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Dans la maison

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Dans la maison 1
 
Synopsis 
 
Claude (Ernst Umhauer), un garçon de 16 ans, s'immisce dans la maison d'un élève de sa classe et en fait le récit dans ses rédactions à son professeur de français (Fabrice Luchini). Ce dernier, face à cet élève doué et différent, reprend goût à l'enseignement, mais cette intrusion va déclencher une série d'événements incontrôlables… 
 
Fiche techniqueDans la maison - Affiche
 
Film français
Année de production : 2012
Durée : 1h45
Réalisation : François Ozon
Scénario : François Ozon
Avec Fabrice Luchini (Germain Germain), Ernst Umhauer (Claude Garcia), Kristin Scott Thomas (Jeanne Germain), Emmanuelle Seigner (Esther Artole)...
 

 
Critique 
 
La production cinématographique actuelle, du moins celle qu’il nous est permis de voir dans certaines villes de province, ne me donne guère envie de chroniquer l’actualité. Car malgré les efforts de quelques exploitants, les œuvres les plus exigeantes sont de moins en moins bien distribuées, ou alors après de trop longs mois d’attente. A l’inverse, blockbusters, préquelles, suites, remakes et autres reboots, bref tout ce cinéma de geeks qui insulte l’intelligence du spectateur, bénéficient de programmations multiples. De quoi détourner le cinéphile des salles… Le dernier opus de François Ozon fait figure d’heureuse exception. L’auteur de Potiche nous propose en effet ici un film suffisamment singulier pour m’inciter à déroger à mon habitude de regarder dans le rétroviseur (je parle du patrimoine, évidemment)… 
 
Librement adapté de la pièce du dramaturge espagnol Juan Mayorga, El chico de la última fila, Dans la maison est d’abord un thriller dans la grande tradition hitchcockienne. Claude pénètre l’intimité de la famille de son camarade comme Jeff Jefferies s’insinuait dans la vie de son voisin, Lars Thorwald, dans Fenêtre sur cour. On est typiquement ici dans le domaine de la pulsion scopique, concept freudien désignant le plaisir de voir, de regarder, de s’approcher du privé (Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie, Sigmund Freud, Franz Deuticke, 1905). [Freud] associated scopophilia with taking other people as objects, subjecting them to a controlling and curious gaze (Visual pleasure and narrative cinema, Laura Mulvey, Screen, 1975). 
 
Dans la maison 2 
Ozon rend cependant le voyeurisme du jeune homme plus troublant encore que chez Hitchcock, dans le sens où ce qu’il nous donne à voir n’est pas une vision directe, comme celle que nous avions dans le téléobjectif de Jefferies, mais une version transfigurée par l’écrit. Il est par conséquent difficile de démêler la réalité du fantasme. La frontière entre ces deux états est mouvante pendant tout le film, créant un labyrinthe dans lequel le spectateur ne tarde pas à se perdre.

Faut-il prendre pour argent comptant les récits de l’adolescent, ou relèvent-ils de la fiction ? Manipule-t-il son professeur, comme les enfants des Innocents (le baiser qu’il échange avec la mère de son ami rappelle celui que dépose par surprise Miles sur les lèvres de Miss Giddens) ?

Ou bien est-ce le contraire ? La relation que l’enseignant établit avec son élève est de fait assez ambigüe. Au point que sa femme finit par lui demander s’il n’en est pas épris. D’ailleurs, ne doit-on pas voir dans son nom, Germain Germain, une allusion à Humbert Humbert, l’amant de Lolita, lui aussi professeur de littérature ? Difficile de trancher. D’autant que le scénario multiplie les faux-semblants -cette évocation du film de Cronenberg n’est pas anodine, tant le thème du double est ici prégnant (les deux Rapha, les jumelles…)-, les fausses pistes… Le vertige intellectuel est total.
 
 Dans-la-maison-4.jpg  
La richesse de ce film ne se limite toutefois pas à ce seul aspect ludique. Il tient également à ses nombreux niveaux de lecture. Ainsi, de même que Jean Douchet voit dans Fenêtre sur cour une métaphore du cinéma, peut-on percevoir Dans la maison comme une mise en abyme de l’écriture cinématographique.

En filigrane, Ozon parle aussi de l’école, du malaise des d’enseignants face à un système qui semble plus soucieux d’établir des règles normatives -les élèves deviennent des apprenants et portent des uniformes- que de transmettre un savoir, de former. On relèvera à cet égard que Germain lit Das Unbehagen in der Kultur (Malaise dans la civilisation, 1929), essai dans lequel Freud se demande si la plupart des civilisations ou des époques culturelles -même l'humanité entière peut-être- ne sont pas devenues névrosées sous l'influence des efforts de la civilisation même.

