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Planète interdite (Forbidden planet)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Planète interdite 1
 
Synopsis
 
2257. Le croiseur des Planètes Unies C57D, après une année de vol, arrive en vue d’Altaïr IV. La mission de l’équipage du commandant Adams (Leslie Nielsen) est de trouver les survivants d’une expédition scientifique arrivée sur la planète vingt ans auparavant. Mais de l’équipage du Belléphoron il ne reste plus que le docteur Morbius (Walter Pidgeon) et sa fille, Altaira (Anne Francis). L’homme tente vainement par radio de dissuader ses sauveteurs d’atterrir. Le commandant décide néanmoins de suivre ses ordres… 
 
Fiche techniquePlanète interdite - Affiche
 
Film américain
Année de production : 1956
Durée : 1h38
Réalisation : Fred McLeod Wilcox
Scénario : Cyril Hume
Image : George J Folsey
Avec Walter Pidgeon (Edward Morbius), Anne Francis (Altaira Morbius), Leslie Nielsen (Commandant JJ Adams), Jack Kelly (Lieutenant Jerry Farman)...   
 


Critique
 
Planète interdite, avant-dernier film du peu prolifique Fred McLeod Wilcox (dix longs métrages tournés en 22 ans de carrière, dont trois de la série Lassie, et un court), s’inspire d’une pièce de William Shakespeare, La tempête. Dans cette tragicomédie, le dramaturge anglais raconte l’exil de Prospero, duc de Milan, et de sa fille Miranda, sur une île déserte. Capable par la magie de maîtriser les éléments naturels et les esprits, dont Caliban, un génie monstrueux, le souverain déchu provoque le naufrage d'un navire transportant le roi de Naples, son fils Ferdinand, ainsi que son frère parjure, Antonio, auxquels il fera subir une série d’épreuves à caractère initiatique… 
 
Le spectateur de 2012 portera peut-être un regard un brin ironique sur cet ancêtre du space-opera. Sans doute s’amusera-t-il du décalage entre la réalité historique et le futur de la conquête spatiale imaginé par Allen Adler et Irving Block, décalage dont témoigne le propos introductif énoncé en voix-off par Les Tremayne (le général Mann dans La guerre des mondes de Byron Haskin) : In the final decade of the 21st century, men and women in rocket ships landed on the moon. By 2200 AD, they had reached the other planets of our solar system. Almost at once there followed the discovery of hyperdrive through which the speed of light was first attained and later greatly surpassed. And so at last mankind began the conquest and colonization of deep space.

Les intermèdes burlesques –notamment avec le cuisinier du croiseur, où la découverte du sentiment amoureux par l’ingénue Altaira- sembleront également déplacés par rapport au ton général du film, assez sombre. Mais surtout, Kubrick, avec 2001, l’odyssée de l’espace, a donné à la science-fiction une œuvre si définitive, que se soit esthétiquement ou sur le plan métaphysique, que tout ce qui la précède -et même la suit- a tendance à paraître dépassé… 
 
Planète interdite 2 
Pourtant, Planète interdite est bien plus qu’un simple objet de curiosité vintage. D’abord, parce qu’il est l’un des premiers films d’anticipation à avoir été tourné en couleur et en cinémascope, prouvant ainsi l’ambition artistique de ses auteurs. Les paysages de la planète (photo) sont d’une beauté qui n’a rien a envier aux productions plus récentes, comme Mission to Mars de Brian de Palma, par exemple.

Le design des décors est suffisamment sobre pour ne pas être trop daté. On les doit au talent de Cedric Gibbons, directeur artistique de 1 050 films selon IMDB ! Vous avez bien lu. Il n’y a pas d’erreur de frappe ! Une carrière incroyable, qui lui valut une quarantaine de nominations aux Oscars (!) et onze statuettes, en particulier pour La veuve joyeuse de Lubitsch, Un américain à Paris et Les ensorcelés de Minnelli, ou encore Jules César de Mankiewicz. Un métier en voie de disparition, les décorateurs, pour ce genre de films dit à grand spectacle, étant peu à peu remplacés par les infographistes. Dommage, car les œuvres y perdent un peu de leur âme…

Le travail sur les costumes évite également les extravagances, donc le ridicule rétrospectif. Ceux portés par Anne Francis, d’inspiration antique (photo), sont signés Helen Rose, qui fut elle aussi oscarisée dans son domaine pour Les ensorcelés. Les vêtements masculins ont été dessinés par Walter Plunkett (photo), que l’on retrouve au générique de nombreux films de Ford (Le mouchard, Marie Stuart, Révolte à Dublin, La chevauchée fantastique, Frontière chinoise) et à celui d’Autant en emporte le vent.
 
