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MR. TURNER, LUMIERE ET COULEUR (partie 7)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

L’idée de rupture, si valorisée dans le monde de l’art depuis le XIXe siècle, au point de devenir -abusi­vement- synonyme de progrès, n’est guère plus lisible. Car, sauf lorsqu’elle émerge de courants ex­trêmement marginaux, tel l’Actionnisme viennois, qui par ses outrances auraient sans doute offus­qué les participants des bacchanales antiques, elle désigne moins une révolution qu’une évolution, résultant de l’interprétation ou la transformation de ce qui précède, et, sur le plan technique, de l’amplification ou la systématisation de procédés (contre-plongées de Citizen Kane, par exemple). L’hétérodoxie est d’autant plus difficile à appréhender que les avant-gardes d’hier deviennent par­fois les classiques d’aujourd’hui. A l’inverse, il arrive que des mouvements autrefois tournés en ridi­cule pour leur conservatisme par les éclaireurs du bon goût, connaissent avec le temps une forme de réhabilitation (voir les récentes expositions consacrées à Jean-Léon Gérôme et Alexandre Cabanel, peintres pompiers dont on souligne désormais la modernité, en raison de leur l’influence sur le ciné­ma hollywoodien). Enfin, rappelons qu’il existe aussi un académisme de la rupture, d’un culte du nouveau : « La société de masse renferme, selon l’expression d’Harold Rosenberg, "la tradition de la nouveauté". Dans ces conditions il n’y a même plus d’avant-garde possible, car celle-ci est, par nature, rejet de la tradition, obtenu grâce au scandale. Dans la culture moderne, le scandale est avi­dement recherché, comme une sensation parmi tant d’autres. La modernité mutile l’avant-garde. […] Comme bien souvent dans le passé, la figure de l’artiste en révolte est devenue ultérieurement la seule acceptée par la société. Mais le style moderne a vieilli. Les styles de révolte sont devenus le nou­vel académisme, et les artistes ont été étouffés par le public ».

Nous pensons in fine que, à l’instar du savoir, il y a, à quelques exceptions près, une dimension cumu­lative de la création. Aucune œuvre ne surgit du néant. Même les plus transgressives s’appuient sur une tradition. La différence entre le créateur et l’imitateur vient de ce que le premier la subli­me, la dépasse. Leigh ne fait pas autre chose ici. Mr. Turner n’a pas honte de son socle culturel ; pour autant, ce film n’est pas empesé, figé, car son auteur ne fait montre d’aucune nostalgie du passé, d’aucune kaïnophobie, mais au contraire transcende ses références en se tournant résolument vers l’avenir, par l’emploi habile et judicieux des technologies numériques.

« "Les tableaux sont bourrés de clichés", reconnaît Laurence des Cars, l’une des commissaires de l’exposition d’Or­say. Il n’empêche, Gérôme et Cabanel étaient de prodigieux créateurs d’images. S’ils avaient vécu plus tard, ils se­raient sans doute devenus des réalisateurs, car leurs compositions évoquent souvent des plans en Cinémascope. Ce n’est pas un hasard si, comme le constate Dominique de Font-Réaulx, autre commissaire, "leur influence s’est jouée sur grand écran, et non dans la peinture". Leurs toiles sont en effet les ancêtres des films hollywoodiens. Cléopâtre essayant des poisons sur des condamnés à mort, exécuté par Cabanel, a influencé les réalisateurs de péplums, et particulièrement D. W. Griffith pour Intolérance (1916). Gérôme, lui, a plus encore marqué les esprits, inspirant Ben Hur, Spartacus et même Gladiator » (Colonna-Césari Annick, Le retour en grâce des peintres pompiers, L’Express, 12 novembre 2010).

ROSENBERG Harold, La tradition du nouveau, Les Editions de Minuit, 1962.

BELL Daniel, Les formes de l’expérience culturelle, Communications, 1963, n° 2, p. 14.

Tel est le sens de la citation de Newton placée en exergue de ce développement.

Une œuvre comme Les demoiselles d’Avignon, de Picasso, montre bien ce mouvement. Jugé subversif lors de sa présentation, même par Apollinaire ou Braque, ce tableau n’a pourtant pas surgi du néant. Il est une addition d’inf­luences -Cézanne, masques africains…- sublimées par la créativité de l’artiste espagnol.

GAUTIER Théophile, L’art moderne, Michel Lévy Frères, 1856, p. 285 : « Les grandes lignes du paysage sont, en général, exactes, mais il n’en est pas de même de certains détails et surtout de certains effets lumineux qui rappel­lent plutôt les ciels anglais de Turner, tout diaprés d'iris, tout opalisés de vapeurs ».

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