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L'argent (Penge)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Cette photographie est extraite de L'argent, de Karl Mantzius, un film aujourd'hui disparu, exception faite d'un fragment de bobine de 55 secondes. On se demandera sans doute pourquoi je consacre un article à une œuvre perdue, d'un réalisateur tombé dans l'oubli. Mon intérêt tient en fait à l'identité de l'auteur du scénario, qui n'est autre que Carl Theodor Dreyer. 

 

Bien sûr, j'entends déjà certains de mes camarades blogueurs railler mon attitude fétichiste, moi qui ne cesse de me moquer des admirateurs fanatiques. J'ai d'ailleurs eu un intéressant débat avec Gabriel et Robin, sur Facebook, sur la notion -pour moi crétine- d'œuvre culte. En réalité, ce n'est pas tant cette image qui m'intéresse. Ni même le long métrage dont elle est tirée. Je n'ai rien trouvé à son sujet, si ce n'est qu'il s'agit d'une adaptation de L'argent, de Zola. C'est surtout l'occasion pour moi d'évoquer les débuts de Dreyer et, peut-être, d'apporter un éclairage nouveau sur une personnalité jugée parfois un peu austère.

 

Le réalisateur danois fit ses premières armes au cinéma d'une manière assez surprenante, en réglant les manœuvres de la fuite en ballon du héros de La chevauchée de la mort (1912), de Kai van der Aa Kühle. Surpenante ? Pas tant que ça, en réalité. Car Dreyer, qui était alors journaliste, était considéré comme un spécialiste de l'aéronautique. Ses premiers écrits sur cette matière remonte à l'époque où il travaillait au Berlingske Tilende. Le 17 juillet 1910, il fut ainsi le premier reporter à interviewer Robert Svendsen après sa traversée du Sund, entre le Danemark et la Suède. 

 

Cette même année, il commença à écrire sur un autre sport : le vol en ballon. Cette fois, cependant, il ne se contenta pas de rapporter les exploits des autres. Il participa lui-même aux compétitions. Sa première expérience eut lieu le 14 août 1910. Ce jour-là, le jeune homme s'embarqua aux côté du comte Moltke pour un voyage d'une quarantaine de kilomètres. Son second essai fut plus sérieux, puisqu'il parcourut, en compagnie de l'ingénieur Krebs, 540 kilomètres, de Copenhague à la région de Christiana (ancien nom d'Oslo). Au cours des deux années suivantes, Dreyer accomplit neuf nouvelles randonnées en ballon plus ou moins longues. Mais l'exploit qui lui apporta la célébrité fut son survol du Sund en compagnie de l'aviateur français Poulain, le 4 juillet 1911. Il prit cette fois place sur une sorte de siège suspendu au-dessous de la machine, entre les roues. Le lendemain, le Riget, nouvel employeur de Dreyer, publia un portrait du jeune casse-cou.

 

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Carl Theodor Dreyer accroché sous l'avion de Poulain (4 juillet 1911)

 

Un an plus tard, Dreyer fut embauché par un nouveau quotidien, l'Ekstra Bladet. L'occasion pour lui de rencontrer Kai van der Aa Kühle, le directeur du Comptoir Nordique-Russe, une multinationale qui, entre autres activités, produisait des films. Invité sur un tournage par le dirigeant de cette société, il fut remarqué par le producteur en imaginant une fin satisfaisante à l'histoire. Il fut aussitôt invité à écrire un scénario. Ce qu'il fit avec un collègue journaliste, Viggo Cavling. Ainsi vit le jour La fille du brasseur, dont on ne sait pas grand chose (aucune copie n'ayant été conservée), si ce n'est que ce récit comportait trois particularités exigées par van der Aa Kühle : utiliser un puits bien connu situé près d'Elseneur, insérer une scène d'incendie dans une écurie et situer l'action à l'intérieur d'une brasserie.

 

Dreyer poursuivit ses activités de scénariste pour le compte de la Filmfabriken Danmark : L'explosion du ballon (seul film dans lequel Dreyer apparaît comme acteur) et Le correspondant de guerre. Un quatrième scénario, dont on ne sait s'il fut porté à l'écran, a été retrouvé il y a quelques années par Gösta Werner. Selon Maurice Drouzy, auteur d'une biographie de référence sur le cinéaste, cette histoire porte de manière indubitable la griffe de Carl Theodor Dreyer. On y découvre plusieurs motifs qui vont reparaître sous d'autres formes dans des films ultérieurs.

 

A partir de 1913, Dreyer se détacha peu à peu de ses activités journalistiques pour se consacrer de plus en plus au cinéma. Le 26 juin de cette année, il signa un contrat avec la Nordisk Films Compagni, la plus grande société de production scandinave de l'époque, d'abord pour améliorer la qualité littéraire des intertitres des films, puis rédiger des scénarios. C'est dans ce contexte qu'il fut amener à collaborer avec Karl Mantzius sur L'argent. 

 

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A lire : Carl Th Dreyer, né Nilsson, Maurice Drouzy (Les éditions du Cerf, 1982)
A voir : Penge (in Praesidenten, Danish film classics)

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