Peut-être faut-il encore regarder la curiosité de Claude envers la famille de son ami et son attitude comme une forme –inconsciente ?- de lutte des classes. Le jeune homme est issu d’un milieu très modeste. Son désir d’entrer dans la maison de Rapha (qui représente pour lui, ironiquement, le monde normal), de s’immiscer dans sa vie et celle de ses parents, ne traduit-il pas une volonté de détruire le bel ordonnancement d’existences si éloignées de celle qu’il mène avec son père handicapé ?
 
 
Dans la maison 3 
Sur le plan de l’interprétation, on peut se féliciter que Luchini soit en retrait, qu'il ne fasse pas son show. Il laisse les autres acteurs exister ? Tant mieux ! Son petit numéro habituel est certes sympathique, mais finit par lasser. De plus, il fait preuve ici d’une autodérision assez jubilatoire (qu’il soit assommé par un exemplaire de Voyage au bout de la nuit ne manque pas de sel !). Kristin Scott Thomas est bien sûr d’une classe absolue. Cependant, le film doit surtout à la prestation d’Ernst Umhauer, dont la gueule d’ange, évocatrice de celle de Raphael (vous avez évidemment compris, par l’absence de tréma, que je parle du chanteur, non pas du peintre…), a quelque chose d’inquiétant, par contraste avec son comportement. Un jeune espoir... à suivre, serais-je tenté d’écrire… 
 
Le seul reproche que l’on peut adresser à Ozon concerne le caractère trop archétypal de ses personnages. Il est impossible de se reconnaître en eux. Se faisant, il oublie la double dimension contradictoire du cinéma, spectacle qui, selon Laura Mulvey, déjà citée, relève à la fois du voyeurisme et du narcissisme : The cinema satifies a primordial wish for pleasurable looking, but it also goes further, developing scopophilia in its narcissistic aspect (Visual pleasure and narrative cinema).

Mais pour que le plaisir narcissique fonctionne, le spectateur doit pouvoir s’identifier aux héros : In film terms, […] the [narcissistic aspect] demands identification of the ego with the object on the screen through the spectator's fascination with and recognition of his like. En ne nous permettant pas d’avoir de l’empathie pour eux, Ozon nous contraint dans une position de voyeur -ce qui n’est pas aberrant en soi, puisque c’est le sujet du film. Néanmoins, dans le même temps, il nous laisse à la surface de leurs émotions, donnant ainsi un goût d’inachevé à cette œuvre, qui sans cela eût été -presque- parfaite…
 
 
Ma note - 4/5
 
A consulter : Press-book du film

fee ton jouet bandeau

Commenter cet article

Princécranoir 17/11/2012 12:30

Très fine analyse d'un film qui m'a également enthousiasmé. On a tendance peut-être à minorer le travail d'Ozon qui est aujourd'hui un des plus brillants stylistes du cinéma français.

CHRISTOPHE LEFEVRE 17/11/2012 12:59



J'ai vu un peu moins de films cette année (en salles), j'ai donc loupé pas mal de choses, mais c'est pour moi le meilleur film français de l'année.



neil 05/11/2012 15:13

Je partage tout à fait ton enthousiasme. Le film m'a emballé et je trouve également qu'il est plus profond qu'il n'y parait. Un plaisir de cinéphile, exactement.

CHRISTOPHE LEFEVRE 05/11/2012 20:34



Merci pour ton commentaire  Un film qui a fait sérieusement débat sur Facebook !



Wilyrah 21/10/2012 11:51

Contrairement à toi, je n'ai pas été emballé par ce dernier Ozon.

CHRISTOPHE LEFEVRE 21/10/2012 12:37



Je vais allé voir si tu as mis une critique



Claire 19/10/2012 20:51

Je m'étais dit que finalement je n'irais pas voir ce film, et voilà que ta critique me fait douter! C'est donc qu'elle est (et en fait, comme d'habitude) fouillée et bien écrite. :)

CHRISTOPHE LEFEVRE 19/10/2012 21:14



Merci  Ceci dit, le film a fait débat sur le groupe de cinéphiles de Facebook auquel je participe de temps en
temps...



selenie 18/10/2012 22:31

Eh ben dis donc, quelle belle critique... Pour ma part être voyeur ne me dérange pas car pour moi il y a de l'émotion grâce à la famille "normale". Par contre j'ai été gêné par le départ de
l'épouse du prof, trop soudain, trop brusque donc peu vraisemblable voir incompréhensible je trouve. Mais un très bon moment... 2/4

CHRISTOPHE LEFEVRE 18/10/2012 23:11



Merci  Elle a pourtant été écrite un très peu de temps, mais tout était clair sur ce que je voulais dire  dès
que je suis sorti de la salle. Ce n'est pas souvent le cas...