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Oslo, 31 août (Oslo, 31 august)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Oslo, 31 août 1  
Synopsis
 
C’est le dernier jour de l’été. Anders (Anders Danielsen Lie), en fin de cure de désintoxication, se rend en ville le temps d’une journée pour un entretien d’embauche. L’occasion d’un bilan sur les opportunités manquées, les rêves de jeunesse envolés, et, peut-être, l’espoir d’un nouveau départ… 
 
Fiche techniqueOslo--31-aout---Affiche.jpg
 
Film norvégien
Année de production : 2012
Durée : 1h35
Réalisation : Joachim Trier
Scénario : Joachim Trier, Eskil Vogt 
Image : Jacob Ihre
Avec Anders Danielsen Lie (Anders), Hans Olav Brenner (Thomas), Ingrid Olava (Rebecca), Anders Borchgrevink (Øystein)...
 


Critique 
 
Les films qui nous touchent le plus sont souvent les plus difficiles à commenter. En effet, s’ils trouvent un tel écho en nous, c’est qu’ils font vibrer au plus profond de notre être quelque chose de très intime. Parler d’eux revient par conséquent à se dévoiler un peu. Oslo, 31 août, tout comme Melancholia l’année dernière (singulière coïncidence, tous les deux ont été mis en scène par un cinéaste portant le même patronyme, Trier…), appartient à ces œuvres rares, qui ont l’apparence d’une rencontre…

J’ai donc mis du temps à me lancer dans cette critique, qui sera forcément imparfaite. Deux choix se présentaient à moi : soit avoir une approche distanciée du sujet, pour ne pas trop m’impliquer, soit m’exposer, ce qui n’est pas le but de ce site. J’ai préféré la première solution, en me dissimulant derrière quelques textes. Que l’on me pardonne par avance les trop nombreuses citations émaillant cette chronique…
 
 
Oslo, 31 août 2 
Rappelons tout d’abord qu’Oslo, 31 août est inspiré du Feu follet de Pierre Drieu La Rochelle, déjà porté à l’écran en 1963 par Louis Malle (je ne parlerai pas de cette adaptation, que je n’ai pas vue). Joachim Trier en tire un film à l’image de la lumière éthérée des derniers feux de l’été norvégien, déclinante et cependant encore vibrante du souvenir évanescent des chaleurs estivales. Elle allonge les ombres, qui donnent aux paysages, aux silhouettes un rendu plus fin, plus délicat. C’est Le soleil noir des regrets, selon le titre d’un livre de Philippe Walter. Ce qui fait d’Oslo, 31 août une chronique désenchantée et mélancolique. 
 
Anders est en fait dans la même situation que Justine, l’héroïne de Melancholia, dont je disais qu’elle porte sur le monde un regard aiguisé. L’historien des idées Jean Starobinsky explique dans La mélancolie au miroir : L’œil du mélancolique fixe l’insubstantiel et le périssable, sa propre image. Fabrice Roussel dit à peu près la même chose : Le mélancolique […] est aussi celui qui peut contempler l'intellect dans sa pureté  (Le concept de mélancolie chez Aristote, Revue d'histoire des sciences - 1988).

Le malaise saturnien est donc vecteur de lucidité. Anders, à la faveur de sa cure de désintoxication, peut ainsi considérer froidement sa vie et l’existence de ceux qu’il a connus au temps vaporeux de ses paradis artificiels. Et de constater qu’ils ne sont pas à la hauteur de ses exigences.
 
 
Oslo, 31 août 3 
Cette clairvoyance, résultat de la mise à distance de la conscience face au désenchantement du monde (Jean Starobinsky), enferme le sujet dans un cercle de solitude, où le sadisme se retourne en masochisme (Hélène Petitpierre, Jean Starobinsky, la mélancolie au miroir, Figures de la psychanalyse - 2001), c’est-à-dire en autodestruction. Une solitude du mélancolique magnifiquement chantée par Charles Baudelaire dans l’un des plus beaux poèmes de Spleen et idéal, L'héautontimorouménos (littéralement Le bourreau de soi-même, le titre d’une pièce de Térence), qui colle parfaitement au héros d’Oslo, 31 août : 
 
Je suis de mon cœur le vampire,
Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire !
 
