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Cheval de guerre (War horse)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Cheval de guerre
 
Synopsis 
 
Albert Narracott (Jeremy Irvine) a vu naître Joey, un poulain qui, à l’âge adulte, est devenu un splendide demi-sang. Un jour, son père, Ted (Peter Mullan), un modeste fermier du Devon, se porte acquéreur de l’animal, pour s’opposer au propriétaire des terres qu’il occupe. Mais la somme dépensée est bien trop élevée. Pour éviter à sa famille l’expulsion, le jeune garçon parvient à dresser le cheval pour labourer l’un des champs les plus arides de la région. La malchance s’acharne cependant sur les siens. La récolte est finalement détruite par un orage diluvien. Pour honorer ses dettes, Ted n’a plus alors d’autre choix que de vendre Joey au capitaine Nichols (Tom Hiddleston), qui s’apprêtent à partir faire la guerre en France… 
 
Fiche techniqueCheval-de-guerre---Affiche.jpg
 
Film américain
Année de production : 2011
Durée : 2h26 
Réalisation : Steven Spielberg
Scénario : Lee Hall, Richard Curtis 
Image : Janusz Kaminski
Avec Jeremy Irvine (Albert Narracott), Peter Mullan (Ted Narracott), Emily Watson (Rose Narracott), Benedict Cumberbatch (Le major Jamie Stewart), Niels Arestrup (Le grand-père), Celine Buckens (Emilie)...     
 


Critique 
 
Quand je fouille dans mes souvenirs d’historien, deux images de la guerre de 14-18 me reviennent en mémoire. La première, surréaliste, représente le cadavre presque momifié d’un cheval suspendu dans les branches d’un arbre carbonisé. La seconde concerne la bataille de Passchendaele, qui se déroula entre juillet et novembre 1917, dans la région d’Ypres. Cet affrontement livré dans un bourbier est devenu le symbole des souffrances endurées par les combattants de la Grande guerre dans les années 1916-1917, une période d’enlisement du conflit. Un enlisement au sens propre, puisque bon nombre d’hommes disparurent purement et simplement dans la fange des champs de bataille. Sur la seconde image, on voit ainsi deux chevaux tirant un chariot d’artillerie enfoncés dans la boue jusqu’aux flancs. Dans leur regard, on peut lire la même épouvante que dans les yeux des soldats les conduisant. Et je vous assure qu’il ne s’agit pas d’anthropomorphisme… Il n’était donc pas superflu qu’un réalisateur se penchât sur cet autre versant de l’inhumanité de cette guerre. Même s’il le fait ici sur le ton d’un conte. En effet, en dépit de scènes de combat très réalistes, il ne s’agit pas d’un film de guerre au sens propre. 
 
Cadavre de cheval - Otto Dix 
Cadavre de cheval, Otto Dix (1924 - Eau-forte et pointe sèche sur papier vergé) 
 
Steven Spielberg nous propose ici une œuvre hors du temps, ce qui ne manque évidemment pas de susciter les railleries -voire l’animosité- d’un public plus avide d’émotions fortes que de sentiments nobles et de valeurs simples… A les lire, ce serait presque une insulte faite à leur intelligence que de traiter de tels sujets ! J’y vois au contraire une manière de délivrer un message universel, bien plus durable que les éphémères sensations sidérantes et hypnotiques de certains titres récents qui ont fait le buzz (We need to talk about Kevin, pour ne pas citer ma bête noire de 2011), mais auront probablement très vite disparu dans les oubliettes des cinémathèques… 
 
Le cinéaste américain confirme une fois de plus –mais en doutait-on ?- son immense talent de conteur classique (oh ! le vilain mot s’exclameront certains !). Du préambule dans la campagne anglaise, au final flamboyant, il insuffle à son récit un lyrisme qui fait passer le spectateur par toutes les émotions. Pour cela, en cinéphile, il convoque les plus grands noms du Septième art. Mais si ceux-ci l’inspirent, jamais il ne tombe dans le piège du pastiche, à la différence de… The artist. Ce qui exclut donc l’idée de cinéma naphtaliné, le nouveau mot à la mode dans le cercle fermé des critiques…
    Cheval de guerre 7 
Cheval de guerre s'ouvre sur une peinture pittoresque de la vie de fermiers pauvres du Devon. Ce portrait n'est certes pas dénué de sentimentalisme, cependant ce reproche fut si souvent adressé à John Ford qu’il est inutile de lui accorder une trop grande attention. Comme son aîné il y a 70 ans avec Les raisins de la colère, il permet à Spielberg d’ériger la cellule familiale en ultime rempart contre l’autorité et le pouvoir de l’argent, ici symbolisés par les grands propriétaires terriens. La famille, thématique lassante de cet auteur, relèvent certains (Les Inrocks). Au moins donne-t-elle une cohérence à son œuvre, ce qui est le signe des plus grands...

