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La vie d'Adèle - Chapitre et 1 et 2, du bleu à l'âme (2)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Dans la lumière d’une jeune fille en fleurs


            Une Odyssée sentimentale


J’ai d’abord pensé intituler ce paragraphe Une éducation sentimentale. Mais la référence à l’épo­pée d’Homère s’est vite imposée à moi pour qualifier le parcours initiatique d’Adèle. Car que de détours la jeune fille devra-t-elle emprunter dans sa quête d’elle-même, que de combats lui fau­dra-t-il livrer (contre ses peurs et son éducation, contre les préjugés de la société, de sa famille, de ses ami(e)s, de ses collègues...), avant d’atteindre ce que l’on peut regarder comme son « île d’Ithaque », son identité sexuelle, dont elle n’aurait jamais dû s’éloigner, sans la bien-pensance et la pression sociale.


A l’instar d’Ulysse, l’adolescente explorera des territoires inconnus, en particulier ceux, divers et fascinants, de la chair et du plaisir. Elle affrontera des tempêtes, subira l’enchantement -au sens magique du terme- d’une énigmatique Circé sur les marches d’un escalier de son lycée, tombera de Charybde en Scylla, se retrouvera, flottant à la surface des flots, telle une sirène… Et comme le héros d’Homère, jamais elle ne capitulera face aux épreuves. En dépit des coups, des insultes, des trahisons (les siennes et celles de son entourage), des renoncements, elle n’aura de cesse de se relever. 

 




 

            Adèle et Clémentine


Les deux jeunes filles sont faites d’une argile modelée par la sensibilité et les expériences de leur « créateur » respectif. De ce fait, elles apparaissent assez dissemblables. Dans son commentaire du film, Julie Maroh observe justement : « C’est un film purement kéchichien, avec des person­nages typiques de son univers cinématographique. En conséquence son héroïne principale a un caractère très éloigné de la mienne[18] ».


Cette distance ressort d’abord dans le traitement esthétique des deux personnages. Le visage d’Adèle est un soleil impressionniste, dont Abdellatif Kechiche n’a de cesse de capter la palette délicate et changeante. Les multiples nuances de sa carnation illuminent le film, embrasent les sens du spectateur. Celui de Clémentine est traité en dégradés de gris, de noir. Avec ses grands yeux, elle s’adresse davantage à l’affect du lecteur.


Leur manière d’être avec Emma est également très différente. Clémentine a une relation avec la jeune femme plus « égalitaire » qu’Adèle. Plusieurs fois, on la voit prendre l’initiative. C’est ainsi elle qui force sa porte[19]. Le jour de son dix-septième anniversaire, c’est encore elle qui lui fait re­marquer son attitude timorée, ses contradictions, ses mauvaises raisons de ne pas la faire entrer dans son existence : « Est-ce que tu as déjà oublié le premier jour où je suis venue ici… ? J’ai pris un risque énorme en mettant à nu ce que je ressentais. Tu l’as déjà oublié, ça ? J’ai l’impression de l’avoir rêvé et c’est horrible. S’il te plait, j’ai besoin que tu prennes un risque toi aussi[20] ». Em­ma capitule souvent devant ses arguments. La maturité de l’adolescente se déploie en accéléré. C’est d’ailleurs l’objet d’un des textes de son journal : « Et j’ai grandi plus vite que prévue[21] », no­te-t-elle après la découverte par ses parents de son homosexualité, et surtout leur rejet.


A l’inverse, Adèle est dans un état de plus grande dépendance à l’égard d’Emma. Celle-ci la guide dans la prise de conscience de son identité sexuelle, dans son épanouissement culturel, intellec­tuel, dans son ouverture sur le monde… Leur différence d’âge et d’expérience est plus manifes­te, rendant le récit cinématographique psychologiquement plus crédible (au moins sur ce point).


Comme nous l’avons souligné, l’héroïne de Kechiche n’en manifeste pas moins une grande force de caractère. Il s’agit toutefois d’une fermeté en réaction à l’adversité. Etant davantage moteur de la relation avec Emma, Clémentine y ajoute de la détermination dans l’action. Elle s’en épuise sans doute d’autant plus, d’où, peut-être, son destin tragique. Tragique ? Pas certain que ce ter­me soit juste. Bien sûr, Clémentine meurt jeune, pourtant sa vie a été pleine, ainsi qu’elle le con­fesse à Emma dans un message d’adieu bouleversant, mais pas larmoyant, résolu, à son image : « Mon amour, tu m’as sauvée. Tu m’as sauvée d’un monde établi sur des préjugés et des mora­les absurdes, pour m’aider à m’accomplir entièrement […]. Alors maintenant que je pars et que tu restes, je t’en prie… Tu dois vivre. Tu dois vivre pleinement cette vie si précieuse qu’il te reste, et être -comme moi aujourd’hui sur mon dernier lit- sans regret et en paix avec toi-même[22] ».


