulents, haineux et ne font que crier et injurier. Ce n’est pas entièrement faux, sauf que cette vision ne concerne pas tous les Chrétiens. Les étudiants d’Hypatie appartenant à cette communauté, comme Synésius, s’ils portent des vêtements plus sobres que leur camarades païens, ne sont pas pour autant habillés comme des sacs. Seuls sont représentés ainsi les Parabalanis, une confrérie qui, dans l'Eglise primitive, apportait ses soins aux malades, procédait aux enterrements, tout en faisant à l’occasion le coup de poing contre les ennemis du Christ. 
     
Difficile de dire comment les membres de ce groupe étaient vêtus. Leur aspect misérable peut s’expliquer par leur origine très modeste (ils étaient souvent recrutés dans les couches sociales les plus populaires). Peut-être Synésius nous donne-t-il quelques indications concernant leur vêture dans un courrier composé en 404, à Alexandrie : Parmi ces gens [les censeurs] qui portent le manteau blanc ou noir, plusieurs allaient répétant que j’étais infidèle à la philosophie. Et pourquoi ? C’est que je recherchais l’élégance et l’harmonie du style, c’est que je citais Homère et que je parlais des figures oratoires ; à leurs yeux pour être philosophe il faut détester les lettres, et ne jamais s’occuper que des choses divines (lettre LXIII). Il n’est pas impossible, bien que ce soit une hypothèse fragile, que ces censeurs portant le manteau noir appartiennent aux Parabalanis. Dans ce cas, le film ne serait pas éloigné de la vérité historique (photo). 
 
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Concernant leur virulence, leur ignorance, Synésius nous en donne un témoignage dans cette même lettre : Parmi ces critiques quelques-uns, chez qui l’ignorance va de pair avec la présomption, sont toujours prêts à pérorer sur Dieu ; vous ne pouvez les rencontrer sans qu’ils dissertent sur les syllogismes illogiques ; ils se répandent en un flux de paroles inutiles […]. C’est de cette race que sortent tous ces discoureurs publics que l’on voit dans nos villes. Ils ont en main la corne d’Amalthée, et ils en usent. Vous reconnaissez, je crois, ces gens au verbiage frivole, disposés à décrier toute étude sérieuse. 
 
Quant à leur comportement, Edouard Gibbon ne laisse planer aucun doute : Un grand nombre de Parabalanis, familiarisés dans leurs fonctions journalières avec des scènes de mort, obéissaient aveuglément à ses ordres [de Saint Cyrille] (Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, Volume 12, 1776-1788). Tout comme Christopher Haas, qui écrit à leur propos : The Parabalani are better known, owing to their violent support of the Patriarch Dioscorus at the Ephesian Council of 449 and to their reputed involvement in the savage murder of the philosopher Hypatia in 415 (Alexandria in late antiquity : topography and social conflict, The John’s Hopkins University Press, 1997).
 
Preuve de la violence et de la trop grande influence des Parabalanis dans la vie de la cité égyptienne, les Empereurs Honorius et Theodosius II réduisirent par décret leur nombre à cinq cents, l’année suivant l’assassinat d’Hypatie. De là à voir un signe de leur implication dans ce crime et dans les troubles qui agitèrent Alexandrie… Ce qui semble assuré, c’est que cette décision fut motivée par la terreur que ces hommes inspiraient : An action brought on by reports of the terror inspired by these ecclesiastical hospital attendants (Christopher Haas). On songe à Hitler se débarrassant des SA, devenus trop encombrants, lors de la Nuit des longs couteaux. Un parallèle pas forcément déplacé, puisque cette confrérie, apparemment encore en activité, et qui revendique les mêmes missions qu’il y a seize siècles (entre autres, défendre l’Europe chrétienne contre les assauts des infidèles, former une armée de moines-soldats à la Parole de Dieu et à l’art de la guerre ou conquérir les lieux Saints du christianisme et les libérer du joug de l’oppression en levant une nouvelle croisade…), a pour emblème une croix rouge, dont l’une des branches, brisée, lui donne une parenté singulière avec une autre bannière, de sinistre mémoire (voir sur ce site)…

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Loin de moi l’idée de verser dans la christianophobie. Je ne me reconnais dans aucune doctrine religieuse, mais je respecte les croyants et leur foi, lorsque celle-ci s’exprime de façon tolérante, ce qui est généralement le cas (prétendre le contraire serait de la démagogie, même si on a tendance, comme toujours, à entendre davantage les plus exaltés). Je ne suis pas non plus athée. Plutôt agnostique. Cependant, cette manière qu’ont certains de se poser en martyrs dès que l’on porte un regard un tant soit peu critique sur la religion (critique ne veux pourtant pas dire méprisant) ou que l’on s’éloigne de l’imagerie pieuse habituelle, m’est odieux. Difficile de ne pas admettre que les –trop ?- nombreuses citations de cette chronique ne forment pas un faisceau d’indices des plus troublants.

