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Les Nibelungen : la mort de Siegfried (Die Nibelungen : Siegfried)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis 

 

Siegfried de Xanten (Paul Richter) quitte son pays pour la cour des Burgondes, où il espère conquérir le cœur de Kriemhild (Margarete Schön), la sœur du roi Gunther (Theodor Loos). En chemin, il croise le terrible dragon Fafner, qu’il parvient à mettre à mort au terme d’une lutte acharnée. Un oiseau lui révèle alors qu’il deviendra invulnérable s’il se baigne dans le sang du monstre. Le prince s’empresse de suivre son conseil. Mais dans un dernier sursaut de vie, la queue de l’animal effleure le tronc d’un tilleul, faisant tomber une feuille qui se colle au dos du jeune homme, empêchant le sang de toucher cette partie de son corps. 

 

Siegfried traverse ensuite le pays des Nibelungen, où il est attaqué par Alberich (Georg John), le roi des elfes, qui le surprend grâce à un heaume magique. Malgré cet artifice, Siegfried réussit à avoir le dessus sur son adversaire. Celui-ci le supplie alors de l’épargner, lui offrant son casque aux propriétés prodigieuses -il a le pouvoir de rendre invisible et autorise toutes les métamorphoses- et les fabuleuses richesses dont il a la garde. Le jeune homme se laisse convaincre de lui laisser la vie sauve et le suit dans son repaire secret, perdu dans la montagne. Arrivé dans la salle du trésor, Alberich lui désigne, au milieu des bijoux entassés dans une immense vasque d'albâtre portée par des nains, l’épée Balmung, qu’il prétend avoir été forgée dans une fournaise sanglante et dont le pouvoir serait unique. Siegfried s’en empare. Cependant, tandis qu’il en apprécie la finition, le roi des elfes se jette sur lui et tente de l’étouffer. Le jeune prince le repousse en le frappant violemment à la tête. Mortellement touché, Alberich s’écroule. Mais dans un dernier souffle, il le voue au malheur. 

 

Devenu maître du trésor des Nibelungen, Siegfried conquiert douze royaumes, avant d’atteindre la forteresse de Worms, où il demande audience à Gunther. Hagen de Tronje (Hans Adalbert Schlettow), principal héraut de la maison royale burgonde, exhorte son maître à ne pas le recevoir. Le roi, toutefois, rejette son conseil et donne ses ordres pour qu’on lui ouvre les portes. Siegfried se présente bientôt devant lui, entouré de ses vassaux, et demande la main de sa sœur. Un marché est finalement conclu entre les deux hommes : le souverain autorisera le mariage du preux étranger avec Kriemhild, à condition qu’il l’aide à conquérir Brünhild (Hanna Ralph), une vierge guerrière régnant sur l’Islande…

 

Fiche techniqueLes-Nibelungen---Affiche.jpg

 

Film allemand

Année de production : 1924

Durée : 2h23

Réalisation : Fritz Lang

Scénario : Fritz Lang, Thea von Harbou
Image : Carl Hoffmann, Günther Rittau,
Walter Ruttmann

Avec Paul Richter (Siegfried), Margarete Schön (Kriemhild), Hanna Ralph (Brünhild), Theodor Loos (Roi Gunther), Hans Adalbert Schlettow (Hagen de Tronje)...

 


 

Critique 

 