 
Pour autant, le film de Joachim Trier n’est pas glauque (au sens de sordide). Baudelaire, encore lui, disait dans Fusées : J'ai trouvé la définition du beau. […] C'est quelque chose d'ardent et de triste. Je ne prétends pas que la joie ne puisse pas s'associer avec la beauté, mais je dis que la joie est un des ornements les plus vulgaires, tandis que la mélancolie en est pour ainsi dire l'illustre compagne, à ce point que je ne conçois guère […] un type de beauté où il n'y ait du malheur. Ce qui fait de la trajectoire tragique d’Anders un spectacle sublime. Mais pour raisonner ainsi, peut-être mon cerveau est-il un miroir ensorcelé, pour reprendre une autre belle formule de l’auteur des Fleurs du mal 
 
Oslo, 31 août 4 
Mais parlons un peu cinéma… La mise en scène très Nouvelle vague de Joachim Trier permet de capter au plus près le jeu infiniment délicat d’Anders Danielsen Lie, dont la grâce diaphane insuffle une incroyable pureté à son personnage, qui semble se demander, pendant tout le film, comme Baudelaire (encore !) : 
 
Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie ?
 
 
Le cinéaste norvégien mène également son récit avec beaucoup d’intelligence, introduisant un vrai suspense quant au sort final d’Anders. Le suicide hante certes le film dès l’admirable scène d’ouverture, qui nous montre le jeune homme au bord d’un étang, emplissant de pierres les poches de son pantalon, avant de s’avancer lentement dans l’eau dormante, puis de disparaître, ne laissant à sa surface qu’une imperceptible ride argentée et éphémère, comme le ferait une jeune feuille prématurément tombée d’un arbre.

Pourtant, on sent que son instinct de survie peut l’emporter, en particulier lors de son ultime virée nocturne, où il rencontre une jeune femme qui l’entraîne sur son vélo à travers la nuit d’Oslo. Joachim Trier nous le montre étreignant sa taille, le visage incliné contre son dos, dans l’attitude classique du mélancolique. Tête penchée, écrit Anne Larue, coude replié, yeux baissés : l’iconographie de la mélancolie traduit par cette posture bien connue l’accablement, la lourdeur de l’âme malade, le poids moral et physique d’une tête qui […] pèse et pense à la fois (Pour une histoire du regard : la mélancolie dans les lettres et les arts, Lettres actuelles - 1995). Anders semble ainsi écouter les battements du cœur de sa partenaire d’un soir, comme pour percevoir une dernière fois la musique intime de la vie, et se convaincre de continuer -ou de cesser- sa lutte. A moins qu’il ne tète la douleur comme une bonne louve (Le cygne, Charles Baudelaire), dans un ultime combat entre Eros et Thanatos…
 
 
Oslo, 31 août 5 
Oslo, 31 août a la beauté poétique des petites flammes fugitives qui illuminent les mélancolies nocturnes et solitaires des cimetières, et que l’on interprétait autrefois comme la manifestation d’âmes en peine, les feux follets, mais que les scientifiques ont malheureusement ramenées à de prosaïques combustions de gaz se dégageant de la matière organique en décomposition.

Bref, un film beau à pleurer, en dépit -ou plutôt grâce- à l’absence de pathos… Somptueux. Et je pèse mes mots ! Le cinéma nordique ne cesse de m’émerveiller… Et un grand merci à Mymp, qui m’avait fait remarquer, à propos de ma critique d’A l’aveugle, qu’il y avait bien d’autres films à voir, dont celui-ci. Sans lui, je serais passé à côté de ma plus belle émotion cinématographique de ce début d’année…
 
 
Ma note - 5/5
 
A consulter : Press-book du film

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Antoine 08/04/2012 11:15

J'ai - enfin - eu le temps de lire ton très beau texte irrigué par l'Héautontimorouménos (dont il est inutile, je pense, de dire combien j'aime ce poème). As-tu lu le livre de Philippe Fraisse sur
Kubrick ? C'est fort inégal mais il y a un passage intéressant sur la mélancolie (plus précisément sur Je t'aime, je t'aime de Resnais ; pages 179 à 185) dans lequel l'auteur explique que le
mélancolique n'est pas, par nature, apte à agir de façon radicale (en se suicidant, par exemple...). Cela m'avait semblé pertinent.