Certes, on peut relever des contradictions dans les textes que j’ai reproduits. Quelques-uns, rédigés bien après les évènements évoqués, sont sans doute plus ou moins approximatifs. Se posent également parfois d’insolubles problèmes de traduction (donc d’interprétation). Enfin, il n’est pas contestable que les analyses de certains auteurs sont clairement animées d’arrière-pensées. Les convictions religieuses ne reposent-elle toutefois pas, elles aussi, sur des écrits parfois très spéculatifs, à l’authenticité pas toujours avérée ?
            

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Maintenant que j’ai bien étalé, tel un cuistre, ma culture livresque, il est temps de passer à des considérations plus cinématographiques. Et commençons par le fond, ce qui permettra d’assurer une transition –habile ou pas…- avec ce qui précède.

 

Je pense avoir apporté la preuve qu’Alejandro Amenábar et son scénariste, Mateo Gil, ont mené ici un considérable travail de recherche. Et même si, je le répète, la question de l’exactitude historique des œuvres de fiction est pour moi secondaire, il faut saluer, sur ce point, leur probité intellectuelle. Cette honnêteté ne se limite néanmoins pas ici au simple respect des faits et des sources. Elle se traduit dans le traitement du scénario, idéalement structuré autour des deux acmés de la crise alexandrine (391-415), et la construction des personnages. Le monde qui nous est dépeint est loin d’être aussi binaire que le prétendent les adversaires du film.

 

Les païens ne sont pas outrageusement idéalisés, ni les Chrétiens exagérément caricaturés. Cette approche nous change des productions des années 1950, où les premiers étaient toujours représentés comme d’abjects barbares, et les seconds tels de pures victimes de l’aveuglement spirituel de leurs ennemis. En dépit de leur savoir, et de la sagesse qu’il devrait leur conférer, Théon et Hypatie ne sont en effet pas dénués de préjugés. La mathématicienne ne dit-elle pas avec dédain à ces élèves : Les bagarres ne conviennent qu’aux esclaves et à la lie, sans se soucier du caractère humiliant de son propos pour Davus, son dévoué serviteur, alors présent à ses côtés ? Un peu plus tard, au moment de l’attaque du Sérapéum, tandis qu’elle s’efforce de sauver un maximum de livres du pillage à venir, ne lui lance-t-elle pas d’un ton tranchant : Les esclaves, jamais là quand on vous cherche ! Quant à son père, le docte directeur du musée de la bibliothèque, l'un des illustres commentateurs de Ptolémée, ne flagelle-t-il pas le jeune homme uniquement parce qu’il lui a avoué sa foi (photo) ?

 

Oreste, enfin, ne constitue-t-il pas ici une figure bien peu glorieuse du paganisme ? Bien sûr, il prend la défense des étudiants chrétiens lorsque Olympius de Cilicie, un prêtre de Sérapis, suggère de les faire enfermer dans les caves du Sérapéum (photo). Toutefois, peut-être agit-il ainsi seulement pour se faire valoir aux yeux d’Hypatie, qu'il aime. Ou par calcul politique, parce qu’il a compris que cette communauté prendrait, tôt ou tard, le pouvoir. Car c’est un ambitieux, donc un pragmatique. Lors du siège, ne dit-il pas à ses amis : Alors, dites-moi, où sont-ils, maintenant, les dieux ? Autant en cherché d’autres ! Il est donc disposé à abjuré ses croyances, si cela peut le servir. Paris vaut bien une messe, comme aurait dit -on en est cependant de moins en moins certain- Henri IV… Le Préfet nous est encore montré comme un lâche qui, une fois qu’il aura pris conscience de la faiblesse de sa position face à Cyrille, abandonnera Hypatie à son destin.