Fritz Lang et Théa von Harbou, scénariste et compagne du réalisateur, signent ici une adaptation fidèle d'une vieille légende scandinave, La chanson des Nibelungen, reprise par les bardes germaniques et développée au cours du XIIème siècle. Sans doute l’un des projets les plus ambitieux des premiers temps du cinéma, avec les fresques de Giovanni Pastrone (Cabiria), David Wark Griffith (Intolérance), Cecil B DeMille (Les dix commandements) ou encore Fred Niblo (Ben-Hur : a tale of the Christ), et pour moi l’une des œuvres les plus abouties de l’histoire du Septième art, en raison de son incroyable beauté plastique, de l’extrême rigueur de sa narration et de la grande richesse de ses sources d’inspiration. Il faut dire que Lang s’est entouré ici d’une équipe de techniciens chevronnés et de grands créateurs. Tel est le cas de Carl Hoffmann, l’un des directeurs de la photographie du film, un fidèle du cinéaste, qu’il rencontra dès 1919 sur le tournage de Halbblut. Les deux hommes se retrouvèrent ensuite sur Der Herr der Liebe (1919), Die Spinnen - Der Goldene See (1919), Harakiri (1919) et Dr Mabuse der Spieler (1922). Fritz Lang fit plus tard l’éloge de son travail sur les Nibelungen, affirmant qu’il avait su donner réalité à tout ce qu’il avait pu rêver visuellement. 

 

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Günther Rittau et Walter Ruttmann étaient les autres opérateurs du film. Fritz Lang vanta la science du premier, lequel, rapporta-t-il, passait ses nuits à faire des expériences avec Hoffmann, embrassant l’aspect plastique du cinéma par le détour des mathématiques. On lui doit notamment l’étonnant effet de pétrification des nains dans la grotte au trésor d’Alberich (photo). La solution imaginée par Rittau, explique l’historienne Lotte Eisner, consista à faire une surimpression du bas vers le haut, donnant ainsi l’impression que leur visage était encore vivant, alors que leur corps était déjà figé dans la pierre. Walter Ruttmann est quant à lui l’auteur du cauchemar prémonitoire de Kriemhild avant l’arrivée de Siegfried à la forteresse de Worms, un court film d’animation mettant en scène deux aigles noirs menaçant une colombe.

 

Que l’on me permette ici une petite digression. C’est en effet le moment de corriger une information erronée d’AlloCiné au sujet du dernier film de Danny Boyle. Le site affirme ainsi que pour enrichir l'aspect visuel de 127 heures, le réalisateur britannique a décidé d'engager deux opérateurs, chose qui n'avait encore jamais été faite dans toute l'histoire du cinéma. Les Nibelungen nous offre l’exemple d’une collaboration de trois directeurs de la photographie. Et ce, dès 1924…

 

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La direction artistique fut confiée à Otto Hunte et Karl Vollbrecht, deux autres fidèles de Lang, qui travaillèrent sur Dr Mabuse der Spieler, Metropolis, Les espions, La femme sur la Lune. Les deux hommes furent, entre autres, les concepteurs du dragon, avec le décorateur de plateau Erich Kettelhut. La maquette de l’animal -une carcasse faite de cercles de métal auxquels était fixée une charpente en hêtre- faisait seize mètres de long : quatre hommes étaient installés dans chaque patte, deux se trouvaient à l’intérieur de la tête. Une boîte en fer blanc reliée à un mécanisme d’allumage et à une chambre à air était disposée dans le crâne pour produire des flammes à partir de poudre de lycopode, du soufre d’origine végétal. Pas de pixels, donc, mais des trésors d’ingéniosité… 

 

Les Nibelungen 6 

Lotte Eisner s’étonne que ce film passe aujourd’hui pour expressionniste : Où est la distorsion extatique, s’interroge-t-elle dans le livre qu’elle consacre à Lang, où sont les lignes obliques et brisées du décor de Caligari et de Raskolnikoff ? De fait, il n’y a rien de commun entre les décors équilibrés, symétriques des Nibelungen, et ceux du chef-d’œuvre de Robert Wiene ou de Von morgens bis Mitternacht de Karl Heinz Martin. On doit toutefois se souvenir que l'abstraction à outrance des films expressionnistes fut de courte durée. Pour autant, sans appartenir à cette forme primitive, nombre de productions des années 1920 ou 1930 furent influencés par l’esthétisme et les thématiques de ce mouvement artistique. Il faut, disaient les expressionnistes, se détacher de la nature et s’efforcer de dégager l’expression la plus expressive d’un objet. C’est bel et bien ce que l’on retrouve dans Les Nibelungen, où un arbre en fleur se transforme progressivement en tête de mort (photo), où l’ombre de Hagen apparaît après la mort de Siegfried comme celle d’un inquiétant oiseau de proie (photo).

