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La montagne sacrée (Der heilige Berg)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Diotima (Leni Riefenstahl) est danseuse. Habitée par son art, elle trouve dans la communion avec les éléments naturels une sorte d'ivresse dionysiaque : l’écume jaillissante des vagues sur les rochers, la lumière du soleil, le souffle du vent dans la montagne… C’est d’ailleurs dans une station alpestre qu’elle décide de présenter son nouveau spectacle. Deux amis, Karl (Luis Trenker) et Vigo (Ernst Petersen) assistent à la première. Bouleversé par la beauté de la jeune femme, Karl s’éclipse avant la fin de la représentation, pour s’isoler dans la montagne, tandis que Vigo, également fasciné, mais moins émotif, la rejoint pour lui offrir un edelweiss.
 
Les mois passent... Profitant des premiers beaux jours, Diotima part se promener. Atteignant un refuge, elle rencontre Karl, dont le sombre mystère la trouble à son tour. Les deux amants décident bientôt de se fiancer. Mais la veille de la cérémonie, Diotima retrouve Vigo, qui participe à une compétition de combiné nordique. La danseuse assiste aux épreuves, que Vigo remporte devant Colli (Friedrich Schneider), un champion local. Diotima s’empresse de féliciter le jeune homme. Cependant, Karl surprend leurs effusions. Se croyant trahi, il entraîne alors son ami dans une ascension périlleuse, la face nord du Santo, où se jouera leur destin… 
 
Fiche techniqueLa-montagne-sacree---Affiche.jpg 
 
Film allemand
Année de production : 1926
Durée : 1h46
Réalisation : Arnold Fanck
Scénario : Arnold Fanck
Avec Leni Riefenstahl (Diotima), Luis Trenker (Karl), Ernst Petersen (Vigo), Frida Richard (La mère), Friedrich Schneider (Colli)...
 

 
Critique 
 
Une histoire difficile à résumer, car le scénario d’Arnold Fanck manque de fluidité, alternant un peu maladroitement scènes dramatiques et échappées visuelles dans des décors alpestres grandioses, qui sont la véritable raison d’être de La montagne sacrée. De fait, il s’agit avant tout d’un film de montagne, genre dont le réalisateur fut l’un des pionniers et qui lui apporta une certaine renommée grâce, notamment, à L'enfer blanc du Piz Palu, codirigé avec Georg Wilhelm Pabst (Quentin Tarantino y fait une allusion discrète dans Inglorious Basterds). Cette orientation donne lieu à des prises de vue sophistiquées, en particulier lors de la course de ski de fond, moment le plus spectaculaire du film, où la caméra suit au plus près Vigo et Colli. 
 
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La trame de La montagne sacrée peut-être qualifiée de romantique, puisque s’appuyant sur la vision d’une nature dont les bouleversements sont le reflet des sentiments agitant l’âme des personnages. Plusieurs scènes semblent d’ailleurs directement inspirées d’œuvres picturales de ce courant artistique. Ainsi, lorsque Karl se réfugie au sommet de la montagne après avoir surpris Diotima et Vigo, on songe immanquablement au Voyageur contemplant une mer de nuages (Der Wanderer über dem Nebelmeer), de Caspar David Friedrich. Le nom même de l’héroïne est une référence au poète romantique Friedrich Hölderlin, qui l’utilisa pour désigner celle dont il était épris, Susette Gontard, dans son roman Hyperion et plusieurs de ses élégies :
 
Regarde ! avant que notre tertre, ô mon amour, s’affaisse,
Le jour marqué viendra, et mon chant mortel
Le verra, Diotima, te mettre au rang
Des héros et des dieux, ce jour à ton image.
 
 
Par certains aspects, cependant, La montagne sacrée reste encore marqué par l’esthétique expressionniste. C’est le cas, par exemple, du plan où l’ombre de la mère, inquiète de ne pas voir revenir Karl, se dessine sur un mur. Cette influence transparaît également dans le jeu parfois très appuyé des comédiens. 
 
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Mais La montagne sacrée n’est pas qu’un simple objet de curiosité. La présence à l’affiche de Leni Riefenstahl altère nécessairement le regard que le spectateur d’aujourd’hui peut porter sur ce film. Par son exaltation de l’héroïsme, de l’esprit de sacrifice, par sa glorification du corps athlétique, il porte en effet en lui un certain nombre de valeurs douteuses que la propagandiste du Troisième Reich célébrera quelques années plus tard dans Sieg des Glaubens et, surtout, Triumph des Willens. Certes, La montagne sacrée ne saurait être qualifiée d’œuvre de propagande avant l’heure. D’autant qu’Arnold Fanck ne prit sa carte au NSDAP qu'en 1940, davantage pour pouvoir continuer à tourner dans son pays que par réelle conviction idéologique (son adhésion tardive l'obligea même à s'expatrier un temps au Japon). Il n’empêche, elle est révélatrice d'un état d'esprit qui débouchera au début des années 1930 sur le Nazisme. Le grand critique de cinéma Siegfried Kracauer nota d'ailleurs à son propos : Bien que cette sorte d'héroïsme fût trop singulière pour servir de modèle aux gens des vallées, elle était enracinée dans une mentalité apparentée à l'esprit nazi. (...) En outre, l'idolâtrie des glaciers et des rochers était symptomatique de l'antirationalisme sur lequel les Nazis allaient capitaliser.
 
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Quelques mots pour conclure sur l’édition DVD commercialisée par MK2. La copie proposée est de bonne facture, sans être exceptionnelle. Elle bénéficie d'un nouvel accompagnement musical, signé Aljoscho Zimmermann, qui met parfaitement en valeur les images. Côté bonus, on doit se contenter d'une analyse de Patrick Zeyen intitulée Un simple objet de curiosité ?, d'une durée de 15 minutes.
 
Ma note : 3,5/5 
 
A lire : De Caligari à Hitler, Siegfried Kracauer (L'âge d'homme, 2009)

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