Cette première partie est aussi l’occasion pour deux immenses comédiens de nous offrir des compositions très émouvantes : Emily Watson et Peter Mullan (Neds). Elle contient en outre quelques inventions visuelles très personnelles, qui prouvent, si besoin était, que Spielberg n’est pas dans l’imitation appliquée et servile de son modèle. Je pense notamment à cette ingénieuse transition entre les côtes du tricot exécuté par la mère et les sillons que tente de creuser dans la terre aride Albert. Deux gestes qui ont rythmé de temps immémoriaux la vie humaine -bien plus que le pianotage frénétique sur le clavier d’un Smartphone (ceci pour mon côté passéiste !)-, miraculeusement fondus ici en un seul mouvement par la technologie numérique.
 
Le film nous transporte ensuite dans la guerre, avec une charge de cavalerie dans un champ de blé mûr dont la puissance et le lyrisme n’ont rien à envier à la mise en images de la bataille du lac Peïpous (ou bataille sur la glace), dans Alexandre Nevski d’Eisenstein. La précision des cadrages et des mouvements de caméra donne à cette séquence une force stupéfiante, qui rend presque palpable pour le spectateur -comme c’était le cas dans l’ouverture d’Il faut sauver le soldat Ryan- l’horreur de la guerre.  
 
Cheval de guerre 3

L’épisode suivant met en scène le camp adverse (deux jeunes soldats de l’armée du Kaiser) et des civils. C’est sans doute le passage le plus maladroit. Difficile, en effet, de croire à la désertion des deux frères, au vu et au su d’une colonne entière, qui ne tente rien pour s’opposer à leur fuite… La vision de l’armée allemande est de plus assez caricaturale. L’intermède avec le grand-père, joué par un Niels Arestrup un peu emprunté (difficile de casser une image !), et sa petite fille, Celine Buckens, une débutante de 16 ans plutôt convaincante (malgré un accent singulier, même si on peut l’admettre, l’action se situant alors dans le Nord de la France et la jeune actrice étant d’origine belge), nuit au rythme de l’histoire.

Par ailleurs, à vouloir trop bien faire, la tonalité du récit devient assez artificielle. Certes, on est dans un conte. La facticité du décor n’est donc pas un défaut en soi. Point trop n’en faut non plus, cependant. Le soin accordé aux détails est ici excessif : les fraises d’un vermillon bien trop alléchant, les cuivres rutilants dans la lumière exagérément ambrée de la ferme… Tout cela fait trop apprêté...

Exception faite de Scorsese avec son splendide Hugo Cabret, les réalisateurs d’outre-Atlantique sont décidément assez peu inspirés quand ils abordent notre culture. Soit ils font preuve d’une ignorance navrante -voir les propos tenus par Cécile de France sur la politique française dans Au-delà d’Eastwood (étrange, cette tendance des Américains à confier à des comédiens belges l’interprétation de personnages français)-, soit ils ont une vision un peu folklorique de notre pays (Minuit à Paris de Woody Allen, mais c’est aussi un conte). Ceci étant dit, la critique est aisée. Sommes-nous capable de faire mieux ? Il me semble que nous prenons rarement le risque d'évoquer d'autres cultures. Je ne vois, dans la production récente, que The artist. Comme par hasard, un autre hommage aux origines du Septième art. Comme s'il était le seul sujet cinématographique vraiment universel. Peut-être -sans doute- parce que son langage n'a pas de frontière...
 