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Le film de Lang est en réalité l’exemple parfait de la deuxième période de l’Expressionnisme, que Laurent Mannoni et Marianne de Fleury définissent dans un entretien accordé à la Cinémathèque française comme le résultat de la synthèse entre ce courant d'avant-garde et les peintures romantiques de Friedrich et Füssli, la littérature fantastique de Goethe, Chamisso, Novalis, Hoffmann, le clair-obscur de Max Reinhardt, la psychologie allemande, volontiers morbide, son attirance vers les fondements même de l'être. 

 

Dans cette œuvre où tout est soumis à une composition plastique (Lang fit des études d’architecture et de peinture), les influences sont cependant multiples. Ainsi relève-t-on une filiation évidente entre Le silence de la forêt, d’Arnold Böcklin, et la chevauchée de Siegfried à travers la forêt baignée de brume et de soleil (photo). Mais le cinéaste et le créateur des costumes, Paul Gerd Guderian, s'inspirèrent surtout des compositions de l’artiste autrichien Carl Otto Czeschka, du groupe de la Sécession viennoise (Sezessionsstil ou Wiener Secession), qui illustra en 1909 une édition en allemand moderne des Nibelungen. 

 

Les Nibelungen 8 

 Les Nibelungen, Carl Otto Czeschka (1909)  

 

Selon l’analyse du critique Siegfried Kracauer, Lang ambitionnait avec Les Nibelungen de construire un document national pour populariser la culture allemande. Par national, on ne doit pas entendre nationaliste. Pour comprendre ce terme, il faut en fait se remémorer ce que disait Henrich Heine en 1833 à propos de la psychologie allemande : Laissez à nous autres Allemands les horreurs du délire, les rêves de la fièvre et le royaume des fantômes, l’Allemagne est un pays qui convient aux vieilles sorcières, aux peaux d’ours morts, aux golems de tout sexe. Ce n’est que de l’autre côté du Rhin que de tels spectres peuvent réussir ; la France ne sera jamais un pays pour eux...

 

Malheureusement, les Allemands des années 20 se méprirent sur les intentions du réalisateur, ne voyant dans son film que l’aspect héroïque teutonique, pour reprendre l’expression de Lotte Eisner. En témoignent les critiques de l’époque : Que cette grande œuvre exceptionnelle soit une arme rayonnante de la foi allemande, qui plane au-dessus du monde, indomptée et invaincue, chant glorieux d’une humanité pure et libre. Si l’on ajoute à cela que ce film était le préféré d’Hitler et de Goebbels, on pourra légitimement nourrir de la méfiance à l’égard de son message. Pourtant, l’on doit se rappeler ici que Lang fit partie des cinéastes qui quittèrent l’Allemagne peu de temps après l’arrivée des Nazis au pouvoir. Ce qui devrait lever tout soupçon le concernant. Quant au personnage de Siegfried (celui de la légende), on se souviendra qu'Engels le considérait non pas comme un héros national guerrier, mais comme l'incarnation de la jeunesse contestaire. Rien à voir avec le national-socialisme par conséquent (sur ce sujet, je renvoi à la très belle analyse publiée sur le site De son coeur le vampire). 

 

A noter avant de conclure que le diptyque des Nibelungen a été présenté en version restaurée et colorée en avril 2010 à Berlin. Selon Anke Wilkening, de la Fondation Murnau, cette version réalisée à partir de dix-huit copies donne une idée très précise de l’originale. En attendant une -éventuelle- nouvelle édition DVD, on se contentera de celle commercialisée par MK2, de très bonne facture.

