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MR. TURNER, LUMIERE ET COULEUR (partie 8)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Un film « tout diapré d’iris, tout opalisé de vapeurs »…

On pourrait appliquer cette poétique formule de Théophile Gautier au travail de Dick Pope, le chef opérateur de Mike Leigh. La lumière qu’il compose, vibrante et iridescente, passe en effet par toutes les nuances du spectre visible, de l’incarnat d’une aurore hollandaise, à la moire violette d’un cré­puscule. L’objectif de sa caméra paraît s’être mué en prisme !

Mr. Turner est en fait à l’image de son sujet : pictural. Comme sur la toile d’un peintre, les couleurs, les matières se fondent à l’écran. La blancheur crayeuse des falaises de Margate s’amalgame ainsi à l’ambre gris des flots qui les baignent, tandis que dans le ciel londonien l’haleine de cendre du remor­queur conduisant le HMS Temeraire à son dernier mouillage se mêle aux nuées mordorées du cou­chant…

Les contempteurs de l’académisme voient évidement dans cette approche la volonté, très condam­nable, de « faire tableau à chaque plan ». Pour Marsa, il en résulte une faute capitale : « Elle rend la peinture de Turner totalement invisible […]. L’œil du peintre ne donne plus alors le sentiment de sai­sir quelque chose qui lui serait singulier, car tout est déjà là, sur l’écran, avant même qu’il ne pose le regard dessus ». Mais c’est précisément dans ces reconstitutions que Mr. Turner trouve son princi­pal intérêt et nous touche au cœur. Car elles ont une dimension immersive. Elles nous plongent dans le regard de l’artiste, nous offrent la possibilité de voir le monde tel qu’il le percevait, c’est-à-dire « au foyer saint des rayons primitifs ». En sorte que ce film aurait pu s’intituler Dans les yeux de William Turner

 

GAUTIER Théophile, L’art moderne, Michel Lévy Frères, 1856, p. 285 : « Les grandes lignes du paysage sont, en général, exactes, mais il n’en est pas de même de certains détails et surtout de certains effets lumineux qui rappel­lent plutôt les ciels anglais de Turner, tout diaprés d'iris, tout opalisés de vapeurs ».

The fighting Temeraire tugged to her last berth to be broken up (Le Téméraire remorqué à son dernier mouillage pour y être détruit), 1838.

MARSA Julien, op. cit..

Ibidem.

BAUDELAIRE Charles, Bénédiction, in Les fleurs du mal, op. cit., p. 14.

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