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Le narcisse noir (Black narcissus)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis 

 

Religieuse dans un couvent de Calcutta, sœur Clodagh (Deborah Kerr) est chargée par la Supérieure de son ordre, Mère Dorothée (Nancy Roberts), d’organiser une école et un dispensaire dans un ancien palais offert à la congrégation par un souverain d’un petit Etat himalayen, le général Toda Rai (Esmond Knight). Quatre de ses compagnes sont désignées pour l’accompagner : les sœurs Ruth (Kathleen Byron), Briony (Judith Furse), Philippa (Flora Robson) et Miel (Jenny Laird). Mais une fois sur place, la beauté trouble du lieu, autrefois ancien harem, la virilité exacerbée de Dean (David Farrar), l’émissaire du général chargé d’assister les missionnaires, la sensualité de la jeune Kanchi (Jean Simmons), une orpheline de 17 ans dont la congrégation se voit confier l’éducation, vont exacerber les tensions entre les cinq femmes…

 

Fiche techniqueLe-narcisse-noir---Affiche.jpg

 

Film britannique

Année de production : 1947
Durée : 1h40

Réalisation : Michael Powell, Emeric Pressburger

Scénario : Michael Powell, Emeric Pressburger

Image : Jack Cardiff

Avec Deborah Kerr (Soeur Clodagh), Kathleen Byron (Soeur Ruth), David Farrar (Dean), Jean Simmons (Kanchi), Sabu (Le jeune général)...

 



Critique

 

Des Chaussons rouges, Martin Scorsese a coutume de dire qu’il s’agit du plus beau film en Technicolor. Une formule que je suis assez tenté d’appliquer également à cet autre joyau du tandem Michael Powell-Emeric Pressburger, Le narcisse noir.

 

Les films pour lesquels le mot art vient immédiatement à l’esprit ne sont pas légion. Celui-ci appartient à cette catégorie. Chaque plan est en effet composé comme un tableau (photo). Une qualité qui doit beaucoup à l’extraordinaire sens pictural du directeur de la photographie du film, Jack Cardiff, l’un des grands magiciens du Technicolor et l’un des rares Européens qui, à l'époque, fut formé à cette technique.

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Dans Magic hour, the life of a cameraman, Cardiff raconte comment il fut contacté, avec d’autres opérateurs, par des représentants de la Technicolor motion picture corporation : Les premiers postulants sortirent de l’entretien très ébranlés : les questions avaient été techniquement très pointues […]. Puis vint mon tour. Plusieurs messieurs à l’air sombre étaient assis autour du grand bureau […]. Ils commencèrent les questions : quelle formation, quelle école de photo (pour peu qu’il y en eût une), et enfin le coût des lumens. Je les interrompis fermement, et, avec toute la dignité dont je pouvais faire preuve, je leur annonçai que ne ferais sûrement pas l’affaire […]. Après un silence d’effroi, on me demanda, ce qui, à mon avis, ferait un bon chef opérateur. J’étais persuadé que ma réponse –l’étude minutieuse de la lumière dans les maisons, les trains, les autobus… aux différentes heures du jour et l’analyse de l’éclairage chez les grands maîtres de la peinture- n’était pas vraiment ce qu’ils avaient envie d’entendre. Ils me regardèrent sans mot dire. L’un d’entre eux me demanda de quel côté Rembrandt plaçait sa source de lumière principale. Je me sentais en terrain légèrement plus ferme en répondant que c’était à gauche. Les questions se poursuivaient […]. Je commençais tout juste à m’échauffer sur le sujet quand ils me coupèrent le sifflet, et je fus reconduit à la porte […]. Le lendemain, on m’a appris que j’étais pris. 

 

Dans Le narcisse noir, la palette chromatique de Jack Cardiff est pensée dans un sens symbolique et psychologique : à la transparence vermeerienne des lumières des premières scènes, où se lit la calme certitude des cinq missionnaires (photo), succèdent peu à peu un flamboiement de couleurs impressionnistes propre à éveiller les sens (photo), puis des clairs-obscurs rembranesques, au fur et à mesure que se trouble leur esprit, où vacille leur foi (photo). L’image se fait expressionniste, faisant basculer le récit dans le fantastique. Les sentiments des personnages transfigurent alors la pellicule.

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Un renversement esthétique qui culmine avec la métamorphose de sœur Ruth, dont le visage passe du diaphane à l’incarnat (photo). A cet égard, cette transformation n’est pas sans évoquer celle de Nina dans Black Swan. A sa sortie, les commentateurs ont souvent comparé le film d’Aronofsky aux Chaussons rouges. Mais ne serait-il pas plus juste d’établir une filiation avec Le narcisse noir (Black narcissus en anglais) ? L’opposition finale entre sœur Ruth, toute de pourpre vêtue, et sœur Clodagh, dans son aube immaculée (photo), me semble en effet comme le pendant de l’affrontement entre le cygne noir et le cygne blanc de Black Swan. Tout comme les paupières rougies de Kathleen Byron répondent au regard injecté de sang de Natalie Portman…

 

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Le narcisse noir doit également beaucoup au fascinant travail de Walter Percy Day, probablement le plus grand spécialiste des trucages photographiques de son temps, et d’Alfred Junge, le chef décorateur du film. Peut-être n’est-il pas inutile de dire ici quelques mots sur leur carrière respective. 

