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La fille de l'eau

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

La fille de l'eau 1
 
Synopsis
 
Une péniche glisse au fil de l'eau. A son bord se trouvent Gudule (Catherine Hessling), son père (Marc Rosaërt) et le frère de celui-ci, Jeff (Pierre Lestringuez). Mais le père de la jeune fille tombe par accident dans le canal et se noie. Elle se retrouve alors livrée à son oncle, un homme brutal et porté sur la boisson, qui a tôt fait de dilapider l’héritage de son frère avec ses compagnons de beuverie. Un soir qu’il a bu plus que de raison, Jeff tente de violer sa nièce. Celle-ci parvient toutefois à s’enfuir avec son chien dans les bois environnants, où elle est recueillie par La Fouine (Maurice Touzé) et sa mère, La Roussette (Henriette Moret), deux bohémiens vivant de petits larcins et de braconnage. Cependant, le jeune homme, par ses mauvais coups répétés, provoque bientôt la colère des paysans des alentours, et notamment du plus riche d’entre eux, Justin Crépoix (Pierre Champagne).
 
Fiche techniqueLa fille de l'eau - Affiche
 
Film français
Année de production : 1925
Durée : 1h11
Réalisation : Jean Renoir
Scénario : Pierre Lestringuez
Avec Catherine Hessling (Gudule), Pierre Lestringuez (Jeff), Pierre Champagne (Justin Crépoix), Maurice Touzé (La Fouine), Henriette Moret (La Roussette)... 
 

 
Critique
 
Encore une première œuvre ! Après avoir évoqué Les désarrois de l’élève Törless de Schlöndorff et Le château du dragon de Mankiewicz, voici donc le premier film mis en scène par Jean Renoir. Avant La fille de l’eau, le cinéaste avait porté le projet de Catherine (remonté en 1927 sous le titre Une vie sans joie), réalisé par Albert Dieudonné, le futur interprète de Napoléon. Renoir avoue cependant dans Ma vie et mes films qu’il ne se contenta pas d’en être le producteur : Je ne pouvais me retenir d’intervenir constamment dans la mise en scène. Il fallait à Dieudonné une patience d’ange pour ne pas nous envoyer promener, Catherine et moi. Ce premier essai, confia-t-il plus tard, n’avait d’autre d’objet que de faire de sa femme, Catherine Hessling (l'un des derniers modèles de son père), une vedette de cinéma. Il imagina donc pour elle une petite histoire où se reflétait toute son admiration pour les films américains. Ce film ne fut projeté qu’en privé. Renoir eut plus tard la franchise de reconnaître qu’il s’agissait d’un petit chef-d’œuvre de banalité, espérant alors qu’il n’en subsistât aucune trace. Il admettait également que Dieudonné avait fait son possible pour le maintenir dans les limites du raisonnable, mais qu’il n’était de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. 
 
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Selon les dires de Renoir, La fille de l’eau est né du bizarre assemblage de Catherine Hessling et de la forêt de Fontainebleau, où le cinéaste possédait une maison. Avec son ami d’enfance Pierre Lestringuez (qui joue ici le rôle de Jeff), il imagina une histoire dont l’unique but était de mettre en valeur les qualités plastiques de Catherine et la magie de la forêt. L’intrigue était au second plan de ses préoccupations. Que l’on me permette ici une petite digression… A propos du dernier film de Nicolas Winding Refn, j’ai répondu à ceux qui prétendent qu’il s’agit d’un exercice de style virtuose, mais creux : Qu’est-ce que le cinéma ? Un art surtout visuel. Aussi les seules qualités esthétiques peuvent-elles suffire à faire un grand film. Grand détracteur de Drive, mon ami Chris (Christoblog) m’a répliqué : Justifier que le cinéma est avant tout un art visuel pour le dispenser d'être intelligent, c'est osé. A ce rythme là on va pouvoir encenser un paquet de conneries jolies à regarder comme Inception, des Luc Besson, des pubs de parfum ou beaucoup de blockbusters bien filmés. Je le renvoie aux propos de Renoir, qui affirme au sujet de La fille de l’eau : [L’intrigue] n’était qu’un prétexte à des plans présentant une valeur purement visuelle. [Lestringuez et moi] nous nous élevions contre le point de vue des intellectuels qui donnent la priorité au sujet et considèrent le contenu comme plus important que le contenant. Ils admirent le Radeau de la Méduse de Géricault, mais pour de fausses raisons. C’est un magnifique tableau, mais peu de gens se rendent compte que ce tableau est grand par suite d’une symphonie équilibrée de couleurs et de formes. Ce qu’il signifie est secondaire. Et de conclure par une citation d'André Gide : En art seul compte la forme. Je ne peux qu’inciter respectueusement Chris à méditer ces paroles d’un grand cinéaste et d’un grand auteur français… Bon, si j’étais honnête, je lui signalerais également que Renoir qualifiait le doublage de monstruosité, de défi aux lois humaines et divines, se demandant comment on peut admettre qu’un homme ayant une âme et un corps s’adjoigne la voix d’un autre homme, possesseur d’une âme et d’un corps tout à fait différents (Ecrits, 1926-1971). Mais c’est un autre sujet. Et étant d’une parfaite mauvaise foi, je me garderai de lui donner du grain à moudre (voir ma critique de 50/50)… 
 
