Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les adieux à la Reine

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Les adieux à la Reine 1
 
Synopsis
 
En 1789, à l’aube de la Révolution, Versailles continue de vivre dans l’insouciance et la désinvolture, loin du tumulte qui gronde à Paris. Quand la nouvelle de la prise de la Bastille arrive à la Cour, le château se vide, nobles et serviteurs s’enfuient… Mais Sidonie Laborde (Léa Seydoux), jeune lectrice entièrement dévouée à la Reine (Diane Kruger), ne veut pas croire les bruits qu’elle entend. Protégée par Marie-Antoinette, rien ne peut lui arriver. Elle ignore que ce sont les trois derniers jours qu’elle vit à ses côtés… 
 
Fiche techniqueLes adieux à la Reine - Affiche
 
Film français
Année de production : 2012
Durée : 1h40
Réalisation : Benoit Jacquot
Image : Romain Winding
Avec Diane Kruger (Marie-Antoinette), Léa Seydoux (Sidonie Laborde), Virginie Ledoyen (Gabrielle de Polignac), Xavier Beauvois (Louis XVI)...   
 

 
Critique 
 
Deux ans après le dérangeant –et irritant- Au fond des bois, Benoit Jacquot nous revient avec Les adieux à la Reine. Ce n’est pas la première fois qu’il s’intéresse à cette période historique, puisqu’on lui doit un film sur la vie de Sade à la clinique de Picpus, sous la Terreur. Le cinéaste situe ici son récit quelques années plus tôt, aux premières heures de la Révolution, dans le cercle intime de Marie-Antoinette. 
 
À propos de J Edgar, j’avais émis des réserves sur l’intérêt d’aborder la vie du patron du FBI en se focalisant sur un fait aussi hypothétique que son inversion sexuelle. Comme je ne suis pas à une contradiction près, je n’ai pas été gêné par l’évocation des penchants saphiques de la Reine, tout autant incertains, ainsi que le rappelle dans Le Figaro Evelyne Lever, auteur de nombreux ouvrage sur la souveraine : Il ne faut pas faire de cette amitié très forte [avec Madame de Polignac], et qui n'a pas été sans nuages, une liaison homosexuelle. On a accusé la reine de toutes les turpitudes sexuelles. L'attaque pornographique a toujours été un moyen politique de déstabiliser des personnalités. […] Ce sont les ennemis de Marie-Antoinette qui ont parlé de son saphisme. Marie-Antoinette, qui n'aimait pas le roi d'amour, a eu des amitiés féminines et peut-être un amant, Fersen. 
     
Si cette liberté prise avec la rigueur historique ne me pose pas de problème ici, c’est que la question des mœurs de Marie-Antoinette y est en réalité secondaire (pas simple de se raccrocher aux branches quand on est inconséquent…). Car Les adieux à la Reine nous conte avant tout la fin d’un monde. En l’occurrence l’Ancien régime, et son symbole, Versailles. Cependant, le cadre importe peu. Il serait différent que le propos serait le même... 
 
Les adieux à la Reine 6

Ces périodes marquées par l’agonie d’une société ont ceci de fascinant pour qui les considère a posteriori, c’est que les êtres qui les vivent –et/ou les subissent- s’y révèlent sans fard. A Versailles, il y a d’abord ceux –les plus nombreux- qui, engourdis par la peur, ne savent plus qu’errer dans le clair-obscur caravagesque des couloirs et des antichambres, ces coulisses lugubres du théâtre de la Cour. Débarrassés de leurs costumes de scène et de leurs masques, mais encore coiffés d’un spectre de perruque (Les deux soleils, Théodore de Banville), ils sont des ombres fanées et sans but. On dirait des acteurs ayant oublié leur texte, ou dont le rôle aurait été réécrit. Devant cette pantomime pathétique, on songe à Verlaine :
 
 
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles
 
A l’inverse, quelques insouciants participent au dernier acte de la pièce de la monarchie dans un décor anachronique de Fêtes galantes. Ils se grisent de plaisirs, de sensations, s’abandonnent indolemment au balancement lascif des gondoles du Grand canal de Versailles, le jour même de la prise de la Bastille. Ils forment les chœurs de cette tragédie, qui a ses personnages héroïques, comme Sidonie, prête à tous les sacrifices pour celle qu’elle sert (et aime sans espoir), et ses traîtres, guidés par l’instinct de survie.

Les adieux à la Reine 3
 
Comme je le disais, cette atmosphère n’est pas typique du microcosme versaillais au moment où éclata la Révolution. Elle en rappelle d’autres, même si –et j’insiste sur ce point- les circonstances et les personnalités ne sauraient être comparées. Ces comportements sont en fait inhérents à la nature humaine. Mais seules les époques troublées peuvent les révéler.