 

Peintre de formation, Day s’orienta vers le cinéma peu après la Première guerre mondiale. Il se distingua très vite en créant des peintures sur verre (matte painting). Les effets qu’il obtenait étaient si saisissants que l’un des films auquel il participa, L'arriviste d’André Hugon, provoqua une polémique au sein de la classe politique française, qui s’insurgea qu’un étranger eût eu l’autorisation de filmer à l’intérieur de l’Assemblée nationale. En réalité, Day n'y avait jamais mis les pieds, mais il en avait si parfaitement reproduit les décors que les membres du Parlement eux-mêmes furent pris par l'illusion. Ce petit scandale assura la réputation de Day en France, ce qui l’amena à travailler avec les plus grands cinéastes de l’époque, comme Renoir (Nana), Duvivier (Le mystère de la tour Eiffel) et, surtout, Gance, pour lequel il réalisa la peinture sur verre de la scène du club des Cordeliers de Napoléon Bonaparte. Il participa aussi à ce film en tant qu'acteur, interprétant le rôle de l'amiral Hood, le général britannique battu par Bonaparte à Toulon.

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Peinture sur verre de Walter Percy Day

 

Vers 1926-1927, Day retourna en Angleterre et travailla pour les studios de Borehamwood, collaborant notamment avec Hitchcock sur Le masque de cuir (1927). Il eut à cette occasion recours à l’effet Schüfftan, une technique de trucage inventée par le chef opérateur du même nom, permettant, grâce à un jeu de miroirs inclinés, de mélanger dans une même prise de vue des décors de taille réelle et des maquettes (voir à ce sujet Les Nibelungen et La double énigme). Vers la fin des années 1920, Day forma équipe avec ses fils, Arthur George Day et Thomas Sydney Day, auquel s’associa plus tard son beau-fils, le peintre Peter Ellenshaw, tous présents sur Le narcisse noir. Par le biais de son ami, le cameraman Georges Périnal (Oscar de la meilleure photographie en 1940 pour Le voleur de Bagdad), qui avait tourné Marius (1931) pour Alexandre Korda, de nouvelles perspectives s’ouvrirent bientôt à lui. Le metteur en scène hongrois l'engagea sur La vie privée d’Henry VIII (1933). Plus important, il mit Day en relation avec le duo Michael Powell-Emeric Pressburger, qu’il avait contribué à constituer pour L’espion noir. Les trois hommes collaboreront, outre pour Le narcisse noir, sur Colonel Blimp (1943), A Canterbury tale (1944) et Les chaussons rouges (1948).

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Le décorateur allemand Alfred Junge débuta sa carrière au cinéma à la UFA au début des années 1920, aux côtés du réalisateur Ewald André Dupont, dont il fut plusieurs fois le directeur artistique, en particulier sur Moulin Rouge (1928) et Piccadilly (1929). En 1931, il participa au tournage de Marius. Devant la montée du Nazisme, il fuit son pays natal en 1932 et s’installa en Angleterre, où il collabora avec Hitchcock (Le chant du Danube, L’homme qui en savait trop, Jeune et innocent) et Powell (dix films). Il fut également associé à plusieurs coproductions américaines. Le narcisse noir lui valut l’Oscar de la meilleure direction artistique en 1948. 

 

Walter Percy Day et Alfred Junge accomplissent ici de véritables prodiges, entendu que Le narcisse noir fut entièrement réalisé en studio. Seules quelques prises de vue furent tournées en extérieur… dans les jardins de Leonardslee dans le Sussex, dont la végétation subtropicale convenait à l’évocation de la flore indienne. Ce choix, a priori singulier, et qui suscita d’abord la surprise de ses collaborateurs, était pour Powell la seule manière de contrôler chaque élément de son film, notamment la lumière. Bien lui en prit finalement puisque l’illusion fut telle que, selon la légende, certains spectateurs prétendirent reconnaître les lieux précis du tournage en Inde ! De plus, en reconstituant en studio les vertigineuses perspectives des montagnes et vallées himalayennes, Powell et son équipe ont apporté un supplément d'art à leur film. Un peu comme la grand-mère du narrateur de La recherche du temps perdu s’efforçait d’introduire dans ses cadeaux plusieurs épaisseurs d'art, préférant ainsi offrir une carte postale représentant la cathédrale de Chartres peinte par Corot plutôt qu’une photographie du monument lui-même. 

