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Bunny Lake a disparu (Bunny Lake is missing)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis 
 
Venue rejoindre à Londres son frère Steven (Keir Dullea), Ann Lake (Carol Lynley) attend la sortie de sa petite fille, Felicia (surnommée Bunny) au terme de son premier jour à l'école maternelle de Hampstead. Mais elle ne trouve nulle trace de l'enfant. Dans l'établissement même, personne ne se souvient d'elle. Si bien que le superintendant Newhouse (Laurence Olivier), chargé de l’enquête, finit par douter de l'existence même de la fillette. Ne serait-elle finalement pas un fantasme d'Ann et de son imagination de jeune femme frustrée ? 
 
Fiche technique Bunny Lake is missing - Affiche
 
Film américain
Année de production : 1965
Durée : 1h47
Réalisation : Otto Preminger
Image : Denys N Coop
Avec Laurence Olivier (Le superintendant Newhouse), Carol Lynley (Ann Lake), Keir Dullea (Steven Lake), Martita Hunt (Ada Ford), Anna Massey (Elvira)...    
 

 
Critique 
 
Comme je le disais dans un récent article, au sujet de la sortie en DVD et Blu-ray d’Ambre, cette automne 2012 sera celui d’Otto Preminger. En témoigne la publication récente chez Capricci d’une étude consacrée au cinéaste d’origine autrichienne. C’est donc l’occasion de revenir sur l’un de ses chefs-d’œuvre sans doute les plus méconnus : Bunny Lake a disparu. 
 
L’auteur de Laura porte ici à l’écran un roman d’Evelyn Piper -nom de plume de Merriam Modell- dont il tire un fascinant thriller psychologique qui illustre le concept d’inquiétante étrangeté –traduction proposée par Marie Bonaparte pour Unheimliche, terme admettant de nombreuses acceptions, certaines antinomiques, sans équivalent en français- décrit par Ernst Jentsch. L'un des procédés les plus sûrs pour évoquer l'inquiétante étrangeté, relève-t-il dans Zur Psychologie des Unheimlichen, est de laisser le lecteur douter de ce qu'une certaine personne qu'on lui présente soit un être vivant ou bien un automate (Psychiatrisch-neurologisch Wochenschrift, 1906). Et de citer l’exemple du conte d’Hoffmann, L’homme au sable, mettant en scène un étudiant amoureux d’une jeune fille, Olympia, qui se révélera in fine n’être qu’un automate (Lubitsch le porta à l’écran en 1919 sous le titre Die Puppe). 
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L’idée fut reprise en 1919 par Freud dans un essai intitulé Das Unheimliche. Dans ce texte, l'inquiétante étrangeté est définie comme un phénomène angoissant, rattaché aux choses connues depuis longtemps et de tout temps familières, que le refoulement a transformées.

Pour le psychanalyste, plusieurs situations sont susceptibles de faire naître ce sentiment. A côté des automates, figures de cire et autres simulacres humains, déjà évoqués par Jentsch, il cite la peur de la castration, le thème du double (à mettre en relation avec l’image, fondatrice du narcissisme primaire, que le bébé découvre dans le miroir), la répétition du semblable (retour involontaire à un même point, réapparition d’un même signe…), l’impression de déjà-vu (ou paramnésie)... L'inquiétante étrangeté, écrit Freud, surprend chaque fois où les limites entre imagination et réalité s'effacent, où ce que nous avions tenu pour fantastique s'offre à nous comme réel (ce que l’on peut rapprocher de l’épanchement du songe dans la vie réelle décrit par Nerval dans Aurélia). Elle prend également naissance quand des complexes infantiles refoulés sont ranimés par quelque impression extérieure, ou bien lorsque de primitives convictions surmontées semblent de nouveau être confirmées.
 
 
Bunny Lake a disparu nous immerge dans un climat d’inquiétante étrangeté dès la première scène, qui nous montre Steven ramassant une poupée sur le parterre engazonné d’un jardin (photo), puis quittant une imposante demeure. Rien que de très banal, en apparence. Sauf que l’on ne sait d’abord rien du propriétaire de cette maison -est-ce Steven ?- et que les meubles recouverts de draps (photo) lui confèrent un caractère spectral. De plus, à qui le jouet appartient-il ? Il n’y a pas d’enfant. D’un décor familier, domestique, Preminger fait donc émerger l’insolite, c’est-à-dire le malaise. 
 
