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MR. TURNER, LUMIERE ET COULEUR (partie 9)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Zoom sur… Ulysse au pays des merveilles

En 1842, Turner peignit un tableau au titre interminable, comme il en avait seul le secret : Snow storm - Steam-boat off a harbour’s mouth making signals in shallow water, and going by the lead. La suite précise que cette œuvre était le résultat d’une expérience personnelle : The author was in this storm on the night the Ariel left Harwich. Ainsi l’artiste aurait-il assisté à la tempête dépeinte sur sa toile alors qu’il se trouvait à bord de l’Ariel. Mais pas depuis sa cabine, ni même du pont du navire ! Si l’on accrédite ses affirmations (faites au révérend William Kingsley), il était attaché au grand mât du voi­lier : « I got the sailors to lash me to the mast to observe it ; I was lashed for four hours, and I did not ex­pect to escape, but I felt bound to record it if I did ». Une (im)posture ulyssienne séduisante… et bien sûr sans réalité historique ! Aucune trace d’un bateau baptisé Ariel -l’esprit de l’air, dans la pièce de Shakespeare The tempest- n’a jamais été trouvée dans les registres maritimes de l’époque. Il n’est pas impossible que Turner se soit souvenu d’une composition d’Horace Vernet (Joseph Vernet atta­ché à un mât étudie les effets de la tempête - 1822) pour se moquer de son interlocuteur, qui l’avait fâché…

Leigh inclut cependant cette anecdote dans son scénario. Difficile d’imaginer qu’il en ignorait le ca­ractère légendaire, tant le reste du film est bien renseigné. S’il la reprend, c’est d’abord pour son po­tentiel cinématographique, son romantisme teinté de fantastique. Avec son visage de monstre chthonien, ses cheveux ruisselants de glace et son regard halluciné, palpitent de noirs éclairs, Turner-Spall rappelle le roi des Auxcriniers, ce « baladin lugubre de la tempête », évoqué par Victor Hugo dans Les travailleurs de la mer.

La scène est par ailleurs une puissante métaphore de la fureur créative du peintre, de son désir vis­céral de ne faire qu’un avec les éléments, de se laisser engloutir dans leur vortex fécond, pour mieux les assimiler, et ensuite les reproduire…

 

 

Tempête de neige. Vapeur à l’entrée d’un port lançant des signaux en eau peu profonde, et avançant en sondant.

L’auteur se trouvait pris dans cette tempête la nuit où l’Ariel quitta Harwich.

RUSKIN John, Modern painters, George Allen, 1904, volume V, p. 375 : « J’avais obtenu des marins qu’ils m’atta­chent au mât pour me permettre d’observer [la tempête] : j’y suis resté quatre heures, sans croire que j’en sortirais vivant, mais résolu à en témoigner si c’était le cas ».

HUGO Victor, Les travailleurs de la mer, A. Lacroix, Verbœckhoven et Cie, 1866, tome 1, p. 32.

KEATS John, Ode on a Grecian urn, in The odes, Siegle, Hill & Co, 1903, p. 3 : « Beauté est vérité et vérité beauté. Voilà tout ce que l’on sait sur terre et tout ce qu’il faut savoir ».

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