Lorsque l’heure du Götterdämmerung nazi eut enfin sonné, il en fut de même dans les hautes sphères du pouvoir. Ainsi, tandis que l’Armée rouge était aux portes de Berlin, certains célébrèrent-ils joyeusement –et dans un déni glaçant des évènements- le dernier anniversaire du Führer dans les ruines de la chancellerie : Dès que Hitler se retira dans sa chambre, écrit Ian Kershaw (Hitler : 1936-1945), Traudl Junge se fit une joie d’aller retrouver Eva Braun et d’autres pensionnaires du bunker […] pour une réunion officieuse dans l’ancien salon du premier étage de l’appartement de Hitler, à la chancellerie. Dans le cadre spectral d’une pièce dépouillée de toute sa splendeur passée […] la petite compagnie rit de bon cœur, dansa et but du champagne. Le IIIème Reich eut aussi, au moment de son effondrement, ses actes de bravoures sinistres -l’un des plus inutiles fut le fait du général von Greim, qui se posa avec son avion dans le Tiergarten le 28 avril 1945 sous les tirs de DCA russes, pour recevoir de Hitler sa promotion de feld-maréchal- et ses félonies (Himmler), qui étaient l’essence même de ce régime damné.
 
 
Les adieux à la Reine 4 
On l’aura compris, sans falsifier les faits, Jacquot ne choisit pas la voie de la reconstitution minutieuse, n’en déplaise aux historiens (cénacle un peu sectaire dont j’ai fait partie dans une autre vie), qui ne perdent jamais une occasion de faire valoir une science qui leur donne parfois -je n’ose dire souvent, pour ne pas paraître caricatural- une vision étriquée de l'art. Je me souviens d’un universitaire dijonnais qui s’était ému en regardant Gladiator parce que –argument qui est pour moi le comble de la bêtise- les armures portées par les acteurs n’étaient pas parfaitement conforment aux données de l’archéologie. Toute proportion gardée, on pourrait également reprocher à Shakespeare de ne pas avoir été d’une fidélité absolue au contexte historique de la guerre des Deux-Roses dans Richard III. Inepte ! 
 
Ce qui fait l’intérêt d'une telle œuvre, c’est ce qu’elle nous apprend de la psyché humaine, qui est invariable face aux bouleversements, quelles que soient la culture et l’époque. C’est aussi ce qui fait sa force, sa modernité (pas besoin, pour cela, de sombrer dans le kitsch arty façon Sofia Coppola et ses musiques new wave plaquées sur des décors roses bonbon), voire son actualité. Le monde dans lequel nous vivons –je ne dis pas notre monde, car il n’est pas le mien, je ne l’ai pas choisi- n’est-il pas lui-même en fin de cycle, en dépit des efforts déployés par ses principaux –et peu nombreux- bénéficiaires pour le sauver ? Et la fin de règne qui s’annonce -peut-être !- ne fera-t-elle pas écho à celle de Louis XVI ? Si elle arrive, je suis curieux d’observer les réactions de la triste clique Sarkozyste. Qui sera l’Insouciant, le Fidèle ou le Traître ? Pour ce dernier rôle, Jean-François Copé me paraît avoir la tête de l’emploi. Mais je crois que je m’égare… 
 
Les adieux à la Reine 5 
Dans son exploration de l’intime, Les adieux à la Reine nous offre encore une plongée touchante et fascinante dans les passions humaines. Sidonie, incarnée avec justesse par Léa Seydoux, évolue avec une grâce naïve entre cauchemars et réalité dans ce Pays des merveilles qu’est Versailles, sur lequel règne, comme dans le roman de Lewis Carroll, une Reine de cœur tyrannique, qui fait palpiter l’âme et le corps de le jeune fille. Tout à son amour pour sa souveraine, elle se laisse manipuler avec autant de docilité qu’une poupée de chiffon, allant même jusqu’à accepter l’humiliation d’être déshabillée en public. Une mortification qui découle moins de sa nudité (peut-être même ne lui déplait-il pas de dévoiler sa beauté à celle qu’elle admire), que de sa prise de conscience qu’elle ne représente rien pour Marie-Antoinette, si ce n’est un moyen de sauver celle qui occupe une place de rivale dans son cœur, Madame de Polignac. 
 
