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MR. TURNER, LUMIERE ET COULEUR (partie 2)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Cependant, « le fruit vaut mieux que l’écorce ». Derrière ce masque bien peu aimable, on devine un être complexe, au tempérament plus affectif que ne le laissent supposer ses manières, le ton de sa voix (les modulations de ses grognements, devrait-on dire !) ou ses paroles ; on perçoit une nature capable de tendresse, la plus belle peut-être, la plus sincère assurément, celle qui ne se laisse pas ostensiblement voir, mais se révèle -ou, plutôt, se laisse surprendre- dans d’infimes gestes, un re­gard furtif, la gaucherie touchante d’un compliment… Cette disposition se manifeste dans ses re­trouvailles avec son père, à son retour des Pays-Bas, dans l’admirable complicité qui les unit, ou sa détresse au moment de sa mort. On la reconnaît également dans sa liaison avec Sophia Booth, qui est bien plus que la recherche, par un homme âgé, d’une compagne pour rompre la solitude de ses vieux jours. Elle transparaît encore dans le souvenir vivace, en dépit des années, de sa jeune sœur Mary Ann, décédée à l’âge de sept ans et demi, ou dans l’émotion embuant discrètement ses yeux lors de l’évocation, par le mari de Sophia, du sort des esclaves qui embarquaient sur les navires nég­riers qu’il construisait, un récit empreint de compassion et de remords, dont il se remémorera sans doute, une décennie plus tard, en peignant l’un de ses tableaux les plus saisissants, Slavers throwing overboard the dead and dying - Typhoon coming on, consacré au massacre du Zong. L’horreur du sujet le marqua si vivement qu’il ne se contenta pas d’exprimer sa révolte avec les seules couleurs de sa palette, il en appela aussi aux mots, en écrivant ce poème, Fallacies of hope :

Aloft all hands, strike the topmasts and belay ;
Yon angry setting sun and fierce-edged clouds
Declare the Typhoon’s coming.
Before it sweeps your decks, throw overboard
The dead and dying - ne’er heed their chains.
Hope, Hope, fallacious Hope !
Where is thy market now ?

Les rapports du peintre avec Benjamin Haydon offrent un autre exemple de la complexité de sa per­sonnalité. Sa brusquerie face à l’impécuniosité de son confrère ne plaide évidemment pas en sa fa­veur. Pourtant, malgré sa réputation d’avarice, il n’hésite pas à annuler sa dette. Quels sens donner à ce geste ? Est-ce une marque de mépris ? Traduit-il sa volonté d’humilier un débiteur ? Cet élan de générosité intervient en fait après que Turner eut entendu le récit de ses infortunes domestiques -la perte de plusieurs enfants en bas-âge, l’état de langueur de sa femme, consécutif à ces deuils. Ces malheurs font inévitablement écho à l’histoire de sa propre mère, qui avait peu à peu sombré dans la folie après la disparition de sa sœur. Il n’est donc pas déraisonnable de conclure qu’il ressent, en cet­te circonstance, de l’empathie, même si sa mine est alors plus renfrognée que jamais...

 


LENNEP (van) J., Aventures de Ferdinand Huyck, Librairie de L. Hachette et Cie, 1858, p. 300.

Comme lorsque Turner compare Sophia Booth à Aphrodite.

« It’s my sin », avoue Booth à Turner.

Négriers jetant par-dessus bord les morts et les mourants - Untyphon approche (1840). Ruskin voyait dans cette toile « the noblest sea that Turner has ever painted, and, if so, the noblest certainly ever painted by man » (Modern painters, George Allen, 1903, volume I, p. 404).

Il s’agit du meurtre de plus d’une centaine d’esclaves en 1781, sur le Zong, un navire négrier de Liverpool. Pour John McCoubrey, Turner aurait été davantage inspiré par la pratique des négriers espagnols ou portugais qui, pour échap­per à la traque de la Royal Navy (l’esclavage, dans l’empire britannique, fut aboli en 1833), allégeaient leurs cales en jetant les esclaves à la mer (Turner’s slave ship : abolition, Ruskin, and reception, Word & Image, 1998, volume 14, pp. 319-353).

CHIGNELL Robert, J. M. W. Turner, R.A., The Walter Scott Publishing Co., 1902, p. 200. Andrew Wilton propose la traduction suivante : « Tout le monde dans les enfléchures, abattez les mâts de hune et amarrez-vous ; / Le soleil couchant plein de rage et les nuages menaçants / Annoncent l’approche du Typhon. / Avant qu’il ne balaie les ponts, jetez par-dessus bord / Les morts et les mourants - ne tenez pas compte de leurs chaînes. / Espérance, Espérance, trompeuse Espérance ! / Où es-tu maintenant ? » (Turner, Imprimerie Nationale Editions, 2006, p. 183).

THORNBURY Walter, The life of J. M. W. Turner, R.A., Hurst and Blackett, 1862, volume 2, p. 126 : « His sedate and sarcastic love of mystification was mistaken for wilful deception -his self-denying and sparing habits for proofs of greedy avarice ».

Ce trait de caractère n’est pas sans rappeler la personnalité de John Ford. Joseph McBride, biographe du cinéaste américain, rapporte une anecdote éclairante sur sa manière de pratiquer la charité : « Ford found it much harder to express compassion to people face-to-face. Character actor Frank Baker, who appeared in many Ford movies, told Tag Gallagher a revealing story about Ford’s perverse approach to personal charity. An old actor Ford had known at Uni­versal came to his office during the depression era begging for money so his wife could have an operation. Ford phy­sically attacked the man, throwing him to the floor and demanding, "How dare you come here like this ? Who do you think you are to talk me this way ?" When the man hobbled away, Ford sent his business manager after him with à thousand-dollar check. Ford arranged for the operation, bought the couple a house, and helped support them for the rest of their lives » (Searching for John Ford, The University Press of Mississippi, 2001, p. 194).

RUSKIN John, Modern painters, George Allen, 1904, volume V, p. 376 : « L’une des caractéristiques qui faussaient le plus l’opinion des gens à l’égard de Turner était sa curieuse répugnance à être aimable. Un jour où Turner dessinait avec l’un de ses meilleurs amis [Munro of Novar], devant le pont de Saint-Martin, l’ami se trouva en difficulté pour les coloris de son étude. Turner l’observa un moment, puis grommela : "Le papier que j’ai ne me convient pas ; lais­sez-moi essayer le vôtre". Ayant reçu un bloc, il s’éclipsa pendant une heure et demie. Quand il revint, il jeta le carnet en bougonnant : "On ne peut rien faire du vôtre non plus". Il y avait trois esquisses dessus, trois états distincts, mon­trant la méthode d’application du coloris du début à la fin, et résolvant toutes les difficultés que son ami avait ren­contrées ».

MARSA Julien, Formolisme : Mr. Turner, Critikat, 2 décembre 2014.

Rain, steam and speed -The Great Western Railway (Pluie, vapeur et vitesse - Le grand chemin de fer de l’Ouest), 1844.

GAUTIER Théophile, Histoire du Romantisme, suivie de notices romantiques et d’une étude sur la poésie française (1830-1868), Charpentier et Cie, 1874, p. 371.

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