La vie est comme une chandelle. Si on ne s’en sert pas, elle dure longtemps, cependant elle n’éclai­re pas, ne réchauffe pas l’âme : elle n’est d’aucune utilité…


            Adèle(s)


« Adèle Exarchopoulos is a ball of fire[23] », selon le magazine Rolling Stone. De fait, la jeune fem­me offre dans ce film une performance à couper le souffle. Parler de « performance » est d’ail­leurs une erreur. Ce mot laisse à entendre qu’il y a jeu. Hors elle ne joue pas. Adèle est Adèle. Rarement une héroïne de fiction et son interprète ont donné l’impression d’une fusion si parfai­te.


Ce « syncrétisme » fait que l’actrice parvient à un exceptionnel degré d’intensité dans l’expres­sion des émotions de son personnage, en particulier de son amour et de son désir pour Emma. Elle incarne avec une justesse saisissante ce que Proust nommait « irradiation du sentiment amoureux » : « Quand on aime, l’amour est trop grand pour pouvoir être contenu tout entier en nous ; il irradie vers la personne aimée[24] ».

 




   

La présence de la comédienne est telle que le film ne semble plus être projeté sur un écran, mais sur sa chair. Son visage et son corps assimilent la toile blanche, transformant ce matériau inerte en matière sensible, et précipitant le spectateur dans une plongée hypnotique et intime au cœur de son être. C’est une sorte de miracle, dont seul le cinéma -du moins ses œuvres les plus fortes, les plus ambitieuses- est capable. Un miracle où le gros plan joue un rôle essentiel…


De l’image-affection a l’image-pulsion


La vie d’Adèle est en équilibre entre deux pôles esthétiques principaux (on relèvera, plus loin, que cette partition est aussi ponctuées de notes impressionnistes), l’image-affection et l’image-pulsion, notions définies par Gilles Deleuze dans Cinéma 1 : l’image mouvement[25].


            Un cinéma du visage


« L’image-affection, c’est le gros plan, et le gros plan, c’est le visage[26] ». Le cinéma d’Abdellatif Kechiche étant un cinéma du visage, il est naturel qu’il recourt essentiellement à ce type de ca­drage. Certains ne lui en ont pas moins reproché la quasi-systématisation de cette pratique, au prétexte absurde que le gros plan dénoterait une absence de vision, un manque de style. Jean Renoir en était-il dénués ? Il déclarait pourtant à ce sujet : « Il y a une chose qui différencie le cinématographe de toutes les autres formes de spectacles, de toutes les formes de spectacles pratiquées jusqu’à maintenant, et c’est le gros plan[27] ». Le gros plan est l’essence même du ci­néma. Sans lui, il ne saurait y avoir, selon l’expression d’Eisenstein[28], de lecture affective du film (image-affection).


Reprenant les travaux de l’historien d’art Heinrich Wölfflin, Deleuze rappelle qu’en peinture la technique du portrait s’articule autour de deux grandes tendances : la « visagéification » et la « visagéité ». Dans le premier cas, le visage est saisi comme un contour, une ligne enveloppan­te[29]. Dans le second, les traits sont dispersés, pris dans la masse[30]. Cette manière exprime le res­senti, le désir, les passions… Kechiche s’inscrit résolument dans ce mouvement, en nous faisant éprouver le désordre émotionnel de son héroïne par les vibrations de sa carnation, les frémisse­ments de ses paupières, de ses lèvres, la tension des muscles de son visage.


            La vérité monte d’un coup d'aile jusqu'au symbole[31]


Le titre de ce développement, emprunté à un échange épistolaire entre Emile Zola et Henry Céard, illustre bien, je crois, la conception naturaliste d’Abdellatif Kechiche. Comme l’auteur des Rougon-Macquart, le cinéaste à « l’hypertrophie du détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de l’observation exacte[32] ».


Le regard qu’il porte sur l’homosexualité féminine n’est donc pas le reflet de la réalité, ainsi que nous l’avons vu. Elle en est une amplification. Le Naturalisme cinématographique (image-pul­sion[33]) n’est pas autre chose : « Il ne s’oppose pas au réalisme, mais au contraire il en accentue les traits en les prolongeant dans un surréalisme particulier[34] », ce que n’ont pas compris des esprits étriqués, qui pensaient -espéraient ?- trouver dans La vie d’Adèle un documentaire sur l’amour saphique.