Cheval de guerre 4
 
Spielberg nous replonge par la suite dans la guerre, avec un climax dantesque, dont les ombres nous écorchent, comme dans un film expressionniste. C’est probablement l’une des scènes les plus fascinantes qu’il ait jamais tournées. Joey se mue alors en une créature eschatologique d’apparence effrayante, survolant les tranchées tel un messager céleste, grâce à un travelling arrière d’une saisissante virtuosité. Derrière lui, le ciel nocturne se charge d’ocre et de cendres, comme dans le tableau de William Turner, Death on a pale horse (photo). Mais à la différence des montures des cavaliers de l’Apocalypse, il n’annonce pas la fin des Temps, ni ne sème la mort. Il est au contraire celui qui, par son sacrifice, peut sauver l’Homme de sa folie autodestructrice. Ce qu’il réussit en réunissant les adversaires des deux camps autour de son sauvetage… 
 
L’avant-dernier épisode, celui des retrouvailles d’Albert et de Joey dans l’hôpital de campagne, répond, en négatif, à celui de la charge de cavalerie, dont j'ai déjà parlé. Car, alors que dans l’air lumineux de l’été 1914 flottaient de claires et impalpables graines de graminées, légères comme l’esprit des combattants au début de la guerre, dans la nuit glacée des derniers mois du conflit s’abattent sur les blessés de pesants flocons. Une opposition de style (impressionnisme/expressionnisme) qui est comme une allégorie de l’évolution de l’âme humaine au cours de cette boucherie interminable. Une métaphore un peu appuyée, observeront les plus cyniques. Laissons-les à leur aigreur !

Cheval de guerre 5
 
Leur appréciation du final n’est pas plus favorable. Il serait, selon eux, trop saturé de couleurs et de bons sentiments. Je le trouve pour ma part très symbolique de ce récit, fait d’ombres et de sang, mais aussi d’espérance. Esthétiquement parlant, il ne me choque pas non plus. Il est parfaitement dans la tradition du cinéma épique hollywoodien, sous l’influence duquel se place ici Spielberg (il y a dans La charge héroïque des cieux bien plus flamboyants (photo) !). Il est aussi cohérent avec l’art de l’époque évoquée. Que l’on songe à certaines compositions du peintre allemand Otto Dix, comme Gräben (photo), une gouache représentant un lacis de tranchées dont les méandres s’étendent jusqu’à un horizon empourpré. A cet égard, Janusz Kamiński, le chef opérateur du réalisateur depuis une vingtaine d’années déjà, nous livre une palette d’une extraordinaire richesse chromatique. 
 
Ce nouvel opus de Steven Spielberg n’est donc pas le spectacle mièvre que nombre de commentateurs se plaisent à dire (la mode est au zapping et au déboulonnage des mythes). Cheval de guerre est un grand film populaire (n’y emmenez pas de trop jeunes enfants, tout de même), au sens noble du terme. Comme en faisaient autrefois les plus grands auteurs d’Hollywood… et d’ailleurs (voir Carné ou Renoir pour la France, par exemple).

Album du film 
 
  Ma note - 3/5
 
A consulter : Press-book du film

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julien77140 08/03/2012 11:02

Heureusement que le sens du spectaculaire est resté intact chez Spielberg, parce qu'en dehors de belles séquences d'action, ce film n'a pas grand-chose à proposer. On sent que le cinéaste a épuisé
ses ressources créatives: il n'évite pas la redite (à coups d'auto-références trop voyantes) et son soi-disant hommage à l'esthétique de John Ford est assez tape-à-l'oeil, quand même.

CHRISTOPHE LEFEVRE 08/03/2012 17:48



Tape-à-l'oeil, c'est vite dit. Peut-être pour des regards habitués à la grisaille du tout numérique. Mais quand on a en mémoire l'esthétique flamboyante du Technicolor, que ce soit chez Ford ou
Powell, par exemple, cela n'a rien d'artificiel ou de choquant...



palilia 03/03/2012 11:51

oui, et je mets de côté tous mes Amédée mais dans la mesure où je les ai déjà rendus publics, je ne sais pas si je peux en faire un livre. J'ai déjà fait mon livret de souvenirs d'enfance et je
l'envoie aux gens qui me le demandent ; j'en ai fait un extrait que j'ai envoyé à Claude GIRAUD après ma première visite avec mon collègue chez lui... pour le remercier et surtout parce qu'à
l'époque, il ne savait pas que j'étais la palilia du blog (du reste, internet ne l'intéresse pas trop nous a t il dit l'an dernier à ma soeur et moi). J'ai reçu une fort gentille lettre en retour
que je garde toujours dans mon sac. C'est tellement rare que ça me sert de "fer à cheval"