 

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Concernant les Chrétiens, même si l’intérêt d’Amenabàr et de Gil se focalise sur les Parabalanis, le trait n’est pas non plus simpliste. Ils apparaissent certes souvent arrogants. Mais n’est-ce pas cohérent avec la psychologie humaine ? De fait, quoi de plus naturel qu’un groupe, qui a longtemps été opprimé, prenne une revanche sur ses anciens maîtres, quand le cours de l’histoire bascule en sa faveur ? Et ce, même si cela revient à contrevenir aux principes éthiques qu’il professe. Par ailleurs, le scénario n’occulte pas le fait que sont les païens qui, exhortés par Olympius, ouvrent les hostilités contre les Chrétiens (photo).

 

Au-delà de son intransigeance, Cyrille nous est surtout montré comme un fin politique, ce qu’il était. En effet, sans vouloir nier, entre autre, sa contribution au concile d’Ephèse (431), son attitude et celle de ses partisans à l’égard des Nestoriens -voir les intimidations de l’Evêque Memnon, l’un de ses alliés, envers le Patriarche de Constantinople- relèvent davantage du temporel que du spirituel. Synésius apparaît par contre comme un homme pieux et modéré, conforme à l’image que l’on peut se forger de lui en lisant ses lettres. Ammonius ne dément pas à l’écran sa réputation d’agitateur hystérique (photo). Socrate le Scolastique dit qu’après avoir agressé Oreste d’un coup de pierre à la tête, il fut tourmenté avec tant de violence qu'il en mourut (Histoire de l’Eglise, livre VII, chapitre 14). Cyrille le fit enterrer dans une église et le loua comme un martyr qui avait perdu la vie pour la défense de la piété (photo). Il y a ici un point sur lequel le film est un brin tendancieux. Il ne dit mot du fait que cette décision fut mal perçue par une partie de la communauté chrétienne (du moins si l’on accrédite la version de Socrate, ce qui a été globalement notre démarche jusque-là), donnant ainsi le sentiment qu’elle acceptait ces violences sans réserve : Cette action ne fut pas approuvée par tous les Chrétiens, qui savaient qu'Ammonius, bien loin d'avoir perdu la vie pour la foi, n'avait souffert que le juste châtiment de son insolence. Faut-il y voir un parti-pris ?

 

Dans le même ordre d’idée, on peut reprocher aux auteurs d’Agora d’avoir passé sous silence les bonnes relations probables d’Hypatie et de Théophile : Elle ne semble pas avoir été en conflit avec le Christianisme. Elle entretenait des liens d'amitié, entre autres, avec l'Evêque Théophile, prédécesseur de Cyrille (John Thorp). Difficile de dire, là encore, si cette lacune est volontaire, ou imposée par le tempo du film (il dure plus de deux heures). Il existe une vraie ellipse narrative –ceci dit, cette forme est le thème du film (photo)…- entre la chute du sérapéum et la mort de Théophile. Si c’est une intention du cinéaste, a-t-elle pour but de renforcer l’impression d’obscurantisme du peuple chrétien en taisant les bons rapports que leurs dignitaires ont pu entretenir avec le monde scientifique ? Je ne suis pas en mesure de trancher cette question. Mais il est vrai qu’elle se pose…

 

Malgré ces bémols, la représentation de ces personnalités complexes, emportées dans les tourments de l’histoire, me paraît équilibrée. 

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Sur le plan esthétique, le film est une vraie réussite. On est évidemment loin du clinquant en vigueur à Hollywood lorsque Cecil B DeMille mettait en scène Les dix commandements. La quête de la vraisemblance l’emporte ici sur l’affèterie. Ce qui rend plus crédible cette évocation d’un monde en décadence. Les décors, signés Guy Hendrix Dyas (Elizabeth, l’âge d’or, Indiana Jones et le royaume du crâne du cristal, Inception…) mettent bien en évidence la géologie culturelle d’Alexandrie, formée de différentes couches, de différentes strates accumulées au cours des siècles. Une peinture égyptienne voisine avec une croix chrétienne ou une colonne d’inspiration hellénistique… Le travail de Xavi Giménez, le directeur de la photographie, n'est pas moins remarquable. J’y vois l’influence de l’œuvre d’Alma-Tadema, ce peintre de l’époque victorienne spécialisé dans les scènes antiques (photo), dont Rosemary Barrow dit qu’il n’est jamais tombé dans un hellénisme intemporel et idyllique, mais a représenté une Antiquité exacte historiquement, non idéalisée, à la différence de Frederic Leighton ou Edward Poynter (Lawrence Alma-Tadema, Phaidon, 2006). Tel est bien l’impression que l’on a en regardant Agora.