Tout, ou presque, devant la caméra de Kechiche suit cette ligne esthétique. A commencer par sa vision sociale, qualifiée parfois de caricaturale, alors que s’il « surcharge, épaissit et prolonge les lignes invisibles qui découpent le réel[35] » (les milieux respectifs des deux jeunes femmes), c’est pour mieux les caractériser et en faire le diagnostic, dans une approche nietzschéenne de « mé­decin de la société/civilisation ».


La durée du film est également naturaliste. Elle a une signification, ici ontogénétique, dans le sens où elle nous rend sensible l’évolution des personnages, en particulier celle d’Adèle. En d’autres termes, le réalisateur prend le temps de nous montrer l’humain « vivant dans le milieu social qu’il a produit lui-même, qu’il modifie tous les jours, et au sein duquel il éprouve à son tour une transformation continue[36] ».

 

 

            Une sensibilité impressionniste


Kechiche adoucit, par instant, la radicalité de sa démarche par des élans impressionnistes d’une rare splendeur. La chair se fait alors laiteuse, les lèvres se nacrent de lumière le temps d’une séance de pose ; la fièvre d’un premier baiser se dissout dans un rai de soleil miellé ; le paysage se colore de fleurs roses et mousseuses… 

 




 

Ces trouées lumineuses ne sont pas uniquement visuelles, elles sont aussi auditives. C’est le cas dans cette séquence, belle à pleurer, où Adèle surveille l’endormissement de ses petits élèves. Les soupirs des enfants, le froissement feutré des draps, les notes de la berceuse se mêlent en un poudroiement de sons d’une douceur bouleversante…


Zoom sur… les cheveux d’Adèle

 

 

On a beaucoup glosé sur les larmes de la jeune fille, sur sa morve (!), sur son corps. Je n’ai rien lu sur ses cheveux. Ils occupent néanmoins une place importante dans sa vie. Elle ne cesse de les attacher, de les détacher, de les caresser, de les tordre…


Matière (é)mouvante, les cheveux d’Adèle, comme les vibrations de son visage, sont le reflet des émois de l’adolescente. Elle les réunit en une sorte de chignon torturé et rebelle lorsqu’elle con­traint sa nature, ses désirs, les laisse défaits quand elle s’y abandonne. Kechiche nous les montre également ondoyants à la surface de la mer. Ils cernent alors son visage d’une aura soyeuse, d’une auréole de béatitude, comme pour signifier, après les douleurs de la rupture, sa sérénité retrouvée, sa renaissance dans ce milieu « amniotique ».

 

Conclusion

Les points de vue sur La vie d’Adèle resteront irréconciliables. Cette absence de consensus est le signe des œuvres fortes. Pasolini en son temps choqua et est aujourd’hui considéré comme un maître… Peu importe le regard des contemporains, leurs polémiques, leurs commentaires. Fina­lement, seule compte la postérité…


J’aurais encore beaucoup à dire (scène de rupture, de retouvailles, qui m’ont semblé très justes). J’ai peu évoqué Emma et son interprète. C’est que Adèle(s) vampirise(ent) les autres personna­ges/actreurs. Mais il est temps de mettre un terme à cet analyse un peu froide. J’ai l’impression que mes mots agissent sur la chair de ce film comme un scalpel, qu’ils la déchire douloureu­sement. Il ne doit pas faire l’objet d’une approche trop « intellectualisante ». La vie d’Adèle est une histoire de sentiments, de sens, de sensualité, où les cris et les larmes répondent aux soupirs d’extase, où la douceur succède -ou précède- la violence des gestes, des mots… Bref, un vertige d’émotions indescriptibles !

 

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Fiche technique

Réalisation : Abdellatife Kechiche

Scénario : Abdellatif Kechiche, Ghalia Lacroix, d’après le roman graphique de Julie Maroh

Photographie : Sofian El Fani

Interprétation : Léa Seydoux (Emma), Adèle Exarchopoulos (Adèle), Salim Kechiouche (Samir), Aurélien Recoing (le père d’Adèle), Catherine Salée (la mère d’Adèle), Benjamin Siksou (Antoine), Mona Walravens (Lise), Alma Jodorowsky (Béatrice), Jérémie Laheurte (Thomas), Anne Loiret (la mère d’Emma), Benoît Pilot (le beau-père d’Emma), Sandor Funtek (Valentin), Fanny Maurin (Amélie), Maelys Cabezon (Laetitia), Samir Bella (Samir), Tom Hurier (Pierre), Manon Piette (Manon)…

Année de production : 2013

Orientations bibliographiques 

 

BLUMENFELD Samuel, Terrence Malick au compte-gouttes, Le Monde, 13 mai 2011

BROWNLOW Kevin, David Lean, une vie de cinéma, Corlet-CinémAction, 2003

CESBRON Mathilde, La vie d'Adèle : les scènes de sexe jugées ridicules par les lesbiennes, 12 novembre 2013

