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La taupe (Tinker, Tailor, Soldier, Spy)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

La taupe 1

 

Synopsis

 

Suite à une mission ratée en Hongrie, le patron du MI6, Control (John Hurt), se retrouve sur la touche avec son fidèle lieutenant, George Smiley (Gary Oldman). Cependant, après la mort de Control, Smiley est secrètement réengagé sur l’injonction du gouvernement, qui craint que le service n’ait été infiltré par un agent double soviétique. Epaulé par Peter Guillam (Benedict Cumberbatch), Smiley tente de débusquer la taupe, mais il est bientôt rattrapé par ses anciens liens avec un redoutable espion russe, Karla. De son côté, Ricki Tarr (Tom Hardy), un agent de terrain en mission d’infiltration en Turquie, tombe amoureux d’une jeune femme, Irina (Svetlana Khodchenkova), qui prétend posséder des informations cruciales. Parallèlement, Smiley apprend que son ancien chef a réduit la liste des suspects à cinq noms : Percy Alleline (Toby Jones), Bill Haydon (Colin Firth), Roy Bland (Ciarán Hinds), Toby Esterhase (David Dencik) et… lui-même. Dans un climat de suspicion, de manipulation et de chasse à l’homme, tous se retrouvent à jouer un jeu dangereux qui peut leur coûter la vie… 

 

Fiche technique La taupe -Affiche

 

Film français, britannique, allemand

Année de production : 2011

Durée : 2h07

Réalisation : Tomas Alfredson

Scénario : Bridget O'Connor, Peter Straughan

Image : Hoyte van Hoytema

Avec Gary Oldman (George Smiley), John Hurt (Control), Benedict Cumberbatch (Peter Guillam), Tom Hardy (Ricki Tarr), Colin Firth (Bill Haydon), Mark Strong (Jim Prideaux), Svetlana Khodchenkova (Irina)...

 


 

Critique

 

Je ne vais pas faire le malin et laisser accroire que ma misérable intelligence ne s’est pas d’abord perdue dans les méandres de cette histoire labyrinthique composée de plusieurs intrigues gigognes (je sais que certains prétendent avoir deviné très tôt l’issue du film -Strauss dans Télérama, par exemple- mais c’est probablement de la vantardise (ou bien ils ont lu les romans de John le Carré)). Je confesse même humblement avoir été obligé de voir deux fois ce film pour en saisir pleinement tous les développements. Signe de la maladresse du scénario, ironiseront ses contempteurs ! Une critique que je trouve un peu facile. En effet, je pense que certaines œuvres se méritent, nécessitent un effort -une valeur certes pas très contemporaine…- pour être appréhendées. Doit-on pour autant conclure à leur insignifiance ? Non, bien sûr. Tout ne peut pas être de l'ordre de la révélation. Ainsi, la première fois que j'ai eu un livre de Proust entre les mains, me suis-je arrêté après une trentaine de pages. Je trouvais son style imbuvable (comment ai-je pu avoir cette pensée blasphématoire !). Je l'ai repris deux ans plus tard et j'ai lu les sept volumes formant La recherche du temps perdu… trois fois de suite. Non pas que le propos de l’auteur restât obstinément abscons à mon entendement (je vous vois venir…) : j’étais tout simplement incapable de me passer de cette lecture. Donc, si j'en étais resté à ma première impression, je serais passé à côté d'un texte sublimement beau...

 

La-taupe-7.jpg

 

Il n'est pas simple, je le concède, de dépasser l’incompréhension que peut susciter initialement une œuvre d’apparence hermétique. Ce n’est pas naturel a priori. Mais ne soyons pas péremptoires dans nos jugements et admettons la possibilité de la faillibilité de notre intellect. Surtout lorsque, derrière la turbidité d’un récit, poignent d’évidentes qualités formelles, comme c’est le cas pour cette adaptation. J’ai adopté cette attitude pour ce film. Je ne prétends évidemment pas être exemplaire. Je fais rarement cet effort (voir The tree of life). Néanmoins, je me sentais si frustré de rester à la surface de cette histoire, alors que j’étais plus que séduit par son esthétique, que j’ai voulu me forger une seconde opinion. Et je n’ai pas eu à le regretter… 

 

Je conçois que ceux qui attendaient de Tinker, Tailor, Soldier, Spy -désolé, je ne peux vraiment pas me faire au titre français, d’une laideur consternante- un film à la Jason Bourne aient été déçus. Tout comme ont dû l’être ceux qui espéraient de Drive une sorte de Fast and furious… On est en effet ici davantage dans le jeu d’échec que dans l’action survoltée. La partie qui se joue est certes complexe, cependant est-ce une raison pour affirmer que Tomas Alfredson pratique un cinéma à l’ancienne (entendez naphtaliné), comme je l’ai lu çà et là ? N’est-ce pas plutôt un retour aux sources d’un genre dévoyé par les effets spéciaux et les abus de shaky cam (Paul G, si tu lis ces lignes, ce message est pour toi !) ? 