 
Planète interdite 3 
Les effets spéciaux sont empreints d’une poésie artisanale qui compense amplement leur âge. Ils ont été supervisés par A Arnold Gillespie, qui débuta sa carrière comme set designer sur Ben-Hur : a tale of the Christ de Fred Niblo (1925), film dont je parlerai prochainement. Ils associent maquettes et matte painting, technique que j’ai déjà évoquée à propos du Narcisse noir.

L’une des séquences les plus saisissantes est celle où Morbius fait visiter le générateur d’énergie mis au point par les Krells -les anciens habitants d'Altaïr IV- avant leur disparition, une gigantesque installation souterraine renfermant plus de 9 000 réacteurs nucléaires. La vue en plongée dans le puits d’aération est bluffante de réalisme (photo). On la doit aux talents conjugués de Max Fabian, Glen Robinson -tous les deux ont officié sur Le magicien d’Oz de Fleming- et Joe Alves (photo). Les peintures sur verre ont été réalisées par Howard Fisher et Henri Hillinick (King Kong).

Une autre scène fascinante est celle où l’Id, le monstre invisible d’Altaïr IV, attaque le croiseur des Planètes Unies. Sa silhouette n’est révélée que par les décharges de la clôture électrique protégeant l’astronef et les tirs de défense de l’équipage (photo). Par le mystère dont il nimbe la créature, ce procédé stimule l’imagination bien mieux que ne le ferait une représentation plus explicite. Sa conception est le fruit du travail d’une équipe prêtée à la production par les studios Disney. A sa tête se trouvait l’expérimenté Joshua Meador, animateur sur Blanche-Neige et les sept nains, Pinocchio, Fantasia, Dumbo, Bambi, et en charge des effets spéciaux sur Cendrillon, Alice au pays des merveilles ou La belle au bois dormant. Le résultat est d’une beauté ensorcelante, rarement égalée…
 Planète interdite 4
 
Dessins de Joshua Meador
 
La volonté des auteurs de Planète interdite de se démarquer de la production lambda de l’époque transparaît aussi dans les effets sonores et la musique créés par les époux Louis et Bebe Barron, d’un caractère résolument original, car n’utilisant que des sources électroniques : Perhaps the most memorable character in Forbidden Planet is Robby the Robot, who brews bourbon and performs herculean feats ; for him, the Barrons composed a mechanically bubbly theme. For the invisible monster Id, a percussive sinking sound with a descending pitch punctuates every hole his footsteps leave on the planet’s rugged terrain (Bebe Barron, 82, pioneer of electronic scores, is dead, Dennis Hevesi, The New York Times). 
 
Le propos de Planète interdite, par sa maturité, situe cette œuvre au-delà du divertissement. Ses sources culturelles sont assez inhabituelles pour être soulignées et commentées. Les premiers explorateurs d’Altaïr IV sont ainsi venus à bord du Bellérophon, nom qui fait référence au redoutable tueur de monstres de la mythologie grecque, en particulier de la Chimère : Tressaillant d'allégresse, l'intrépide Bellérophon saisit le cheval ailé […], le dresse au combat en se jouant. Bientôt, transporté avec lui dans le vide des airs sous un ciel glacé, il accable de ses traits les Amazones, habiles à tirer de l'arc, tue la Chimère qui vomissait des flammes et défait les Solymes (Olympiques, Pindare). Le générateur d’énergie des Krells s’appelle la Gorgone, une créature des Enfers selon Homère : Mais l'innombrable multitude des morts s'agita avec un si grand tumulte que la pâle terreur me saisit, et je craignis que l'illustre Perséphonéia m'envoyât, du Hadès, la tête de l'horrible monstre Gorgônien (Odyssée, XI). Monstres, Enfers : des références métaphoriques du destin des Krells, peuple éminemment civilisé, mais dont la science et l’orgueilleux désir d’égaler les Dieux ont entraîné la chute. Ce message n’est pas anodin une dizaine d’années seulement après Hiroshima et Nagasaki, et en pleine Guerre froide.
 Planète interdite 5
 
