Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

MR. TURNER, LUMIERE ET COULEUR (partie 3)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

De la même façon, sa conduite envers Hannah Danby, sa servante, est moins transparente qu’il n’y paraît. Certes, elle relève a priori d’une goujaterie achevée. L’artiste semble en effet considérer son employée comme un élément de son décor, une ombre muette et linceulée d’amertume, s’animant seulement pour satisfaire ses pulsions sexuelles. Toutefois, aussi, on ne saurait affirmer que der­rière sa muflerie ne se cache aucun sentiment. Nous en voulons pour preuve le nom affectueux qu’il adresse spontanément à Sophia, « Damsel », qui n’est autre que celui qu’il réservait à Hannah. Si dans le premier cas sa valeur hypocoristique n’est pas douteuse, il n’y a aucune raison pour qu’il en soit autrement dans l’autre.

L’absence de chaleur, de courtoisie qu’affecte le héros du film de Mike Leigh dans ses relations avec les autres, est cohérente avec les témoignages laissés par ceux qui connurent l’homme, en particu­lier Ruskin : « One of the points in Turner which increased the general falseness of impression respec­ting him was a curious dislike he had to appear kind. Drawing, with one of his best friends, at the brid­ge of St. Martin’s, the friend got into great difficulty over a coloured sketch. Turner looked over him a little while, then said, in a grumbling way -"I haven’t got any paper I like ; let me try yours". Receiving a block book, he disappeared for an hour and a half. Returning, he threw the book down, with a growl, saying -"I can’t make anything of your paper". There were three sketches on it, in three distinct sta­tes of progress, showing the process of colouring from beginning to end, and clearing up every diffi­culty which his friend had got into ».

Cette anecdote confirme que Turner était bien plus soucieux des autres que ne le suggèrent les ap­parences. Ce que le cinéaste anglais et son interpète principal, Timothy Spall, ont finement rendu. La subtilité de ce portrait paraît cependant avoir totalement échappée à Julien Marsa qui, dans une analyse très approximative sur le site Critikat, n’a vu dans cette représentation que l’expression d’un égoïsme monolithe, sur lequel Leigh porterait un regard complaisant : « On retrouve ici un écueil bien connu du biopic, celui du culte de l’artiste incompris, du génie en avance sur son temps, qui permet de justifier tous ses comportements, aussi abjects soient-ils. Le rapport qu’entretient Turner avec son entourage (sa servante qu’il tripote impunément, ses propres enfant [sic] dont il se fiche complè­tement) est ainsi présenté comme faisant partie du folklore de sa vie, avec une neutralité, voire mê­me une connivence qui font froid dans le dos. L’artiste dans sa tour d’ivoire, qui se préoccupe peu des affaires de son propre monde et préfère le repli sur sa petite personne, voici ce qui semble intéresser Mike Leigh ».

 


RUSKIN John, Modern painters, George Allen, 1904, volume V, p. 376 : « L’une des caractéristiques qui faussaient le plus l’opinion des gens à l’égard de Turner était sa curieuse répugnance à être aimable. Un jour où Turner dessinait avec l’un de ses meilleurs amis [Munro of Novar], devant le pont de Saint-Martin, l’ami se trouva en difficulté pour les coloris de son étude. Turner l’observa un moment, puis grommela : "Le papier que j’ai ne me convient pas ; lais­sez-moi essayer le vôtre". Ayant reçu un bloc, il s’éclipsa pendant une heure et demie. Quand il revint, il jeta le carnet en bougonnant : "On ne peut rien faire du vôtre non plus". Il y avait trois esquisses dessus, trois états distincts, mon­trant la méthode d’application du coloris du début à la fin, et résolvant toutes les difficultés que son ami avait ren­contrées ».

MARSA Julien, Formolisme : Mr. Turner, Critikat, 2 décembre 2014.

Rain, steam and speed -The Great Western Railway (Pluie, vapeur et vitesse - Le grand chemin de fer de l’Ouest), 1844.

GAUTIER Théophile, Histoire du Romantisme, suivie de notices romantiques et d’une étude sur la poésie française (1830-1868), Charpentier et Cie, 1874, p. 371.

WILTON Andrew, op. cit., p. 8.

The bay of Baiæ, with Apollo and the Sibyl (La baie de Baiæ, Apollon et la Sibylle), 1823.

WAT pierre, Turner, menteur magnifique, Hazan, 2010.

Commenter cet article