CHRISTOPHE LEFEVRE 03/03/2012 12:22



Même s'ils sont rendus publics, cela n'empêche pas d'en faire un livre... Il suffit peut-être de les retravailler en leur donnant un lien, pour qu'il y ait une continuité... Tu as fait un livret
? J'aimerais bien le lire ! Même si je manque de temps en ce moment, mais si tu le fais, je prendrai un peu de temps



palilia 03/03/2012 10:42

autre point commun : mon père était le second d'une famille de 13 enfants,ma mère la seconde de 6 enfants (mais j'ai connu mes grands-parents maternels et elle est plus jeune) et moi la dernière
ex-aequo d'une famille de 7 enfants. Ils se sont mariés après l'âge de 30 ans, ceci expliquant cela. Et tu vois tous ces récits ne nous ont pas rendus guerriers, ni toi ni moi. Je pense que cette
histoire de cinéma muet t'a certainement marqué et de mon côté, certains membres de la famille ont beaucoup d'imagination ou de "gueule". Pour moi c'est l'imagination au service des gens pépères
qui se laissent avoir par mes histoires les trois quarts du temps. Bises Christophe

CHRISTOPHE LEFEVRE 03/03/2012 11:12



Je pense qu'il n'y a pas de hasard dans les rencontres, que ce soit dans la réalité ou sur Internet. C'est qu'on partage toujours des points communs  Tu n'as jamais songé à écrire un livre ? Tous les jours, tu écris des histoires. Amédée et Gontran pourraient devenir des
personnages de roman...



palilia 03/03/2012 09:03

Ce n'est pas parce que je passe mon temps amuser la galerie que je ne suis pas capable de comprendre un film : sais-tu qu'en voyant la bande annonce, ça m'a donné envie de le voir (normalement j'y
vais demain) mais en lisant l'Histoire telle que tu nous l'as contée, ça m'a replongée dans plein de souvenirs d'enfance : mon grand-père qui était si vieux que je ne l'ai pas connu a fait 14-18 et
mon père qui aurait 100 ans en juin prochain s'il était vivant a fait 39-45. Plus nos oncles.. donc on a été bercés chez nous par les souvenirs de guerre du moins pendant les repas. On comprendra
de ce fait pourquoi je préfère rester dans la légèreté, mais il est bon de se souvenir de ces temps mauvais, ça nous remet dans le bon sens. Et si c'est bien filmé ça n'en est que mieux.
A part ça, je vous fais de grosses bises à tous

CHRISTOPHE LEFEVRE 03/03/2012 10:23



Moi aussi j'ai eu un grand-père qui a fait cette guerre. Plusieurs fois blessé. Il a même perdu trois frères à l'époque. J'étais un peu trop jeune lorsqu'il est mort, je n'ai donc pas eu
l'occasion d'en parler avec lui. Ce que je sais de lui et de "sa" guerre, je le tiens de maman. Quant à 39/45, mon père, qui est natif de Caen et avait 9 ans au moment du débarquement des
alliers et du bombardement de sa ville, m'en a fait un récit bien plus vivant que ne le ferai un livre d'histoire... J'ai aussi un oncle qui a participé à la libération de l'Alsace dans l'armée
de De Lattre... Mon grand-père maternel a aussi été projectionniste de cinéma dans son village de Saône-et-Loire, après la Grande guerre... Il passait des films muets... Est-ce que cela vient
inconsciemment de là mon amour du cinéma, notamment muet ? C'est vrai qu'à mon âge, je ne devrais pas avoir un grand-père qui a fait cette guerre... En fait, maman est issue d'une famille
nombreuse et était la dernière. Moi-même, elle m'a eu assez tard. Donc, cela fait des généartions assez étendues... En tous, cas merci pour ton message et bonne séance demain ! Biz



Chris 02/03/2012 22:06

Absolument d'accord avec toi pour un 3,5 .... sur 20 !

CHRISTOPHE LEFEVRE 02/03/2012 22:18



Que dire...