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MR. TURNER, LUMIERE ET COULEUR (partie 6)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Bien sûr, si Kaganski fait une telle consommation d’encaustique, ce n’est pas pour entretenir les 770  de parquet de la galerie des Glaces, mais pour dénoncer le classicisme, l’académisme des films « en costumes ». Des notions ô combien péjoratives, notamment à notre époque, seuls pa­raissent garantir la valeur d’une œuvre son potentiel subversif, sa capacité à transgresser les règles, à faire voler en éclats les codes, expressions cache-misère utilisées avec gourmandise par une partie de l’intelligentsia pour encenser certaines créations, certaines performances à visées prétendu­ment artistiques, comme les mystifications de Milo Moiré -qu’on a pu voir, lors de la dernière foire d’art contemporain de Cologne, composer(?) une toile avec des œufs remplis de colorants, expul­sés… de son vagin (vieux fantasme tout droit sorti de L’empire des sens)- ou de Deborah de Robertis, artiste influencé par la Vierge et Michael Jackson (!), qui, il y a quelques mois, a « exposé » -je cite…- sa vulve aux regards des visiteurs du musée d’Orsay venus contempler le tableau de Courbet, L’origi­ne du monde. Mais je suis médisant ! Ces actes sont pensés, conceptualisés, ils « font sens », se­lon la locution à la mode : c’est donc de l’art ! Aussi faut-il avoir l’esprit particulièrement mal tourné pour ne voir en eux que des exhibitions émoustillantes de corps soumis -dans leur apparence ou leurs postures- aux normes de l’esthétique pornographique (pubis soigneusement épilé pour Milo Moiré, lèvres de la vulve généreusement écartées pour Deborah de Robertis), et être misonéiste dans l’âme pour ne pas s’extasier devant les audacieuses ruptures qu’ils introduisent dans la prati­que artistique… Je trouve d’ailleurs Gianni Haver, sociologue de l’image à l’Université de Lausanne, un brin réactionnaire quand il écrit : « [Milo Moiré] ne révolutionne pas grand-chose […] mais elle sait se faire remarquer ». C’est le moins que l’on puisse dire ! On trouve sur le site de la jeune femme la recension des articles consacrés à ses exploits, soit plus de trois cent cinquante liens ! Cette compi­lation reflète bien le délire autolâtre de nombre de (pseudo-)artistes contemporains qui, au lieu de s’effacer modestement derrière leur œuvre, à la manière des peintres du Moyen-Âge, souvent ano­nymes, veulent narcissiquement l’incarner…

Cependant, le classicisme, l’académisme sont des concepts mouvants et très subjectifs. Ainsi, si pour Kaganski et Marsa il ne fait aucun doute que Mr. Turner est à ranger dans ces catégories, leurs conf­rères du Monde (Thomas Sotinel), de Télérama (Aurélien Ferenczi) ou de Marianne (Danièle Hey­mann) ont des avis exactement opposés : « Mr. Turner n’a rien du biopic pompeux, encore moins de l’hagiographie académique ». Cyril Béghin (Cahiers du Cinéma) adopte quant à lui un point de vue intermédiaire : « Le plaisir inattendu du film de Leigh tient à ce contraste maintenu entre l’écrin chic de la mise en scène -son académisme- et l’iconoclasme grommelant du peintre ».

 


ROBERTIS (de) Deborah, J’ai exposé mon sexe devant L’origine du monde, L’Obs, 12 juin 2014.

Nous sommes assez tenté de lui suggérer, pour une future prestation, de s’installer dans la caverne du Pont-d’Arc, réplique de la grotte Chauvet actuellement en construction, où elle pourrait établir de manière très saisissante, par l’offrande de ses orifices intimes à la curiosité du public, l’analogie existante entre l’appareil reproducteur féminin et toute cavité naturelle, immémorial symbole matriciel.

Milo Moiré commente ainsi ses motivations : « C’est une expérience personnelle, intuitive dans laquelle, je peux développer une profonde intensité, mais aussi la sincérité de mon art. Je crée et j’utilise la source originale de la fé­minité, mon vagin » (PASQUIER Anne-Florence, Elle pond des œufs avec son sexe, Le Matin, 16 avril 2014).

Ibidem.

Heymann Danièle, Mr. Turner : ceci n’est pas un biopic, Marianne, 28 novembre 2014, n° 919, p. 85.

BEGHIN Cyril, Mr. Turner de Mike Leigh : poil de maître, Cahiers du Cinéma, décembre 2014, n° 706, p. 37.

« "Les tableaux sont bourrés de clichés", reconnaît Laurence des Cars, l’une des commissaires de l’exposition d’Or­say. Il n’empêche, Gérôme et Cabanel étaient de prodigieux créateurs d’images. S’ils avaient vécu plus tard, ils se­raient sans doute devenus des réalisateurs, car leurs compositions évoquent souvent des plans en Cinémascope. Ce n’est pas un hasard si, comme le constate Dominique de Font-Réaulx, autre commissaire, "leur influence s’est jouée sur grand écran, et non dans la peinture". Leurs toiles sont en effet les ancêtres des films hollywoodiens. Cléopâtre essayant des poisons sur des condamnés à mort, exécuté par Cabanel, a influencé les réalisateurs de péplums, et particulièrement D. W. Griffith pour Intolérance (1916). Gérôme, lui, a plus encore marqué les esprits, inspirant Ben Hur, Spartacus et même Gladiator » (Colonna-Césari Annick, Le retour en grâce des peintres pompiers, L’Express, 12 novembre 2010).

ROSENBERG Harold, La tradition du nouveau, Les Editions de Minuit, 1962.

BELL Daniel, Les formes de l’expérience culturelle, Communications, 1963, n° 2, p. 14.

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