DELEUZE Gilles, Cinéma 1 : l’image-mouvement, Les Editions de Minuit, 1983

FABRE Clarisse, Des techniciens racontent le tournage difficile de La vie d’Adèle, Le Monde, 24 mai 2013

MAROH Julie, Le bleu est une couleur chaude, Glénat, 2010

Le bleu d’Adèle, Les cœurs exacerbés, 27 mai 2013

METZ Christian, Essais sur la signification au cinéma, volume 2, Klincksieck, 1972

DE MONTERLAND Henry, La petite infante de castille, Grasset

PROUST Marcel, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Nouvelle Revue Française, 1918, tome II

TRAVERS Peter, Blue is the warmest color, Rolling Stone, 24 octobre 2013

ZOLA Emile, Le roman expérimental, G Charpentier, 1881

 

Christophe LEFEVRE

 

 

 



[1] FABRE Clarisse, Des techniciens racontent le tournage difficile de La vie d’Adèle, Le Monde, 24 mai 2013.

[2] BLUMENFELD Samuel, Terrence Malick au compte-gouttes, Le Monde, 13 mai 2011.

[3] FABRE Clarisse, op. cit..

[4] Cité par BROWNLOW Kevin, David Lean, une vie de cinéma, Corlet-CinémAction, 2003, p. 246.

[5] Ibidem, p. 245.

[6] METZ Christian, Essais sur la signification au cinéma, volume 2, Klincksieck, 1972, p. 102.

[7] S’il ne fait pas ce travail d’appropriation, l’adaptation n’a aucun intérêt, elle devient un calque sans saveur.

[8] MAROH Julie, Le bleu d’Adèle, Les cœurs exacerbés, 27 mai 2013.

[9] Ibidem.

[10] DE MONTERLAND Henry, La petite infante de castille, Grasset, 1929, p. 20.

[11] « La pornographie, c’est l’érotisme des autres » disait André Breton.

[12] MAROH Julie, Le bleu d’Adèle, Les cœurs exacerbés, 27 mai 2013.

[13] Imbécile, car qui se soucie de la réalité des postures ? Les gestes d’Isabelle Adjani dans Camile Claudel sont-ils ceux d’un sculpteur ? Je m’en moque, l’important est ailleurs, dans les émotions que l’actrice fait naître !

[14] Mais peut-être est-ce du vécu. J’ignore la part autobiographique de cette œuvre.

[15] CESBRON Mathilde, La vie d'Adèle : les scènes de sexe jugées ridicules par les lesbiennes, 12 novembre 2013.

[16] Ibidem.

[17] MAROH Julie, Le bleu d’Adèle, Les cœurs exacerbés, 27 mai 2013.

[18] MAROH Julie, Le bleu d’Adèle, Les cœurs exacerbés, 27 mai 2013.

[19] MAROH Julie, Le bleu est une couleur chaude, Glénat, 2010, p. 92.

[20] Ibidem, p. 107.

[21] Ibidem, p. 130.

[22] Ibidem, pp. 153-154.

[23] TRAVERS Peter, Blue is the warmest color, Rolling Stone, 24 octobre 2013.

[24] PROUST Marcel, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Nouvelle Revue Française, 1918, tome II, p. 157.

[25] DELEUZE Gilles, Cinéma 1 : l’image-mouvement, Les Editions de Minuit, 1983.

[26] Ibidem, p. 125.

[27] Les artisans de la médiation, ORTF, 1er janvier 1971.

[28] DELEUZE Gilles, op. cit., 1983, p. 125.

[29] Ibidem, p. 126.

[30] Ibidem.

[31] ZOLA Emile, Lettre à Henry Céard, 22 mars 1885.

[32] Ibidem.

[33] DELEUZE Gilles, op. cit., 1983, p. 179 : « L’essentiel du naturalisme est dans l’image pulsion ».

[34] Ibidem, p. 174.

[35] Ibidem, p. 175.

[36] ZOLA Emile, Le roman expérimental, G Charpentier, 1881, p. 19.

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Wilyrah 04/12/2013 19:54

Effectivement, les mots n'ont pas le poids des images, des sentiments et des sens. Un film fort, le grand film de cette année 2013.

CHRISTOPHE LEFEVRE 06/12/2013 20:21



Oui, effectivement, et de loin, pour moi ! Merci pour ton commentaire



mathilde 02/12/2013 19:13

ton texte est magnifique.. Tellement que j'aimerais le partager sur mon blog ! puis-je ?

CHRISTOPHE LEFEVRE 02/12/2013 21:00



Merci :) Pas de souci ! C'est un plaisir de figurer sur ton très beau site :)