Cette méditation historique se double d’une réflexion anthropologique et psychanalytique sur les pulsions destructrices de l’être humain, symbolisées dans le film par l’Id, qui est le double diabolique et incontrôlé de Morbius. On rejoint ici le concept jungien d’ombre, cette partie de la psyché qu’il définit dans L'âme et la vie comme la part individuelle refoulée, mise à l'abandon par l'éducation. L’ombre est notre face obscure : L’homme est, dans l’ensemble, moins bon qu’il ne s’imagine ou ne voudrait être. Chacun est suivi d’une ombre et moins celle-ci est incorporée dans la vie consciente de l’individu, plus elle est noire et dense. Si une infériorité est consciente, on a toujours la chance éventuelle de la corriger. De plus, elle est constamment en contact avec d’autres centres d’intérêts, de sorte qu’elle est toujours soumise à des modifications. Mais si elle est refoulée et isolée de la conscience, elle ne sera jamais corrigée. Le fait en soi est proprement effrayant que l’homme ait un côté d’ombre, ombre qui ne comporte pas seulement -comme on se plairait à le penser- de petites faiblesses […], mais aussi une dynamique franchement démoniaque. 
 Planète interdite 6
 
Walter Pidgeon incarne brillamment ce conflit entre ombre et lumière. A ses côtés, le regretté Leslie Nielsen, ici dans un de ses premiers rôles au cinéma (ce n’était cependant pas un débutant, car il avait déjà tourné dans de nombreuses séries télévisées), fait preuve d’une sobriété qui surprendra ceux qui ont en tête ses dernières apparitions à l’écran. Anne Francis, seul élément féminin du film, apporte une touche de charme à cette aventure. Pour ma part, je lui trouve une certaine ressemblance avec Marilyn Monroe (photo). Une impression renforcée par la scène où on la voit nager dans une mare (photo), séquence évoquant celle ou l’interprète de Certains l'aiment chaud se baigne dans une piscine, dans le film inachevé de George Cukor, Something's got to give (photo). 
 
Je serais évidemment incomplet si je ne parlais pas du véritable héros du film, c’est-à-dire Robby le robot, une star incontestable, dont le fiche IMDB compte plus d’une vingtaine d’entrées. Capable de parler 188 langues et dialectes, de synthétiser toutes matières, il est programmé pour ne jamais porter préjudice à l’être humain, en accord avec la première loi d'Asimov : Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, restant passif, permettre qu'un être humain soit exposé au danger.

Robby s’apparente au personnage d’Ariel, le génie aérien de La tempête de Shakespeare. On le reverra notamment dans un épisode de Columbo -dont je suis un grand fan !- intitulé Au-delà de la folie (saison 3), où il est manipulé par un enfant surdoué, prénommé… Steve Spelberg. C’est peut-être l’occasion de souligner le lien singulier unissant le créateur d’ET à cette série. Il faut ainsi se rappeler qu’il fut le réalisateur du premier épisode, Le livre témoin (1971). Dans Ombres et lumières (saison 8), le meurtrier, Alex Bradley, est un cinéaste à succès, génie des effets spéciaux, qui ressemble à s’y méprendre à Spielberg. De plus, le générique se déroule dans un parc d'attraction d'un studio de cinéma où l’on peut voir furtivement le requin des Dents de la mer. Un film également à l’honneur dans Meurtre en musique (saison 17), où l’on entend le célèbre thème de John Williams. Mais fermons la parenthèse…
 Planète interdite 7
 
Ce film qui a ouvert la voie à une science-fiction plus adulte et a inspiré esthétiquement ses successeurs -comparez la porte rougie du laboratoire des Krells lors de l’attaque de l’Id (photo) et l’œil de HAL dans 2001, l’odyssée de l’espace, par exemple (photo)-, bénéficie d’une très belle édition DVD en zone 1. Les fétichistes seront probablement heureux de découvrir dans ce coffret métal une figurine représentant Robby, ainsi qu’un lot de lobby cards, dont certaines illustrent cet article. La copie est de grande qualité. De nombreux bonus sont par ailleurs proposés, dont The invisible boy, une petite production de 1957 dont la vedette n’est autre que… Robby, et Amazing ! Exploring the far reaches of Forbidden planet, un documentaire explorant la genèse, la création et la postérité de ce classique. 