Mais Les adieux à la Reine n’est pas seulement un film intelligent, c’est aussi une œuvre belle à voir et un plaisir des sens. Les partis esthétiques sont certes différents, toutefois je n’ai pu m’empêcher de songer à L’arche russe. En effet, que ce soit devant la caméra de Sokourov ou celle de Jacquot, un monument emblématique d’une culture, d'une histoire -le musée de l’Ermitage pour le cinéaste russe, le château de Versailles pour le français- est filmé comme un personnage à part entière. Une démarche assez rare pour être saluée…
    Les adieux à la Reine 2 
L’auteur de Villa Amalia nous brosse donc ici un tableau mélancolique de Versailles, au moment où s’élève les première notes de l’Introitus du Requiem de l’Ancien régime. C’est un monde peuplé d’êtres qui n’ont pas encore conscience qu’ils ne seront bientôt plus que des souvenirs d’un passé glorieux. Pourtant, leurs silhouettes ont déjà à peine plus de réalité que les figures fantasmagoriques de Robertson. En sorte que l'on a envie de leur rappeler : Memento mori ! 
 
Ma note - 4/5
 
A consulter : Press-book du film

Benoit Jacquot sur ce site : Au fonds des bois

Commenter cet article

selenie 11/02/2014 12:29

Très beau film effectivement, je l'avais placée dans mon top 5 annuel... 3/4

CHRISTOPHE LEFEVRE 15/02/2014 18:59



Oui, beau film :) Merci pour ton commentaire !



Squizzz 22/04/2012 19:39

Très bel article (comme d'habitude) pour un très beau film, même si je reste un poil plus fan de celui de S. Coppola (je t'autorise à me traiter de tous les noms ;) )

CHRISTOPHE LEFEVRE 23/04/2012 00:06



Merci  S Coppola fait partie de mes bêtes noires depuis Somewhere, donc je ne suis pas très objectif...



SEB 16/04/2012 09:18

J'ai vu le film hier, et cette critique est parfaite à ceci près qu'elle aborde assez peu la simple beauté de chaque plan : la lumière dans ce film est magnifique, on se croirait plongé dans un
tableau d'époque. Versailles est presque sobre, on oublie les dorures et les visages poudrés.

Il est vrai que l'on assiste bien à la fin d'un monde fait d'apparences, les masques tombent et derrière c'est la peur. On notera l'excellente distribution, dans les seconds rôles : Michel Robin
brille par ses répliques, Xavier Beauvois est un Louis XVI que l'on plaint, Noémie Lvovsky est une madame Campan convaincante face aux caprices de la Reine. Très bon film, donc tout en finesse loin
des vérités historiques trop figées.

J'irai même jusqu'à faire un parallèle, peut être faux, avec l'Apollonide (souvenirs de la maison close) : cette atmosphère à huis clos, cette sensualité froide sous le maquillage, ce côté tragédie
humaine. Là encore on retrouve Xavier Beauvois et Noémie Lvovsky.

Bref, c'est un très bon film, merci pour votre critique.

CHRISTOPHE LEFEVRE 16/04/2012 09:43



Et merci à vous pour ce complément, avec lequel je suis complètement en phase. Difficile de tout dire, quand on passe d'un film à l'autre très rapidement. Mais la distribution est effectivement
parfaite, notamment Robin et Beauvois. Et ce parallèle avec L'Apollonide, mon film français préféré de l'année dernière, est complètement juste.



Sylvain Métafiot 14/04/2012 17:31

La plus belle défense de ce très bon film que j'ai lu jusqu'à présent.

Vraiment une excellente critique. Comme d'habitude aurais-je envie de dire mais je ne connais votre site que depuis peu et nous ne sommes pas toujours d'accord (Cf. Bellflower).

Les précédents commentateurs ont déjà relevé la pertinence des comparaisons avec les films que vous cités et la justesse du poème de Verlaine qui illustre à merveille la déliquescence de la
cour.

La sensualité qui se dégage du "ménage à trois" féminins est sobre, sans vulgarité et avec une touche de naïveté bienvenue.

Je m'accorde également sur le portait que vous faites de Copé, plus sarkozyste que Sarkozy lui-même.
Dire qu'il sera peut-être notre Président en 2017... Brrrr.

CHRISTOPHE LEFEVRE 14/04/2012 19:42



Oui, brrrr. Cela fait froid dans le dos ! Et je le vois bien jouer sa carte TRES personnel en cas de défaite de N S en mai prochain... En tous, cas merci pour ce compliment. On est certes pas
toujours d'accord, mais c'est agréable de débattre



neil 13/04/2012 12:30

Je partage entièrement ton enthousiasme. Non seulement le film est visuellement superbe mais il apporte comme tu le dis un très bel éclairage sur une époque et sur l'âme humaine. Un des meilleurs
films de l'année en cours pour moi.

CHRISTOPHE LEFEVRE 13/04/2012 13:42



Moi aussi, l'un des meilleurs, avec Oslo 31 août...