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MR. TURNER, LUMIERE ET COULEUR (partie 1)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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TEXTE EN 10 PARTIES, OVER BLOG NE PERMETTANT PAS LES ARTICLES LONGS.
 

LA VERSION PDF EST TELECHARGEABLE A LA FIN DE CETTE PARTIE. ELLE RESPECTE LES NUMEROS DE NOTES, CONTRAIREMENT A LA VERSION EN LIGNE.

MERCI DE NE PAS PILLER CE TEXTE. PRECISEZ LES REFERENCES SI VOUS LE CITEZ. MERCI.

 

Synopsis

Artiste reconnu, membre apprécié quoique dissipé de la Royal Academy of Arts, Turner vit en­touré de son père, qui est aussi son assistant, et de sa dévouée gouvernante. Il fréquente l’aris­tocratie, visite les bordels et nourrit son inspiration par ses nombreux voyages. La renommée dont il jouit ne lui épargne pas toutefois les éventuelles railleries du public ou les sarcasmes de l’establishment. A la mort de son père, profondément affecté, Turner s’isole. Sa vie change ce­pendant quand il rencontre Mrs Booth, propriétaire d’une pension de famille en bord de mer…
 

Car il ne sera fait que de pure lumière…


Mike Leigh nous entraîne ici sur les traces de Tur­ner, dont il nous invite à suivre la trajectoire sur un quart de siècle, des dernières années de son père à sa propre disparition, une période cruciale où son art bascula du romantisme à une forme d’abstrac­tion ; où les contours des paysages sur sa toile se di­luèrent, se fondirent en un jaillissement de lumière, une sorte d’aveuglement. Cette révolution stylisti­que, si elle lui vaut aujourd’hui d’être reconnu par certains comme l’un des précurseurs de l’Impres­sionnisme, et même de l’art non figuratif, suscita l’incompréhension teintée de moquerie de ses con­temporains. En témoigne ce commentaire malveil­lant de J. Chaudes-Aigues, au sujet des nouvelles œuvres du maître exposées à la National Gallery, en 1839 : « De M. Joseph Mallord William Turner on ne peut dire qu’une chose, c’est qu’il est devenu fou. La folie seule a pu guider le pinceau auquel l’Angle­terre doit Cicéron et Agrippine ; car l’incohérence la plus absolue et la plus affligeante est l’unique mérite […] de ces nouvelles toiles de M. Turner ».


Le Turner de Mike Leigh


Dans Les Inrockuptibles, Serge Kaganski reproche à Mike Leigh d’avoir fait le choix « du sérieux et de la fidélité historico-esthétique » pour évoquer le peintre anglais, confrontant sa démarche à celle, selon lui plus enthousiasmante et pertinente, de Pialat, dont le Van Gogh, note-t-il, est avant tout une autobiographie inavouée. Observation assez extravagante ! L’exactitude de la reconstitution empêche-t-elle de faire œuvre d’auteur ? Evidemment non ! Et si le cinaste britannique nous donne à voir une vie de Turner convaincante sur le plan factuel (anecdotes biographiques, méthodes de travail, contexte historique et culturel…), pour autant son héros n’est pas le Turner réel -comment le serait-il, d’ailleurs, l’homme ayant pris plaisir à brouiller les pistes ? Il est une construction, un hybri­de entre ce que l’on sait de lui et les rêves, les interrogations d’artiste, la psyché de Leigh… Il n’est par conséquent pas moins riche que le personnage composé par Pialat.
 

Le réalisateur nous dépeint un Turner d’abord revêche, insoucieux des autres et cynique ; un atrab­ilaire au physique de mascaron, dans l’esprit de Germain Pilon ; une sorte de « cauchemar pétrifié », comme il l’avoue lui-même à son hôtesse de Margate (et future compagne), Sophia Caroline Booth : « When I see my reflection in a looking glass, I see a gargoyle ».
 

 

Article téléchargeable au format PDF (droits réservés) : ici

 


BAUDELAIRE Charles, Bénédiction, in Les fleurs du mal, Poulet-Malassis et De Broise, 1857, p. 14.