 

La taupe 4 

Mais Tinker, Tailor, Soldier, Spy est bien plus qu’un simple film d’espionnage. C’est également, et surtout, une sorte de tragédie grecque moderne. Vous pensez probablement que je m’enflamme ! Ou, pire, que je suis sous l'influence de méthamphétamine (encore un mot qui va m’attirer de singuliers visiteurs…). Pourtant, il me semble que les enjeux politiques et stratégiques ont finalement ici assez peu d’importance, au regard du destin de ces hommes et femmes broyés par les intrigues aussi vaines que sordides des Etats. Une dimension qui ressort tout particulièrement dans le bouleversant final opposant Jim Prideaux et la taupe (très beau choix musical d’Alberto Iglesias, le compositeur attitré de Pedro Almodóvar). Les regards qu’ils échangent dénotent sans doute bien plus que de l’amitié -sur ce sujet, voir aussi le flash-back du réveillon de Noël- et expriment un infini regret. D’où l’impression de désenchantement imprégnant tout ce récit… 

 

Tomas Alfredson, en grand styliste, nous propose une mise en scène élégante, où chaque plan est composé avec une rigueur inouïe. Rien ne semble laissé au hasard. Une recherche de la perfection qui n’empêche pourtant pas l’émotion de sourdre à tout instant. En témoigne cette séquence se déroulant dans un café de la Párizsi udvar, à Budapest, où Prideaux rencontre un contact censé le mettre en relation avec un officier désireux de passer à l’Ouest. Cette scène marquée par une extrême tension m’évoque celle des Incorruptibles inspirée du Cuirassé Potemkine. La présence de la femme allaitant son bébé lui donne en effet une dimension dramatique particulière, comme le landau dévalant les escaliers de l’Union Station de Chicago, dans le film de De Palma. 

 

La taupe 5 

Le cinéaste suédois retrouve son chef opérateur de Morse, Hoyte van Hoytema (également auteur de la photographie de Fighter de David O Russell), dont on reconnait ici bien la patte si caractéristique, où dominent le gris et le bleu (en contraste parfois avec des teintes plus chaudes), des couleurs éminemment symboliques des existences de ces espions, sans doute bien moins glamours que celles de 007 où d’Ethan Hunt (d’où, probablement, l’adjectif poussiéreux accolé quelquefois -à tort- à ce film), mais vraisemblablement plus proche de la réalité. 

 

Gary Oldman offre l’une des compositions les plus économes d’effets de sa carrière, parfois marquée par des rôles pas spécialement sobres (dans toutes les acceptations du terme…). Figure hiératique, il paraît tout droit sorti de l’univers de Kafka (son alter ego soviétique ne s’appelle-t-il pas Karla, presque un homonyme de l'écrivain pragois ?). Cependant, le scénario de Bridget O'Connor et Peter Straughan (L’affaire Rachel Singer) donne une égale importance à chaque interprète. Outre les partenaires d’Oldman dans Harry Potter, Ciarán Hinds et Toby Jones, on relèvera la performance de Colin Firth, toujours d’une classe absolue. Mark Strong -qui a enfin abandonné son costume de têtard à visage rubicond de Sinestro (Green lantern)- et Tom Hardy (cet acteur est un vrai caméléon) sont quant à eux particulièrement émouvants.

 La taupe 6

 

Avec Tinker, Tailor, Soldier, Spy, Alfredson confirme son statut d’auteur à suivre. Il nous livre ici une œuvre aussi stimulante pour l’intelligence que pour le sens esthétique. Il s’adresse donc ici autant à l’hémisphère gauche de notre cerveau, dont on dit qu’il serait impliqué dans l’analyse, qu’au droit, qui serait le siège de l'imagination et des émotions (j’utilise à dessein le conditionnel, car je n’ignore pas que cette dichotomie relève pour certains du mythe). Hémisphère droit qui, dans mon cas, a été particulièrement troublé par la vénusté diaphane et fragile de l’actrice russe Svetlana Khodchenkova, pour laquelle je confesse un petit sentiment (Sveta, si tu lis ces lignes, tu peux me joindre par mail !). Aussi ai-je été attristé par le sort navrant qui lui est réservé. D’autant que l’image est assez brutale et inattendue. Son sourire un peu triste, mais craquant, puis soudain… Bah, le monde est bien cruel ! Bon, je délire un peu, non ? C'est promis, demain, j'arrête l'alcool et les drogues ! 

