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L'argent

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

L'argent 7
 
Synopsis 
 
Nicolas Saccard (Pierre Alcover) et Alphonse Gundermann (Alfred Abel), deux hommes d’affaires sans scrupules, se livrent une bataille sans merci à la bourse. Le premier, Président de la Banque universelle, souhaite obtenir une augmentation de capitale de l’une de ses filiales, la Caledonian Eagle. Cependant, Salomon Massias (Alexandre Mihalesco), l’actionnaire principal de l’entreprise, mais aussi homme de paille de Gundermann, s’oppose à cette opération. Cet échec place Saccard au bord de la ruine et lui fait perdre l’affection de sa maîtresse, la baronne Sandorf (Brigitte Helm), qui prend le parti de son ennemi. Il n’est toutefois pas homme à se laisser abattre. Grâce à un journaliste, Huret (Jules Berry), il rencontre bientôt l’aviateur Jacques Hamelin (Henry Victor) et sa femme, Line (Marie Glory). Hamelin posséderait une option sur des terrains pétrolifères en Guyane. Intéressé tout à la fois par la perspective de contrecarrer Gundermann sur le terrain de l’exploitation pétrolière, dont il est le leader mondial, et par Line, Saccard n’hésite pas financer le raid aérien entre la France et la Guyane projeté par l’aventurier. Une traversée qui, espère-t-il, assurera sa publicité et lui permettra de conquérir la jeune femme… 
 
Fiche techniqueL-argent---Affiche-1.jpg
 
Film français
Année de production : 1928
Durée : 3h15
Réalisation : Marcel L'Herbier
Image : Jules Kruger
Avec Brigitte Helm (La baronne Sandorf), Pierre Alcover (Nicolas Saccard), Alfred Abel (Alphonse Gundermann), Marie Glory (Line Hamelin)...  
 

 
Critique 
 
En regardant ce film, on a l’impression que le monde de la finance n’a pas changé depuis 1928. Cette peinture des dérives d’un capitalisme boursier dont les désirs de gain immédiat relèguent au second plan les vies humaines -Saccard n’hésite pas à entretenir la rumeur de la mort d’Hamelin pour profiter de sa résurrection, au mépris de la douleur causée à sa femme- est en effet d’une étonnante actualité. Et elle l’était déjà, par anticipation sur la crise de 1929, lorsque L’Herbier adapta librement ce roman de Zola, lui-même inspiré par le krach de l’Union générale (1881-1882), dans lequel Eugène Bontoux vit sa société ruinée en grande partie par les manoeuvres des Rothschild. Saccard et Gundermann, spéculateurs amoraux et sans scrupule, sont les Madoff d’hier.
       
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Mais L’argent, avant-dernier film muet de L’herbier (le dernier étant Nuits de princes), est surtout un poème visuel d’une incroyable modernité. On sent l’influence de Griffith et d’Eisenstein, notamment au niveau du montage. L’une des scènes les plus spectaculaires du film est sans doute celle du départ de l’avion d’Hamelin. L’auteur d’El Dorado met alors en parallèle la fébrilité des courtiers à la bourse, emportés par l’enthousiasme du raid de l’aviateur et la perspective de découvrir de nouvelles richesses susceptibles de les enrichir, et la rotation de l’hélice de son appareil. Un effet qui traduit le vertige d’une société obsédée par le pouvoir de l’argent. Pour l’obtenir, le cinéaste imagina une installation étonnante : une caméra attachée à un câble descendant de la coupole du Palais Brongniart sur la foule des agents de change rassemblée autour de la corbeille. L’Argent contient cependant bien d’autres séquences virtuoses, tel ce travelling d’une incroyable fluidité dans une pièce circulaire, pour lequel l’équipe technique déploya des trésors d’ingéniosité (le caméraman fut installé sur un trépied de projecteur). 
 