Le sujet fait débat. Au début du XXe siècle, Gustave Kahn relevait : « S’il est vrai que Turner aima juxtaposer certains Turner à certains Claude Lorrain, on concevrait qu’on plaçât certains Monet à côté de certains Turner. Ce serait com­parer deux aboutissements, rapprocher deux dates de l’Impressionnisme, ou plutôt […] ce serait rapprocher deux da­tes d’une histoire de la sensibilité visuelle » (L’exposition Claude Monet, Gazette des Beaux-Arts, 1er juillet 1901, p. 84). Olivier Cena a récemment développé une idée toute différente : « Turner n’annonce ni l’Impressionnisme (ce ne sont pas les couleurs de la lumière et de l’ombre qui l’intéressent) ni l’abstraction » (Les zones d’ombre du peintre William Turner, Télérama, 27 février 2010). Pourtant, la filiation entre les deux artistes fut rappelée -certes avec quel­ques nuances- lors del’exposition Turner, Whistler, Monet, au Grand Palais (13octobre 2004 - 17 janvier 2005) : « Les œuvres de Turner et de Whistler ont eu ainsi une influence certaine, quoique difficile à définir précisément, sur […] le père de l’Impressionnisme, et notamment sur le célèbre tableau Impression, soleil levant ».

CHAUDES-AIGUES J., La belle saison de Londres, La Revue de Paris, 1839, tome VIII, p. 271.

KAGANSKI Serge, Mr. Turner de Mike Leigh, un biopic ripoliné sans relief ni puissance, Les Inrockuptibles, 3 décem­bre 2014, n° 992, p. 70.

HUGO Victor, Notre-Dame de Paris, Charles Gosselin, 1831, tome I, p. 82.

« Quand je vois mon reflet dans une glace, je vois une gargouille ».

LENNEP (van) J., Aventures de Ferdinand Huyck, Librairie de L. Hachette et Cie, 1858, p. 300.

Comme lorsque Turner compare Sophia Booth à Aphrodite.

« It’s my sin », avoue Booth à Turner.

Négriers jetant par-dessus bord les morts et les mourants - Untyphon approche (1840). Ruskin voyait dans cette toile « the noblest sea that Turner has ever painted, and, if so, the noblest certainly ever painted by man » (Modern painters, George Allen, 1903, volume I, p. 404).

Il s’agit du meurtre de plus d’une centaine d’esclaves en 1781, sur le Zong, un navire négrier de Liverpool. Pour John McCoubrey, Turner aurait été davantage inspiré par la pratique des négriers espagnols ou portugais qui, pour échap­per à la traque de la Royal Navy (l’esclavage, dans l’empire britannique, fut aboli en 1833), allégeaient leurs cales en jetant les esclaves à la mer (Turner’s slave ship : abolition, Ruskin, and reception, Word & Image, 1998, volume 14, pp. 319-353).

CHIGNELL Robert, J. M. W. Turner, R.A., The Walter Scott Publishing Co., 1902, p. 200. Andrew Wilton propose la traduction suivante : « Tout le monde dans les enfléchures, abattez les mâts de hune et amarrez-vous ; / Le soleil couchant plein de rage et les nuages menaçants / Annoncent l’approche du Typhon. / Avant qu’il ne balaie les ponts, jetez par-dessus bord / Les morts et les mourants - ne tenez pas compte de leurs chaînes. / Espérance, Espérance, trompeuse Espérance ! / Où es-tu maintenant ? » (Turner, Imprimerie Nationale Editions, 2006, p. 183).

THORNBURY Walter, The life of J. M. W. Turner, R.A., Hurst and Blackett, 1862, volume 2, p. 126 : « His sedate and sarcastic love of mystification was mistaken for wilful deception -his self-denying and sparing habits for proofs of greedy avarice ».

Ce trait de caractère n’est pas sans rappeler la personnalité de John Ford. Joseph McBride, biographe du cinéaste américain, rapporte une anecdote éclairante sur sa manière de pratiquer la charité : « Ford found it much harder to express compassion to people face-to-face. Character actor Frank Baker, who appeared in many Ford movies, told Tag Gallagher a revealing story about Ford’s perverse approach to personal charity. An old actor Ford had known at Uni­versal came to his office during the depression era begging for money so his wife could have an operation. Ford phy­sically attacked the man, throwing him to the floor and demanding, "How dare you come here like this ? Who do you think you are to talk me this way ?" When the man hobbled away, Ford sent his business manager after him with à thousand-dollar check. Ford arranged for the operation, bought the couple a house, and helped support them for the rest of their lives » (Searching for John Ford, The University Press of Mississippi, 2001, p. 194).

 

 

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