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Le scénario de La fille de l’eau n’est de fait pas d’une folle originalité. Rien ne le distingue de nombre de productions de l’époque : une orpheline victime d’un homme violent est sauvée par l’amour d’un jeune homme de condition sociale plus élevée. Sur le plan formel, en revanche, ce premier essai montre une maîtrise déjà étonnante. En ce sens, je suis en désaccord total avec ce qu’écrit Claude-Jean Philippe, ancien présentateur du Ciné club de France 2, dans la biographie qu’il consacre au réalisateur : Franchement, si l’on m’avait montré La fille de l’eau sans générique, j’aurais été bien incapable de l’attribuer à l’auteur de Partie de campagne […]. Jean Renoir est loin d’appartenir à la lignée des cinéastes qui font de leur coup d’essai un coup de maître. Dans son commentaire, il n’évoque même pas la scène du rêve de Gudule (je vais y revenir), pourtant cruciale. C’est à se demander s’il a réellement vu ce film ! 
 
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Certes, Renoir est ici dans l’expérimentation permanente, croisant les genres et les influences, mais il réussit tout. Il se fait impressionniste -évidemment !- quand il filme la campagne autour de Marlotte, sur les lieux même où son père avait peint tant de chefs-d’œuvre (photo). Expressionniste, au moment le plus sombre de l’histoire de Gudule, juste avant que son oncle ne tente de la violer (photo). Naturaliste, lors de l’incendie de la roulotte des bohémiens par les amis de Justin (photo). Surréaliste, enfin, lorsqu’il met en scène le cauchemar de la jeune fille. Cette séquence d’environ six minutes est proprement bluffante de modernité, avec des contrastes très puissants, une photographie par instant tellement surexposée qu’on a presque le sentiment de voir un négatif, des ralentis d’une stupéfiante beauté. Les perspectives sont bouleversées (des hommes poursuivent Gudule en se déplaçant dans un plan perpendiculaire à celui où elle se trouve (photo)), déformées (les paysages se reflètent à la surface d’une sphère (photo)). Les proportions sont altérées : un lézard évolue ainsi dans un décor de colonnes miniatures (photo). Ce dernier plan faisait la fierté du cinéaste : Ma plus grande réussite dans ce genre fut la réalisation […] du gros plan d’un lézard occupant tout l’écran et devenant de ce fait un impressionnant crocodile. Une satisfaction qu’il faut relier à un fantasme d’enfant : Un cadre qui m’influença grandement fut une villa près de Grasse que mon père avait louée pour l’hiver en 1900 […]. J’avais plusieurs fois aperçu un lézard vert venu profiter de l’humidité du jardin. Agrandi cent fois, cet innocent reptile fournissait à mes rêves un crocodile très présentable […]. Je me suis mis à collectionner les reptiles. La séquence s’achève d’une manière très picturale, avec la descente de Gudule, qui évoque la chute des âmes damnées d'un Jugement dernier gothique (photo).
   
La fille de l'eau 8
 
On voit par ailleurs poindre dans La fille de l’eau certains des thèmes que Renoir développera dans ses œuvres ultérieures, en particulier son anarchisme, qu’Antoine a si remarquablement analysé dans un article intitulé Le crime de monsieur Lange : communiste ou anarchiste (voir sur ce site). Cette tendance apparaît dans deux intertitres : lors de la présentation de La Fouine, dont on nous dit qu’il s’agit d’un braconnier plein d’avenir, et lorsque Justin se vante d’avoir détruit les nasses en osier du jeune homme, acte que l’auteur qualifie d’exploit stupide. Le cinéaste prend clairement le parti de ses personnages qui s’opposent à l’autorité. Ce que symbolise cette scène où il compare, en deux plans successifs très drôles, Justin, dont le cou s’allonge pour boire un verre de vin (photo) avec un groupe d’oies sortant du café où il se trouve (photo).     
  La fille de l'eau 15
 