L-argent-4.png 
Quelques plans moins techniques n’en sont pas moins d’une grande puissance expressive. Je pense en particulier à la séparation de Jacques et Line, avant le départ de l’aviateur pour la Guyane. La jeune femme, vue de dos, fait ses adieux à l’ombre de son mari. Dans le même ordre d’idée, il y a cette scène à haute teneur érotique entre Saccard et la baronne Sandorf, où celle-ci fait comprendre à son ancien amant que Gundermann spécule sur sa faillite. En arrière-plan de son visage se profilent les ombres projetées au plafond de joueurs de cartes présents dans la pièce voisine (photo). Une image qui est comme le symbole des manœuvres complexes auxquelles se livrent les deux adversaires.

L-argent-11.png 
Toujours sur le plan formel, il faut saluer le travail très stylisé de Jules Kruger, un des grands chefs opérateurs de l’époque, puisqu’on lui doit, entre autres, la photographie du Napoléon d’Abel Gance, des Croix de bois de Raymond Bernard, de La Bandera, La belle équipe et Pépé le Moko de Julien Duvivier, ou encore des Perles de la couronne de Sacha Guitry. On notera également la grande beauté des décors, signés Lazare Meerson, l’un des collaborateurs privilégiés de Jacques Feyder (Gribiche, Carmen, Les nouveaux messieurs, La kermesse héroïque) et René Clair (Sous les toits de Paris, Le million, A nous la liberté, Quatorze juillet).
 
Côté interprétation, on retiendra surtout les prestations de Brigitte Helm, Pierre Alcover et Alfred Abel. La première était devenue l’année précédente, et dès sa première apparition à l’écran (la femme-machine de Metropolis), une immense star. Il suffit pour s’en convaincre de regarder, dans les bonus du DVD de L’argent commercialisé par Carlotta, le reportage de son arrivée à Paris. Son jeu empreint de sensualité offre ici un magnifique contrepoint au jeu sanguin d’Alcover, dont le physique de colosse est ici accentué par de nombreuses prises de vue en contre-plongées (photo). Son personnage est sans doute le plus humain de cette histoire. Il est certes vil, mais animé par la passion, ce qui le différencie beaucoup du froid calculateur Gundermann, incarné par Alfred Abel, qui comme Helm et Alcover (Liliom) passa aussi par la case Fritz Lang (Docteur Mabuse : le joueur et Metropolis). On le vit également chez Lubitsch (Rausch, Die Flamme) et Murnau (La terre qui flambe, Le fantôme, Les finances du grand duc).
 L'argent 9
 
A noter encore la présence au générique d’Antonin Artaud (photo), qui tourna la même année sous la direction de Dreyer La passion de Jeanne d’Arc. Dreyer qui écrivit en 1915 pour Karl Mantzius un scénario inspiré de… L’Argent de Zola (voir mon article). La boucle est bouclée. Nul doute que si le cinéaste danois vit cette adaptation, il dut être séduit par l’idée de L’Herbier de faire de l’un de ses héros un aviateur. Je rappelle enfin que Jean Dréville réalisa sur le tournage de ce film l’un des premiers making-of de l’histoire du cinéma (voir mon article)… 
 
 
 Ma note - 5/5

Commenter cet article

princécranoir 03/06/2012 11:59

Le monde de la finance est un formidable objet de fascination pour les cinéastes. De "l'argent" à "Cosmopolis" il n'y a finalement qu'un petit pas. Article passionnant qui m'incite à voir ce chef
d'oeuvre du patrimoine.

CHRISTOPHE LEFEVRE 03/06/2012 12:10



Merci. Un très beau film, et qui semble, à bien des égards, toujours d'actualité. L'édition DVD est de très très bonne qualité...



palilia 13/10/2011 17:16


Je ne connaissais pas du tout ce film ! même de nom. Quand tu as débuté ton article, ça m'a fait penser au film sur la bourse "Le Sucre" mais après ça n'avait plus rien à voir. En fait, c'est pas
parce que c'est vieux que ce n'est pas actuel, ce sont les moyens de procéder qui ont changé. La nature humaine, elle, reste ce qu'elle est. Belles photos toujours


CHRISTOPHE LEFEVRE 13/10/2011 19:57



Merci ! C'est vrai qu'aujourd'hui Marcel L'Herbier est un cinéaste assez oublié, mias il fut en son temps l'un des meilleurs !