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Bruegel, le moulin et la croix (The mill and the cross)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Bruegel-1.jpg
 
Synopsis
 
Alors que les Flandres subissent l’occupation brutale des Espagnols, Pieter Bruegel l’Ancien achève son chef-d’œuvre Le Portement de croix, où derrière la Passion du Christ on peut lire la chronique tourmentée d’un pays en plein chaos… 
 
Fiche techniqueBruegel---Affiche.jpg
 
Film suédois, polonais
Année de production : 2011
Durée : 1h32
Réalisation : Lech Majewski
Avec Rutger Hauer (Pieter Bruegel l'Ancien), Charlotte Rampling (La Vierge Marie), Michael York (Nicolaes Jonghelinck)...  
 

 
Critique
 
Bruegel, le moulin et la croix fait partie de ces œuvres conceptuelles laissant rarement le spectateur indifférent : cela passe ou ça casse. Je ne serais pas honnête en ne reconnaissant pas avoir été déconcerté par les premières minutes de ce film. J’avoue même avoir été au bord de la rupture. Pourtant, au final, cette expérience m’a séduit. J’ai vu dans cet exercice un lien avec L’arche russe d’Alexandre Sokourov, que j’ai chroniqué il y a peu. Tous les deux sont bâtis sur un tour de force technique et des choix esthétiques radicaux. Et si l’un nous propose une plongée dans l’histoire et la culture russe au travers d’un lieu symbolique, l’autre nous immerge dans l’un des tableaux les plus énigmatiques de l’art flamand, Le Portement de croix de Pieter Bruegel l’Ancien (1564), un thème pictural très répandu (Albrecht Dürer, Matthias Grünewald, Jérôme Bosch ont laissé sur ce sujet des chefs-d’œuvre), mais que le peintre brabançon illustre d’une manière singulière, le principal protagoniste de la scène, le Christ, étant perdu dans l’immense perspective qu’il construit. Il n’en est pas moins au centre de la toile tissée par l’artiste, pour reprendre une belle analogie du film. 
 
Bruegel-2.jpg 
Le scénario de Bruegel, le moulin et la croix, coécrit par Lech Majewski et l’historien d’art Michael Francis Gibson, auteur d’une analyse du Portement de croix (The way to calvary), suit le parcours d’une douzaine de personnages parmi les cinq cents qui composent ce tableau : Jésus, la Vierge Marie, le marchand Nicolaes Jonghelinck, ami et mécène du peintre (il possédait seize œuvres du maître, dont Le Portement de croix et La tour de Babel), une troupe de cavaliers, un meunier…

Le calvaire du Christ sert de prétexte à Bruegel pour témoigner de la situation politique troublée des Flandres sous domination espagnole. Sous le règne de Philippe II s’exerça en effet une véritable terreur, en particulier à l’égard des hérétiques protestants. Ce qu’illustrent plusieurs séquences du film, d’une cruauté sans concession qui n’a rien à envier au Salò de Pasolini : l’homme supplicié sur une roue sous le regard de son épouse, et dont le visage est dévoré par les corbeaux, la femme enterrée vivante… Le martyr du Christ dépeint sur la toile est à l’image de celui de la population flamande décrit dans Bruegel
 
 
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La photographie de Lech Majewski (artiste complet, il est également l’auteur de la musique et est intervenu comme sound designer) et d’Adam Sikora -on lui doit cette année Essentiel killing de Jerzy Skolimowski- est somptueuse. Evidemment très picturale, elle me rappelle par certains aspects celle de Jack Cardiff sur Le narcisse noir. La palette du cinéaste polonais n’est certes pas aussi flamboyante que celle du chef opérateur britannique. Les tuniques rouges de la soldatesque espagnole n’en évoquent pas moins la robe pourpre de sœur Ruth, dans le final du chef-d’œuvre de Powell et Pressburger. Tout comme le hennin de la Vierge répond à la transparence éburnéenne des voiles de sœur Clodagh. De la même manière, on peut établir un parallèle esthétique entre les décors peints de Bruegel et les matte paintings de Walter Percy Day. 
 