Les grands créateurs savent en général s’entourer d’une équipe fidèle. Et ce, dès leurs premiers films. On peut citer, par exemple, le lien fort qui unit John Ford et son scénariste Dudley Nichols, ou, plus près de nous, celui existant entre les frères Coen et leur chef opérateur Roger Deakins. Renoir n'échappe pas à la règle. On trouve à l'affiche de La fille de l'eau plusieurs de ses collaborateurs réguliers. Il y a d'abord Jean Bachelet, qui signa la photographie de Catherine, Nana, Sur un air de charleston, Marquitta, La petite marchande d’allumettes, Tire-au-flanc, Madame Bovary, Le crime de monsieur Lange, Les bas-fonds, La règle du jeu… Pierre Lestringuez fut quant à lui l’auteur des scénarios des quatre premiers films du réalisateur, qui dit de lui dans son livre de souvenirs : Il était mieux qu’un ami d’enfance, c’était un ami d’avant l’enfance. Son père et mon père avaient été intimes. Catherine Hessling, pour sa part, fut l’héroïne de six films de Renoir. Elle apparaît ici avec un maquillage très particulier : sa bouche et ses yeux, d'un noir intense, se détachent violemment sur le visage recouvert d’un fond de teint épais et blanc. Renoir en était arrivé à la conclusion que, puisque le cinéma était en noir et blanc, il était inutile de photographier d’autres couleurs. La fidélité n’était cependant pas à sens unique. En effet, lorsque Pierre Champagne, qui interprète Justin Crépoix, se tua dans un accident de voiture, Renoir employa sa veuve, Mimi, comme scripte sur La nuit du carrefour (1932). 
 
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La fille de l’eau est injustement méconnu. Il est vrai que son auteur lui-même en mésestimait la valeur : Avec ce film à petit budget, je ne comptais pas bouleverser le marché cinématographique. J'aurais même fait cadeau de ce film aux exploitants qui auraient bien voulu le projeter. Il convient donc de le découvrir. Il existait chez Studio Canal une belle édition DVD incluant La petite marchande d’allumettes et Sur un air de charleston. Cette édition n’est malheureusement plus commercialisée (elle est néanmoins disponible d'occasion).

A noter pour conclure que ce film a été restauré en 2005 par la cinémathèque française à partir d'un contretype 35 mm sur support de sécurité. Cet élément établit par Henri Langlois comportait des intertitres en anglais. Le travail de restauration a consisté à traduire et adapter ces textes afin de composer un nouvel intertitrage, puis à numériser le contretype pour traiter l'image.

 
Ma note - 4/5
 
A lire : Ma vie et mes films, Jean Renoir (Flammarion, 2005) 
Ecrits (1926-1971), Jean Renoir (Ramsay, 1974)
Jean Renoir, une vie en oeuvre, Claude-Jean Philippe (Grasset, 2005)  
 
Jean Renoir sur ce site : La Marseillaise

Commenter cet article

armelle 10/12/2011 11:40

Oui, encore un article fouillé et très complet d'un film qu'hélas ! je ne connais pas. Il faudrait qu'ils ouvrent un espace cinéclub à la télé, au lieu de nous balancer des inepties qui font
reculer notre culture de plusieurs siècles.

CHRISTOPHE LEFEVRE 10/12/2011 11:53



Merci ! Oui, car même une émission comme le Cinéma de minuit tourne un peu en rond, proposant des films souvent déjà montré. Artye fait des efforts, en programmant un muet chaque mois. Mais c'est
tout, du moins pour les châines accessibles à tout le monde. Je me souviens, il y a une vingtaine d'années, quand j'ai commencé à découvrir le cinéma, tous les films qui étaient proposés...
Maintenant, on n'a plus guère que le choix de série souvent pas exceptionnelles...



Antoine 07/12/2011 22:08

Non, moi non plus, je n'ai pas de vraiment de religion en la matière et je juge plutôt cela au cas par cas. Dans certains cas, la VF me semble supérieure à la VOST. Dans d'autres (effectivement, le
dernier Tarantino est un excellent exemple), pour différentes raisons, cette dernière s'impose notamment car le phrasé est parfois très éloigné du français.

Antoine 07/12/2011 19:41

D'abord, et comme toujours, mes félicitations pour cet article remarquablement informé - même si je n'ai pas vu La Fille de l'eau. Merci aussi pour la citation (attention, au vu de ton commentaire
sur Time Out, je crois que tu nous confonds mon acolyte et moi - ce qui n'est pas bien grave).