Ce trouble est très vite accentué par la perte de repères que fait naître en nous l’architecture labyrinthique de l’école où est scolarisée Bunny. Le spectateur est totalement désorienté dans cet espace construit sans logique, où les personnages paraissent tourner en rond, passant d’une porte à l’autre (photo), d’un escalier à l’autre, pour revenir finalement à leur point de départ (cette impression ne se limite pas à cette seule séquence, mais imprègne tout le film, puisque celui-ci débute et s’achève dans le même lieu, le jardin dont je viens de parler).

Cette expérience répond parfaitement à la définition freudienne d’inquiétante étrangeté, comme le prouve ce récit autobiographique du psychanalyste autrichien : Un jour où, par un brûlant après-midi d'été, je parcourais les rues vides et inconnues d'une petite ville italienne, je tombai dans un quartier sur le caractère duquel je ne pus pas rester longtemps en doute. Aux fenêtres des petites maisons on ne voyait que des femmes fardées et je m'empressai de quitter l'étroite rue au plus proche tournant. Mais, après avoir erré quelque temps sans guide, je me retrouvai dans la même rue où je commençai à faire sensation et la hâte de mon éloignement n'eut d'autre résultat que de m'y faire revenir une troisième fois par un nouveau détour. Je ressentis alors un sentiment que je puis qualifier d'étrangement inquiétant.
 
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L’inquiétante étrangeté est abordée par Freud uniquement sous l’angle du regard et de l’image. Michel Poizat a étendu ce concept à la voix : La voix se présentifie en effet de façon particulièrement inquiétante lorsqu’elle se présente comme le double de sa propre voix (L’inquiétante étrangeté de la voix ou : la voix du loup, La lettre de l'enfance et de l'adolescence, 2004). Et de citer en exemple le profond malaise que l’on éprouve souvent en écoutant notre voix enregistrée. Poizat explique ce phénomène par des causes physiologico-acoustiques : Quand nous parlons, nous nous entendons davantage à travers les résonateurs internes de l’oreille que par le tympan et l’oreille externe. Alors que lorsque nous nous écoutons au magnétophone, seules les stimulations extérieures sont impliquées dans l’écoute. Dans ce processus, notre voix, objet éminemment familier, semble par conséquent détachée de nous-mêmes. 
 
Preminger n’oublie pas l'aspect sonore de l’inquiétante étrangeté. Il ressort dans la séquence mettant en scène Ada Ford, la cofondatrice de l’école, qui vit recluse dans un appartement installé dans les combles de l’établissement (photo). La vieille femme écrit un livre sur l’imagination des enfants. Cette étude l’amène à enregistrer les cauchemars de ses jeunes sujets. Cependant, lorsqu’on entend derrière une porte la voix d’une fillette –on songe à Bunny, évidemment- évoquant sa rencontre avec un chien monstrueux, le spectateur ignore encore tout des recherches de l’enseignante. Il croit donc que la petite fille est physiquement présente dans la pièce où entrent Ann et Steven. Son embarras surgit ici du décalage entre ce qu’il attend et la réalité. 
 
Comme on l’a vu avec Jentsch, l’inquiétante étrangeté peut aussi procéder de la confrontation entre le vivant et l’inanimé. Bunny Lake a disparu nous offre plusieurs situations de ce genre. Tout d’abord dans le logement où s’installent Ann et Steven, quand le déménageur d’origine africaine considère les masques accrochés aux murs (photo). Son regard, puis son refus de recevoir de la part de la jeune femme un pourboire, trahissent son malaise. 
 
La deuxième fait l’objet d’un développement que l’on peut regarder comme le climax du film, car elle croise plusieurs thèmes. Ann se rend dans une clinique de poupées afin de retrouver le jouet de sa fille, et ainsi apporter la preuve de son existence (photo). La poupée, comme l’automate, est une figure archétypale de l’inquiétante étrangeté : Objets hybrides entre le vrai et le simulacre, l’animé et l’inanimé, le jouet et le fétiche, le sacré et le profane, les poupées ne se livrent que dans l’ambiguïté de leur nature (Ces poupées qui ne veulent pas être que des jouets, Martine Lusardy, Cahiers jungiens de psychanalyse, 2006). Cet amalgame entre l’objet d’apparence humaine et le vivant, source d’effroi, se manifeste nettement dans les paroles de l’artisan tenant la boutique. Les poupées qu’on lui confie sont non seulement les enfants de ses petites clientes, mais aussi ses patientes (la frontière incertaine entre le vivant et l’inanimé s’exprime encore dans le surnom de la fille d’Ann, Bunny, qui n’est autre que le nom du compagnon imaginaire que la jeune femme s’était inventée quand elle était enfant). 
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La séquence se déroulant dans la cave de son atelier retient particulièrement l’attention. Dans ce lieu souterrain et à l’éclairage défaillant -caractéristiques déjà anxiogènes- sont stockées quantité de pièces détachées de poupées (photo) que l’imagination du spectateur, égarée par les subtils jeux d’ombre et de lumière composés par Denys Coop (photo), hybride pour enfanter des créatures effrayantes et fantasmagoriques, dont l’aspect n’est pas sans évoquer La poupée d’Hans Bellmer, une sculpture représentant une jeune fille formée de membres surnuméraires et inspirée par l’Olympia de L’homme au sable (photo). Sa forme surréaliste pouvait évoluer au gré de la fantaisie de l’artiste. Le philosophe Jean Brun écrivit au sujet de l’œuvre de ce dernier : Bellmer a coulé l’angoisse et le merveilleux dans des formes où leur détresse cherche un refuge. (Désir et réalité dans l’œuvre de Hans Bellmer, Obliques, 1975). On pourrait faire la même analyse à propos des intentions de Preminger dans cette scène. 
 