 

Ma note - 4/5

 

A consulter : Press-book du film

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laurent 15/07/2012 11:37

Super article, merci! J'ai découvert le film hier et il ne me quitte plus. Une seconde vision est indispensable. A noter aussi le décor fabuleux de l'espace de réunion. Cette salle semi-ouverte à
la deco 70's où se trouve le coupable, symbôle des transmissions de pouvoir successives entre les 3 chefs. Du grand art!

CHRISTOPHE LEFEVRE 15/07/2012 14:50



Merci  Oui, un grand film, qui plus est magnifiquement interprété...



Eeguab 04/03/2012 08:16

Moi qui vois peu de nouveaux films,je ne voulais pas rater La taupe.Les raisons,le souvenir d'Alec Guinness,l'univers de John le Carré,ces acteurs que je connais peu et qui me plaisent bien.Pas
déçu et de ton avis.Si je n'ai pas compris davantage que les autres les méandres du film d'espions j'ai adoré l'ambiance,les souvenirs de Noël,les relations plus qu'ambigües entre les différents
personnages,le trouble permanent,la musique.Et ce quelque chose de British, indéfini,qui flotte et qui me persuade que l'espion par définition,le vrai,est et restera anglais,que cet agent soit
double,triple,etc...

CHRISTOPHE LEFEVRE 04/03/2012 09:31



Content que tu aies aimé ce film, que tu n'en sois pas resté, comme tant d'autres, à la seule question de la compréhension de l'intrigue. il y a suffisamment de belles qualités pour satisfaire un
vrai cinéphile



Antoine 23/02/2012 16:04

Oups, j'ai relu mon commentaire. Je voulais écrire "d'éviter un long tunnel narratif". En fait, la facilité aurait consisté à en intégrer plusieurs à intervalles réguliers pour qu'on ne se perde
pas... Mais quel intérêt de ne pas se perdre ? La densité du film en aurait souffert et, là, je pense que l'ennui aurait affleuré. Au contraire, si l'intrigue s'enfonce dans des méandres (et ses
personnages avec), le film maintient, lui, un cap. cohérent

Wilyrah 22/02/2012 22:42

Article très intéressant. C'est soigné, esthétiquement plaisant, joué par de superbes acteurs. Mais, mais, mais terriblement abscons et soporifique. Je suis désolé, je suis sûrement ignare ou
faible d'en rester là et de ne pas fournir le même effort que toi. Je veux bien le reconnaître mais je ne me sens pas la force de me re-farcir deux heures de ce calvaire. Je n'en ai actuellement ni
la force ni le temps. Tant pis, je me reverrais Morse avec plaisir :)

CHRISTOPHE LEFEVRE 23/02/2012 00:11



Dommage  Mais je crois qu'il faut le faire dans la foulée, sinon, il n'ya pas de seconde chance. Je l'ai revu le
lendemain. Pas sûr que je l'aurais fait si j'avais attendu...



Antoine 22/02/2012 19:49

Très belle note pour un très beau film. Personnellement, je n'ai pas tout compris à l'intrigue mais, d'une certaine manière, je m'en fiche - d'autant que je ne me suis pas ennuyé une seconde. Ce
n'est pas un whodunit ou le seul enjeu serait : "mais qui est la taupe ?" Aussi, je suis agréablement surpris que le film fasse le choix, pas si évident d'un point de vue commercial, d'un long
tunnel narratif qui viendrait tout réexpliquer. Ce serait peut-être plus simple pour comprendre mais le film y perdrait beaucoup. Là, on a l'étrange impression de pénétrer dans un espèce de monde
vide faits de vies brisées et de secrets d'états inutiles (on ne sait pas non plus ce qu'ils sont - macguffin quand tu nous tiens) où éprouver un sentiment est une faiblesse. La tonalité me semble
juste. Et rappeler, dans le cadre d'un film d'espionnage, qu'au cinéma, l'intrigue est toujours secondaire, cela fait plaisir !

CHRISTOPHE LEFEVRE 23/02/2012 00:13



Cela me fait plaisir que tu partages ce point de vue, car j'ai lu tellement de critiques négatives au seul motif de l'incompréhension de l'intrigue... C'est dommage de passer à côté de si belles
qualités...