Deux remarques, sinon :
1) Sur le "contenu/contenant" : il est évident que, dans les années 1920 particulièrement et même jusqu'à aujourd'hui, le cinéma doit se définir comme art propre. Il sera narratif mais pas
seulement, pas essentiellement. Il est, avant tout sans doute, plastique. Je tends à considérer que rien n'est plus stupide que l'alerte spoiler. Si un film doit se résumer à son intrigue (que l'on
peut souvent elle-même résumer en quelques lignes, y compris pour les plus grands chefs-d'oeuvre), c'est que le film n'a aucun intérêt. Si un spectateur croit qu'il a n'a plus besoin de voir un
film parce qu'il en connaît les développements et le dénouement de l'intrigue, c'est qu'il ne comprend rien à ce qu'est le cinéma.
Plus largement, en réfléchissant longuement sur l'oeuvre et le travail de Stanley Kubrick, j'en étais arrivé aux concepts de "nécessité éthique" et de "nécessité esthétique" (dans un long texte sur
la trivialité et l'absolu dans son oeuvre ; je les avais ensuite repris dans une réflexion sur l'échec du projet Aryan Papers - que, je crois, tu avais commenté). Les deux, comme leur nom
l'indique, sont nécessaires au chef-d'oeuvre (et la réflexion politique de Renoir, qu'il ancre dans ses films en la maîtrisant plus ou moins bien, procède de la nécessité éthique) mais ma
conclusion était que, pour l'artiste, la nécessité esthétique est primordiale.

2) Sur la VO/VF : en soit (et à l'inverse de certains "puristes"), même si j'ai beaucoup de mal à regarder un film italien ou chinois en VF, je pense qu'une bonne VF est préférable - et ce pour la
raison que tu cites (ajoutons que, dans une VOST, tout n'est pas traduit - pour des problèmes de temps - et que, parfois, cela est fort gênant : ainsi les "mes frères" d'Alex, dans Orange
mécanique, sont "oubliés" dans les sous-titres ; or l'énonciation participe largement de l'empathie que le spectateur ressent pour Alex qui, elle-même, est décisive pour que le malaise que provoque
le film soit complet). C'était d'ailleurs la position d'Hitchcock. Le problème, c'est que cela coûte beaucoup plus cher de faire une bonne VF qu'une bonne VOST. Et beaucoup de VF, même dans le cas
de très grands films, sont très mauvaises - d'où, in fine, une préférence (non théorique mais simplement pratique) pour une VOST plus supportable.

CHRISTOPHE LEFEVRE 07/12/2011 20:10



Oui, je me suis rendu compte qu'il y avait deux auteurs sur ton site... Je suis lent à la détente ! Merci pour ce commentaires, comme toujours remarquable ! Sur la VO/VF, c'est un petit
contentieux avec un autre blogueur. En fait, je n'en fais pas une affaire de principe. Pour les films venant de pays dont la langue obligé à un accent très particulier (Asie, pays Arabes), je
préfère de loin le VOST, car la VF est souvent catastrophique. J'ai vu Lettre d'Iwo Jima en VOST, puis, pour mes parents qui vont peu au cinéma, en VF sur un DVD... Le doublage était consternant.
Certains films jouent beaucoup sur le langage, comme Inglorious basterds. La scène dans la taverne, et l'échange sur l'accent allemand, serait incompréhensible en VF. Mais pour le reste, je ne
suis pas dogmatique.



palilia 06/12/2011 18:12

à part les téléfilms ou feuilletons américains à la noix idiots et mal doublés (ainsi que les Disney nouveaux), je préfère voir les films en VF ne serait-ce que pour la compréhension. J'ai tenté
Harry POTTER en VO, rien que le vocabulaire et l'accent,on perd le fil du film quand on ne parle plus anglais couramment et les Français ne sont pas trop mal. Même Robert REDFORD je le préfère en
Français (mais c'est parce qu'il est doublé par Gigi). Ceci dit, il est doublé de la même façon. Pour ce qui concerne les pubs de parfum, elles sont magnifiques à regarder mais bien sûr au moment
de choisir, la pub n'a plus aucune influence sur moi. En fait, pour les films, j'aime bien rentrer dedans une histoire et je ne me pose pas de questions.

CHRISTOPHE LEFEVRE 06/12/2011 18:30



Le souci de la VO c'est que si on n'est pas parfaitement bilingue, on est obligé de lire l'intégralité des sous-titres, ce qui fait qu'une partie du travail de mise en scène échappe...