Il est également ici question du double. Le double, dont Freud notait dans Das Unheimliche qu’il est une formation appartenant aux temps psychiques primitifs, où il devait sans doute avoir un sens plus bienveillant. Le double s'est transformé en image d'épouvante à la façon dont les dieux, après la chute de la religion à laquelle ils appartenaient, sont devenus des démons. Cette définition paraît avoir inspiré la composition du reflet d’Ann dans la vitrine de la boutique (photo). Celui-ci ne renvoie en effet pas son image exacte. Il en est un écho assombri, opaque, une sorte de négatif sinistre uniquement souligné d’un liseré argenté, qui est comme l’aura indécise de l’inconscient de la jeune femme. 
 
Il est intéressant de relever que toute cette séquence présente une parenté singulière avec La lampa, un court métrage que Roman Polanski tourna en 1959 dans le cadre de sa formation à l’Ecole nationale de cinéma de Łódź. On trouve dans cette bande de sept minutes les mêmes agrégats aberrants d’épaves de poupées (photo), qui disparaissent finalement dans les flammes (photo), comme le jouet de Bunny, victime de l’autodafé de Steven (photo). On retiendra aussi que le compteur électrique de la boutique, à l’origine de l’incendie, présente la même apparence mystérieuse (photo) que les masques africains décorant l’appartement d’Ann (photo). 
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On pourrait multiplier les exemples (désir incestueux refoulé de Steven pour sa sœur, comportement déviant du propriétaire de l’appartement d’Ann…). Ce serait toutefois prendre le risque de déflorer de trop nombreux aspects de l’intrigue -ce que nous avons peut-être déjà fait- et de plomber ce texte par une vision trop freudienne, pas vraiment tendance depuis les attaques enragées du surmédiatisé Onfray contre le psychanalyste autrichien. Retenons seulement que Bunny Lake a disparu est par excellence le film de l’inquiétante étrangeté. 
 
Passons donc à des considérations plus cinématographiques. La mise en scène de Preminger est en tout point parfaitement maîtrisée. Mais sa virtuosité n’est pas une fin, comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui avec certains réalisateurs de la nouvelle génération, très satisfaits d’eux-mêmes et de leur technique (je ne donnerai pas de nom, cependant ceux qui me lisent régulièrement doivent avoir une petite idée de la personnalité visée par mon propos), un symptôme bien en phase avec notre société, passée d’Œdipe à Narcisse par l’exhibition des egos sur les réseaux sociaux (voir sur cette question les propos du neuropsychiatre Boris Cyrulnik). Cette maîtrise sert le récit. Elle n’est pas gratuite. La caméra d'Otto Preminger suggère remarquablement l’instabilité psychologique des personnages (voir son mouvement d’oscillation quand Ann fait de la balançoire poussée par Steven). 
 