 

Amenabàr recourt peu aux technologies numériques dans ce film : Tout ce que l’on voit à l’image a été construit en dur, explique dans le dossier de presse José Luis Escolar, l’un des producteurs exécutifs. […] Le tournage s’est déroulé à l’ancienne. Quelques effets n’en sont pas moins saisissants, notamment parce qu’ils ne sont pas gratuits. Ils font sens, comme on dit aujourd’hui dans certains milieux intellectuels branchés. Je pense en particulier au final du pillage du Sérapéum où, dans un mouvement de caméra virtuose, la perspective est progressivement inversée (photo), comme pour symboliser le renversement des valeurs et le basculement d’un monde (païen) à l’autre (chrétien). C’est peut-être un peu démonstratif, mais bien pensé. Autre plan très inspiré, celui montrant la Terre depuis l’espace (photo), où les clameurs des victimes du pogrom se perdent dans l’immensité. Le réalisateur veut-il signifier l’inanité de nos luttes face à l’infini de l’univers ? Ou bien laisse-t-il entendre qu’aucun dieu ne peut entendre les cris de ceux qui souffrent…
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Agora
repose évidemment sur la performance de Rachel Weisz. L’actrice anglaise illumine cette histoire de sa grâce fragile. Elle est à l’image de l’Hypatie rêvée par Leconte de Lisle dans Poèmes antiques :

 

Comme un jeune lotos croissant sous l’œil des sages,
Fleur de leur éloquence et de leur équité,
Tu faisais, sur la nuit moins sombre des vieux âges,
Resplendir ton génie à travers ta beauté !

 

Le grave enseignement des vertus éternelles
S’épanchait de ta lèvre au fond des cœurs charmés ;
Et les Galiléens qui te rêvaient des ailes,
Oubliaient leur dieu mort pour tes Dieux bien aimés…

 

Face à elle, Sami Samir palpite d’un feu intérieur qui rend Saint Cyrille à la fois terrifiant et fascinant. Oscar Isaac paraît en revanche moins à son aise dans le rôle d’Oreste. Son jeu est assez atone. Mais il est vrai que son personnage n’est pas des plus charismatiques…

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Ce film n’est pas christianophobe, ainsi que je l’ai lu sur quelques sites. Pas plus qu’il n’est, par un douteux parallèle avec notre époque, islamophobe (certains ont vu une ressemblance entre les Parabalanis et les Talibans). Il stigmatise le dévoiement des idéologies et les extrémismes de tout bord.

 

C’est aussi une œuvre éminemment féministe, dénonçant les violences faites aux femmes, en particulier au nom de la religion (que l’on se souvienne de Sakineh Mohammadi Ashtiani, dont le sort est à ce jour toujours incertain, du moins à ma connaissance, ou les fausses accusations lancées récemment contre la jeune Rimsha par un Imam pakistanais).

Des hommes ont bien sûr connu des fins tout aussi inhumaines. Mais le martyr féminin a ceci de particulier qu’il est souvent sexualisé. Presque toujours, il commence par l’humiliation, l’exhibition du corps de la victime. Cet avilissement paraît n’avoir d’autre objet que de réduire à sa seule fonction de séduction celle-ci, qui se voit ainsi niée son intelligence (les bourreaux d'Hypatie ne la qualifient-ils pas de putain, entre autres pour avoir dépassé le statut d'épouse et de mère, seul reconnu alors aux femmes ?).

Peut-être faut-il voir également dans de tels traitements la haine de certains hommes -car ce sont toujours des hommes qui sont impliqués- envers la chair féminine, dont ils voudraient châtier le désir qu'elle inspire, et donc le pouvoir qu'elle exerce sur eux.

 

Album du film

 

Ma note - 3,5/5

 

A lire : Socrates and Sozomenus Ecclesiastical Histories (Christian Classics Ethereal Library, 1886)
A la recherche d’Hypatie, John Thorp (congrès de la Fédération des sc

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