CHRISTOPHE LEFEVRE 09/04/2012 00:22



Non, je ne connais pas le livre de Fraisse. Mais je vais peut-être me laisser tenter, car tout ce qui touche à la mélancolie m'intéresse ! D'ailleurs, tu m'avais demandé si je n'envisageais pas
un jour de faire un dossier thématique sur la photographie au incmé. Sans doute. Mais avant cela, quand j'aurai le temps, je ferai un texte sur la mélancolie au cinéma...



mymp 01/04/2012 12:13

Comment ça "critique imparfaite" ?! Alors disons plutôt critique parfaite dans son imperfection :) Et puis je suis sûr, lisant et découvrant les merveilleuses critiques autour de ce film
magnifique, que tu serais allé le voir sans qu'on t'y pousse.
En tout cas, ta critique est très belle, et même si tu te "dissimules", les nombreuses citations sont très bien choisies, complètement en phase avec le film. J'aurais bien voulu lire, quand même,
celle où tu te dévoilais un peu plus :) La citation par rapport à la posture du mélancolique est magnifique, et puis tellement significative par rapport à tout ce que dit le film.

PS : rien à voir, mais je tenais à te remercier pour ton article sur Premiers désirs car, tous les jours, il m'apporte au moins 5 visiteurs :) Je ne te dirai pas pour quelles raisons (la décence
m'y contraint), mais je pense que tu saisis les allusions !

CHRISTOPHE LEFEVRE 02/04/2012 00:09



Merci, ton commentaire me va droit au coeur, car j'ai tellement aimé ce film, que je voulais donner le meilleur. Je ne sais si j'ai réussi, mais l'intention y est... Quant à la version plus
perosnnelle, je la garde pour l'instant pour moi  On verra, un jour, car j'aimerais bien faire un site uniquement
sur la mélancolie, et son illustration dans les arts et la littérature... J'ai failli quand même le rater ! Car je n'avais pas vu qu'il passait à Dijon. C'est ton alerte qui m'a fait regarder les
programmes des cinémas d'art et essai dijonnais. Et j'ai vu qu'il y avait de belles choses à voir... Quant à Premiers désirs, ravi qu'il fasse tourner ton compteur. Et je crois savoir pourquoi !!



palilia 31/03/2012 11:06

elle est très mélancolique ta critique Christophe et je ne comprends pas tout, ce qui est normal, puisque je n'ai pas vu le film mais je comprends que tu as été personnellement très touché par ce
film.

CHRISTOPHE LEFEVRE 31/03/2012 11:29



Meric pour ton commentaire, car ce film, et cette critique, sont importants pour moi... Je me suis un peu retrouver dans le héros de ce film, même si je ne souffre pas d'addiction. Mais le regard
qu'il porte sur sa vie, sur le monde, sont un peu les miens...



Wilyrah 31/03/2012 10:55

En effet, il est vraiment difficile de s'exprimer sur un film qui nous a touché sans se révéler à travers les lignes. L'art sollicite l'âme de chacun d'entre nous et parfois une oeuvre nous touche,
au delà de toute considération technique ou objective.

CHRISTOPHE LEFEVRE 31/03/2012 11:30



Oui, c'est pour cela qu'il ya assez peu de commentaires techniques sur ce film, dans mon cas...



ffred 31/03/2012 10:41

Un de mes préférés de l'année pour l'instant...il me hante encore des semaines après...

CHRISTOPHE LEFEVRE 31/03/2012 11:31



Moi aussi, car je l'ai vu il y a pas mal de temps. Mais le regard d'Anders, sur sa vie, sur le monde, c'est un peu le mien, donc je suis très touché par ce film. Le plus de cette année, pour
l'instant. Mais je pense, aussi, pour un bon moment !