Album du film



Ma note - 5/5

 

A lire : Fritz Lang, Lotte H Eisner (Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma-Cinémathèque française, 2005)
De Caligari à Hitler, Siegfried Kracauer (L’âge d’homme, 2009)
Le cinéma expressionniste allemand : splendeur d’une collection, Marianne de Fleury, Laurent Mannoni, Bernard Eisenschitz, Thomas Elsaesser (Editions de La Martinière, 2006)

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Antoine 26/09/2011 13:59


Bah, oui, c'est dur les résumés avec Lang mais à tenter de le faire, on se rend compte de toute l'intensité qu'il donne à ces films et ce sans avoir recours à un montage violent (quoiqu'il l'est
encore un peu dans Les Nibelungen avec le monumentalisme mais après on évolue vers des formes très coulées). Quelques contemporains, qui confondent un peu vitesse et précipitation, pourraient s'en
inspirer...
Et vraiment, j'insiste, un très bel article. J'ai appris plein de choses et ce n'est pas sur Lang que je manque le plus d'informations.


CHRISTOPHE LEFEVRE 26/09/2011 14:18



Merci, j'apprécie le compliment, d'autant que je suis très admiratif de ton propre article sur le sujet, et de bien d'autres d'ailleurs !



Antoine 24/09/2011 18:45


D'abord, bravo pour ce très bel article richement informé.
Une remarque sur le synopsis et le premier commentaire : dès le début de la carrière (celle des grandes fresques)de Lang, on trouve des histoires qui sont presque impossibles à résumer (sauf à
faire des résumés de 15 pages). Cela annonce le Lang ultérieur, celui des années américaines, qui signe des films d'une densité ahurissante.
Sur l'expressionnisme, ensuite : effectivement, plusieurs définitions s'opposent et si l'on en retient une stricte (il faut alors mieux parler de caligarisme), Les Nibelungen ne relèvent pas de
l'expressionnisme. Mais on peut en adopter une plus large et on a là un courant qui irrigue tout l'immense cinéma allemand des années 1920. Et qui ne cesse d'avoir de l'influence (que serait le
film noir - dont l'un des plus grands maîtres fut Lang - sans l'expressionnisme ?)jusqu'à aujourd'hui.
Enfin, deux questions : est-ce que tu sais si,avant Les Nibelungen, il y eut un dessin-animé intégré à un film ? Cela fait, en tout cas, partie des magnifiques trouvailles de ce film dont tu
rappelles justement la qualité des effets spéciaux.
Quand tu parles de version colorisée, c'est une version teintée comme cela pratiquait beaucoup dans les années 1920 ou autre chose (en tout cas, je trouve que que le version dont on dispose est
très belle) ?


CHRISTOPHE LEFEVRE 25/09/2011 03:01



Oui, il s'agit d'une version teinté. Pour la première question, je n'ai par contre pas de réponse. Je suis d'accord, on doit parler de Caligarisme pour la première préiode de l'Epressionnisme. Je
suis également d'accord sur l'impossibilité de résumer les films de Lang. J'avais tenté de le faire pour ce film, mais la description des différents chants était plus longue que la critique elle
même... J'ai donc renoncé et m'en suit tenu aux premiers chants. En tous cas, merci pour ton commentaire !



palilia 20/09/2011 20:02


Tu me trouves un heaume magique et j'en surprendrai plus d'un : quelle histoire incroyable !


CHRISTOPHE LEFEVRE 20/09/2011 20:39



Et encore, j'ai fait soft sur le résumé... Ce que je dis représente 20 minutes sur 2h20 !



Eeguab 20/09/2011 07:31


Somptueux,entre chanson de geste et Wagner.Tu pourras retrouver mes impressions sur mon blog.Je l'ai chroniqué il y a deux ou trois ans.


CHRISTOPHE LEFEVRE 20/09/2011 08:46



Je vais jeter un coup d'oeil !