Bruegel-4.jpg 
Le travail sur les sons est également impressionnant, notamment dans les scènes se déroulant dans le moulin. Les pas du meunier sur les marches de l’escalier menant à la plateforme du bâtiment, le grincement des engrenages, le claquement de la toile des ailes confèrent à l’édifice une double dimension : fantastique, pour ne pas dire démoniaque, dans ses entrailles grondantes et expressionnistes, spirituelle et divine dans sa partie aérienne noyée dans une pâleur de limbes. Sans cesse en mouvement, il est comme une métaphore du cosmos… 
 
Au final, Bruegel, le moulin et la croix est un joyau, une expérience visuelle enthousiasmante. On lui reprochera seulement sa radicalité, qui rend cette œuvre assez peu accessible. Comme pouvait l’être, par exemple, La grotte des rêves perdus d’Herzog…
 
Ma note - 4/5

A consulter : Press-book du film

Commenter cet article

Eeguab 01/04/2012 18:14

Perplexe je suis.Evidemment la radicalité du propos est inéressante,la photo est extraordinaire.Je n'ai jamais vu d'équivalent.Un univers de sons "préindustriel",les engrenages,et le rocher
lui-même,presque "trop",les tenues,la violence,l'animalité,en font une oeuvre dérangeante.Je dois cependant confesser en ce qui me concerne un port de tête parfois un peu vacillant(en
clair,j'aurais bien un tout petit peu somnolé,mais cest moins élégant).Moi qui peste contre la longueur de 90% des films j'apprécie que celui-ci dure 1h32.J'ajoute qu'on peut apprécier le tableau
en restant réfractaire au film.

CHRISTOPHE LEFEVRE 02/04/2012 00:04



Pas facile à entrere dans le film, comme je le dis. Et j'ai failli, moi ausis, lacher prise. Il s'en est fallu de quelques minutes, je pense. Mais j'ai été récompensé



Marnie 11/01/2012 12:24

J'ai beaucoup aimé ce film, son esthétique, son parti pris, son traitement du son... j'ai été totalement hypnotisée. J'avoue que je ne le trouve pas si "radical" que ça... "Melancholia" ou "Tree of
life" m'ont davantage déboussolée et m'ont paru plus obscurs quant au sens... certainement parce que je suis historienne de l'art et médiéviste et que le monde dépeint dans le film ne m'est pas
inconnu.
En tout cas,je ne comprends pas pourquoi des gens peuvent sortir avant la fin d'un film (cf commentaire précédent et dans ma salle hier, 4 personnes sont sorties avant la fin)... je trouve que
c'est un manque de respect pour tout ceux qui ont travaillé sur l'oeuvre. Ensuite je trouve que c'est un gâchis monétaire (même si on est abonné)... c'est comme de laisser la moitié de son assiette
au restaurant quand des gens ont faim... il y a des gens qui ont faim de cinéma et ne peuvent s'y rendre autant qu'ils veulent. Enfin, avant d'aller voir un film on se renseigne à son sujet pour
savoir si on a envie de le voir ou pas... en lisant quelques critiques, on peut se faire une idée sur le type de film et s'il n'est pas fait pour ses goûts, on y va pas.

CHRISTOPHE LEFEVRE 11/01/2012 12:42



Merci pour ce commentaire. Enfin quelqu'un qui ne rejette pas ce film... Pour ma part, j'ai adoré Melancholia, mais j'ai été décontenancé par The tree of life. En tous cas, j'espère ne pas avoir
dit trop de bêtises dans mon texte !



Platinoch 05/01/2012 13:42

Comme tu le dis, ce genre de film expérimental, ça passe ou ça casse. Dans mon cas, ça a cassé assez vite. L'idée était audacieuse et risquée. Mais cette succession de saynète muette, du meunier
qui moud aux enfants qui chahutent n'a suscité en moi que ennui... N'en pouvant plus, je suis même parti à 20 minutes de la fin... Bref, pas aimé!

CHRISTOPHE LEFEVRE 05/01/2012 14:10



Je comprends, moi-même j'ai eu du mal. Cela a accroché, mais j'aurais aussi pu sombrer...



armelle 05/01/2012 10:57

Hélas, il ne passera sûrement pas dans mon coin, autrement j'y serais allée avec plaisir. Le sujet est intéressant et change du lot habituel.

CHRISTOPHE LEFEVRE 05/01/2012 11:28



Oui, c'est une merveille, même s'il faut prendre le temps de s'immerger dans ce film, et non pas le rejeter dès les premières images. Une très belle plongée dans un tableau, une exéprience rare,
en plus d'être intelligent...