On retiendra également de Bunny Lake a disparu la splendide photographie de Denys Coop (opérateur caméra sur Le troisième homme, Le prince et la danseuse, Lolita…), ainsi que le générique, signé Saul Bass, concepteur graphique, entre autres, pour Sept ans de réflexion, La nuit du chasseur, Sueurs froides, La mort aux trousses, Psychose, Spartacus, West side story, Alien, Les affranchis, et collaborateur régulier de Preminger. Le générique, pour Bass, avait une fonction narrative (par la mise en condition du spectateur), non pas seulement informelle : I saw the title as a way of conditioning the audience, so that when the film actually began, viewers would already have an emotional resonance with it (Saul, can you make me a title ? Pamela Haskins, Film Quarterly 1996). Il nous montre ici une main déchirant un rectangle noir (photo), sous lequel apparaissent les noms des acteurs. Des identités cachées qui nécessitent, pour être révélées, que le voile obscur les recouvrant soit enlevé : c’est un peu une métaphore de la psychanalyse… Le plan précédent le générique de fin ne manque pas non plus d’originalité. Le visage d’Ann et de sa fille s’inscrivent dans une silhouette enfantine découpée (photo), qu’une main referme (photo), laissant finalement, par un mouvement inverse à celui du début, l’écran noir. Une manière de souligner le côté obscur de l’enfance. 
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Aucune fausse note, non plus, côté interprétation. L’histoire est portée par un trio d’acteurs remarquable et complémentaire. Tout d’abord Laurence Olivier, dans un registre éloigné du répertoire shakespearien qui fit sa gloire. Il campe dans ce film une sorte d’inspecteur Columbo britannique (d’aspect moins négligé, donc). La comparaison peut prêter à sourire. Néanmoins, son imperméable (photo), son air de ne pas y toucher, ses réflexions hors sujet (son goût pour le lait caillé, par exemple), ses questions incongrues, pour mettre en confiance ses interlocuteurs, ou les piéger, évoquent les méthodes du héros incarné par Peter Falk. Keir Dullea offre quant à lui une composition glaçante (pour ne pas dire hallucinée dans la scène finale). La juvénilité rassurante de son visage (photo) est un masque effrayant, car dissimulant une psyché des plus tourmentées (photo). A leurs côtés, Carol Lynley -déjà dirigée par Preminger en 1963 dans Le cardinal- incarne avec beaucoup de sensibilité Ann, cette mère sur le point de basculer dans la folie. 
 
Henry Chapier, dans Combat, notait à propos de Bunny Lake a disparu : C’est là qu’on mesure l’impuissance de la critique devant le véritable chef d’œuvre. Un beau film, comme un beau tableau, comme n’importe quelle œuvre d’art, vous rendent muet et triste. D’une mélancolie qui mène à dire qu’on voudrait être au moins capable de cela, de ce frisson, de cette ivresse, de ce choc sublime. C’est ce même sentiment qui me traverse souvent quand j’écris sur ce site. Et qui me donne parfois envie de tout arrêter. Car à quoi tout cela sert-il, in fine ? La démarche du critique est bien stérile au regard de celle du créateur… 
 
A noter, avant de conclure, qu’il fut un temps question d’un remake signé Joe Carnahan (L’agence tous risques) avec Reese Witherspoon dans le rôle d’Ann. Mais l’actrice, qui était également impliquée comme productrice, a fait défection quelques semaines avant le tournage (2007). Ce projet ne semble plus d’actualité. On ne s’en plaindra pas. On sait ce que vaut, artistiquement parlant, ce genre de démarche… 
 
 
Ma note - 4/5
 
A lire : L'inquiétante étrangeté, Sigmund Freud (Editions Gallimard, 1933)
L’inquiétante étrangeté de la voix ou : la voix du loup, Michel Poizat (La lettre de l'enfance et de l'adolescence, 2004)
L’inquiétante étrangeté ou le regard comme modalité de la modernité, Lilyane Deroche-Gurcel (Communications, 2004)


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Claire 30/09/2012 12:55

Où trouves-tu le temps de voir tous ces films, et d'écrire autant?! :) Bravo en tout cas, et merci de nous en apprendre autant!

CHRISTOPHE LEFEVRE 30/09/2012 20:25



Merci à toi  Ce genre de message m'encourage, car j'essaie des approches un peu différentes, historique, picturale,
psychanalytique, mais c'est difficile de trouver de la motivation lorsqu'il n'y a pas de commentaires, même si j'ai une centaine de visite par jour... Pour répondre à ta question : je me couche
tard, ce qui me permete de voir et d'écrire Cela me fait plaisir de voir que tu es de "retour", et que ton blog est de
nouveau actif  



palilia 29/09/2012 12:52

tu sais quoi Christophe ? rien qu'en voyant la première image, on devine le reste. Je me suis dit "purée ! ces poupées font peur". Pourtant il y en a des très belles, mais je n'aime pas les
anciennes car elles sont toujours utilisées comme des instruments dans des films d'horreur. Et alors en plus si tu nous mets Freud là-dedans.....
La dernière photo est effrayante mais encore une fois ton article est très bien documenté

CHRISTOPHE LEFEVRE 29/09/2012 13:20



Merci, j'ai eu un peu de mal à le finir  C'est vrai que la figure de la poupée est un grand classique du film
d'hoerreur. Ce serait d'ialleurs intéressant à étudier...