Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

L'Apollonide : souvenirs de la maison close

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

L-Apollonide-2.jpg
 
Synopsis
 
L’Apollonide est une maison close installée dans une demeure d’apparence luxueuse. Quelques habitués s’y rendent le soir, pour retrouver dans un cadre feutré une dizaine de jeunes femmes obligées de vendre leurs charmes pour rembourser leurs dettes à la tenancière de l’établissement (Noémie Lvovsky). Il y a là Samira (Hafsia Herzi), Clotilde (Céline Sallette), Julie (Jasmine Trinca), Léa (Adèle Haenel), Madeleine (Alice Barnole)... Leur vie s’écoule entre attente, satisfaction des fantasmes des clients, crainte de la maladie et menace d’expulsion…
 
Fiche techniqueL-Apollonide---Affiche.jpg
 
Film français
Année de production : 2011
Durée : 2h02
Réalisation : Bertrand Bonello
Scénario : Bertrand Bonello
Image : Josée Deshaies
Avec Hafsia Herzi (Samira), Céline Sallete (Clotilde), Jasmine Trinca (Julie), Adèle Haenel (Léa), Alice Barnole (Madeleine), Noémie Lvovsky (Marie-France)... 
 


Critique
 
L’Apollonide évoque a priori le très controversé -et néanmoins magnifique- film de Louis Malle, La petite. Ce n’est cependant qu’une illusion. Car bien que ce dernier traitât d’un sujet extrêmement grave (la prostitution enfantine), il y avait quelque chose de lumineux et de presque joyeux dans son traitement. Ici, au contraire, hormis une échappée impressionniste au bord d’un étang, on reste confiné dans le clair-obscur spleenétique de la maison close, sorte de serre tropicale étouffante et privée de lumière où s’étiolent peu à peu, sous les effets conjugués de l’ennui, de la syphilis, du champagne et des vapeurs d’opium, les femmes-fleurs qui y sont emprisonnées. Le plaisir y est un poison mortifère. On songe bien sûr au poème de Baudelaire, Femmes damnées : 
 
 L'âpre stérilité de votre jouissance
Altère votre soif et roidit votre peau,
Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau.
 
L’univers de l’auteur des Fleurs du mal traverse d’ailleurs tout le film. Ainsi, lorsque la Juive -surnom de l’une des pensionnaires de l’établissement- se voit infliger une blessure qui laissera son visage figé dans un sourire éternel et tragique, pense-t-on à cette autre pièce : 
 
Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l'heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonné,
Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur !
A travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T'infuser mon venin, ma sœur !
 
 L-Apollonide-3.jpg
 
L’apollonide est sans doute l’un des films les plus ardemment féministe qu’il m’ait été donné de voir. Si la chair des femmes y ait blessée, souillée, humiliée, c’est pour mieux en clamer la beauté, le mystère, mais aussi pour mieux dénoncer la domination exercée par les hommes -et plus globalement la société- sur elle depuis la nuit des temps. Deux scènes mettant en scène la Juive illustrent douloureusement ce propos. La première, particulièrement éprouvante, concerne sa mutilation par un client. La seconde, tout aussi cruelle, même si elle est moins violente en apparence, la met en scène dans une soirée libertine où elle est exhibée comme un monstre. L’une des participantes, une femme d’un certain âge, demande très dignement que l’on pince ses seins afin de vérifier qu'elle continue à sourire, malgré la douleur… Malgré de nombreuses scènes de nudité, ce film est donc tous sauf sensuel. Ce que semble regretter l’un des critiques de Télérama : Vu le sujet, le comble est de priver le film de toute sensualité. Autant dire qu’il n’a rien compris aux intentions de Bertrand Bonello…

L'Apollonide 1
 
Au-delà du propos, qui m’a profondément touché, j’ai admiré la qualité de la reconstitution. L’esprit de l’époque est subtilement rendu au travers de bribes de conversation tenues hors-champ (affaire Dreyfus, inauguration du métro…), de même que l’esthétique. Le récit, construit tel une mosaïque complexe où se répètent certaines scènes, et la mise en scène ne manquent par ailleurs pas d’audace (on notera en particulier le recours, inhabituel dans un film historique, au split-screen). Tout comme la bande originale, qui utilise quelques musiques modernes. Cependant, à la différence de Sofia Coppola dans Marie-Antoinette, il ne s’agit pas ici de faire dans le dépoussiérage branché. Cet anachronisme permet de marquer l’intemporalité de la condition de ses femmes, que la dernière scène rend magnifiquement, même si elle peut surprendre… 
 
L'Apollonide 4
 
L’interprétation est au diapason. Côté féminin, il est impossible de détacher une actrice plutôt qu’une autre, tant elles forment un groupe cohérent, ce que recherchait le réalisateur : Il fallait que les filles fonctionnent ensemble, en synergie. J’étais beaucoup plus obsédé par l’idée de former un groupe que par avoir un premier rôle. On soulignera tout de même la performance d’Alice Barnole, dans un –premier- rôle très difficile (la Juive). On relèvera également, côté masculin, la présence de nombreux cinéastes, dont Xavier Beauvois, parfait d’ambigüité perverse… 
 
L’Apollonide est un grand film, certes parfois glaçant, mais nécessaire. Pour l’instant, le meilleur film français de cette année, avec La guerre et déclarée. 
 
Ma note - 4,5/5

Commenter cet article

les chapitres de sonia 28/12/2014 09:54


Je vous invite alors à lire ma nouvelle "Jamais sur les lèvres".


Cette histoire relate le quotidien des maisons closes de ce type avec évidemment une histoire derrière. 


Bonne continuation et bonnes fetes !


Sonia

CHRISTOPHE LEFEVRE 28/12/2014 11:50



Merci :) J'ai vu sur votre site comment me la procurer ! A très bientôt :)



les chApitres de sOnia 05/12/2014 17:34


Bonjour, 


Ce film a été pour moi une bonne source. Je suis en train d'écrire une nouvelle sur les maisons closes de l'époque et ce visonnage n'a fait que compléter ce que je savais déjà. Quant à
l'histoire, j'aurai préféré en voir plus et la fin m'a légèrement déçue. 


La chApitres de sOnia (nouvelles et roman)

CHRISTOPHE LEFEVRE 27/12/2014 21:50



Merci pour votre commentaire :) Bonne chance pour votre nouvelle ! Et belle année 2015



Marcozeblog 30/09/2011 17:37


"clair-obscur spleenétique". Voici une expression parfaite pour l'atmosphère du film. Plus j'y pense, plus je l'aime ce film même si j'en suis ressorti moins enthousiasmé que d'autres.


neil 25/09/2011 22:05


Beau commentaire. C'est un film très fort en effet, engagé et esthétiquement maîtrisé. J'ai également apprécié ce final décrié par d'autre mais qui met joliment en perspective le propos de
l'auteur.


CHRISTOPHE LEFEVRE 26/09/2011 00:01



Cela me fait plaisir non seulement que tu ais aimé, mais aussi que tu ais apprécié le final...



Squizzz 24/09/2011 22:53


Très belle critique, pour un film qui ne m'a pas déplu, loin de là, mais qui n'est pas non plus un coup de coeur, la faute à un manque d'enjeux dramatiques et émotionnels. Par contre pour la
dernière scène, si j'en ai compris le sens, je ne la trouve pas indispensable, voire en trop (tout est déjà dit avant et pour le reste on le sait déjà).