 

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Envoûtant sur la forme, cette œuvre l’est aussi sur le fond, par son érotisme omniprésent. L’histoire imaginée par Margaret Rumer Godden -dont un autre roman sera porté à l’écran par Jean Renoir en 1951 (The river)- est d’une étonnante audace, même pour notre époque, puisque évoquant les conflits intimes d’un groupe de religieuses installées dans un lieu réservé initialement au plaisir. Emportées dans un tourbillon de sensations, leur passé, leurs désirs se réveillent peu à peu, les faisant douter de leur mission, de leur choix de vie… Trois scènes illustrent plus particulièrement l’incroyable tension sexuelle de ce film : la danse de Kanchi, l’apparition de Dean torse-nu dans le couvent et le maquillage de sœur Ruth après la rupture de ses vœux…  

 

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Deux interprètes dominent Le narcisse noir : Deborah Kerr et Kathleen Byron. Difficile de dire laquelle emporte la vedette. En théorie, il s’agit de la première, qui est au centre du récit. Mais c’est la seconde qui impressionne le plus : littéralement dévorée par le désir et la passion, son personnage  connait, comme je l’ai déjà dit, l’une des métamorphoses les plus marquantes de l’histoire du Septième art. Il s’agit sans doute là de son rôle-phare. Si les tourments de sœur Clodagh se manifestent d’une manière moins spectaculaire, souvent sous forme de rêverie à l’occasion de prières, Deborah Kerr n’en offre pas moins également une admirable composition (photo). L’actrice écossaise, qui avait débuté devant la caméra de Powell (Espionne à bord, Colonel Blimp), dont elle avait été la compagne, propose ici un jeu tout en profondeur et en retenue. Un rôle qui rappelle celui qu’elle tiendra quelques années plus tard dans Dieu seul le sait de John Huston (1957). A leurs côté, on retiendra encore la présence de Jean Simmons (photo) qui dans ce film irradie de jeunesse –elle est alors âgée de seulement 17 ans- et de sensualité , de David Farrar (photo), tout en animalité, et du jeune Sabu (photo), remarqué dans Le voleur de Bagdad et Le signe du Cobra (Robert Siodmak).

 

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Œuvre picturale et flamboyante, fruit d’une osmose parfaite entre la forme et le fond, Le narcisse noir est assurément l’une des manifestations les pures de la beauté et de l’intelligence au cinéma, que les mots -en tous cas les miens- sont bien incapables de restituer. Je vous invite donc à regarder l’album de ce film, en cliquant sur ce lien. Les images sont souvent plus parlantes que les paroles... 

 

Pour conclure, quelques informations sur l’édition DVD commercialisée par l’Institut Lumière. La restauration proposée est en tous points stupéfiante, que ce soit au niveau de l’image ou du son. Côté compléments, très beau travail également, avec, entre autres, une préface de Martin Scorsese, une présentation du film par Bertrand Tavernier, un entretien avec Thelma Schoonmaker, la veuve de Powell, des témoignages de Jack Cardiff, Noreen Ackland (assistante monteuse), Ian Christie (historien), Kathleen Byron et Christopher Challis (chef opérateur), ainsi qu’un livret de 48 pages reproduisant de longs extraits tirés des mémoires de Powell.

Album du film
 

 

Ma note - 5/5

 

Michael Powell et Emeric Pressburger sur ce site : L’espion noir

Commenter cet article

Princécranoir 17/11/2012 12:35

Sans doute un des plus fabuleux conte macabre filmé dans un vertige chatoyant. Chaque photo ici présente en atteste jusqu'à la fascination.

CHRISTOPHE LEFEVRE 17/11/2012 13:01



Oui, une merveille. Ce film est pour moi synonyme d'art total.



Antoine 24/11/2011 22:49

Je ne le connais pas mais je devrais - enfin, il n'était que temps - découvrir Powell/Pressburger ce week-end avec Les Chaussons rouges. Une question : je voulais te demander de quel film était
tiré la dernière image de ta bannière. Maintenant, je sais. Mais tu n'as pas l'impression que cela a influé, d'une manière plus ou moins directe, sur Hitchcock pour l'esthétique de l'ultime
séquence de Vertigo ?

CHRISTOPHE LEFEVRE 25/11/2011 00:17



Bien vu pour Vertigo... En plus, les deux hommes se connaissaient très bien, puisque je crois que Powell commença comme photographe de plateau sur un film d'Hitchcock et qu'il fut aussi son
assistant sur un de ses films, dont j'ai oublié le titre. J'ai lu ces infos dans la bio d'Hitchcock parue cette année chez Acte Sud-Institu Lumière. Les chaussons rouges est aussi une
merveille... J'ai vu au cinéma la première collaboration du duo, L'espion noir, qui était pas mal aussi. J'ai un coffret des premiers films de Powell, que je n'ai pas encore eu le temps de
voir...



Eeguab 19/11/2011 12:51

Une somptueuse réussite esthétique.Que j'avais reconnu dans les photos au frontispice de ton blog.Et que je suis incapable d'analyser aussi bien que toi dans cet article très fouillé.Félicitations.

CHRISTOPHE LEFEVRE 19/11/2011 13:27



Merci pour le compliment. C'est effectivement une merveille, sur tous les points. Une oeuvre rare...