Album du film
 
Ma note - 4/5

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Antoine 30/01/2012 11:12

Non, ça va, je ne les adore pas mais elles ne font pas penser à Blanche-Neige et je peux en manger. Cependant, ce n'est pas en sorcière mais en reine que la méchante m'effrayait. Après, je ne sais
pas si je suis allergique, je n'ai jamais rencontré de reine...

CHRISTOPHE LEFEVRE 30/01/2012 12:24



Ceci dit, il existe des pommes qui s'appellent Reine des Reinettes. Tu peux faire un mixe des deux...



Antoine 29/01/2012 18:29

Je garde un bon souvenir de ce film que j'ai vu il y a un petit moment déjà.
Comme les autres et comme d'habitude, je me joins aux louanges. C'est toujours un plaisir de lire un article si informé et exhaustif.
Sur la science-fiction, en général, j'y avais travaillé il y a quelques temps et je pense y revenir prochainement dans une courte note (mais, bon, les problèmes d'emploi du temps qui empêchent
d'écrire tout ce qu'on voudrait, tu connais) : il est exact que 2001 marque une rupture importante, celle qui fait, comme on le dit, que le genre devient adulte (ce, sans parler des immenses
mérites d'un film qui est l'un des plus grands chefs-d'oeuvre de l'histoire du cinéma) ou, à tout le moins, est désormais considéré comme tel (Planète interdite, comme tu le soulignes justement,
étant pourtant déjà une étape de cette transformation du regard). Et nous sommes des enfants d'une science-fiction de l'après-2001. Mais le genre est, malgré les apparences (c'était là-dessus que
j'avais travaillé sans parvenir à donner de réponse précise), complexe à définir. La question que je me pose désormais, c'est : un genre, celui-ci en particulier, parce qu'il est devenu adulte,
doit-il cesser pour autant d'être adolescent ?

PS : Moi, c'est Blanche-Neige qui m'a traumatisé quand j'étais (très) petit ! Oui, je sais, c'est bizarre...

CHRISTOPHE LEFEVRE 30/01/2012 00:18



On a tous nos traumatismes cinéphiliques... Le mien m'a rendu nosophobe. Et le tien ? Allergique aux pommes ?



Marnie 29/01/2012 15:41

Merci pour ce billet approfondi et passionnant comme d'habitude ! Ce film (en fait son monstre) m'avait traumatisée enfant... et c'est le seul souvenir que j'en avais jusqu'à ce que je revois il y
a quelques années. J'en ai donc découvert l'intérêt à un âge plus adéquat. C'est bien toute l'équipe technique de la MGM qui est à l'oeuvre. J'aime bien la digression vers Columbo : avec mon ami,
nous adorons cette série et grâce aux moyens techniques contemporains nous avons entrepris depuis quelques semaines de visionner tous les épisodes dans l'ordre et nous en sommes à la saison 4. On
retrouve ceux qui nous avaient marqués, on fait des découvertes (on ne se souvenait pas qu'il y avait parfois des meurtres non prémédités) on fait des liens au sujet des acteurs. On avait oublié
l'un comme l'autre l'épisode avec Robby le Robot. Voilà voilà, pardon pour le long commentaire ;-)

CHRISTOPHE LEFEVRE 30/01/2012 00:21



Merci ! Non, pas trop long, cela me fait plaisir !! Content d'avoir un échange avec quelqu'un qui aime aussi Columbo, une série que j'adore, et dont je ne me lasse de revoir des épisodes. Je le
regarde ou les enregistre sur TV Breizh. J'ai aussi quelques DVD... Je vois que nous avons tous nos traumatismes... Voilà un article qui a permis de les partager



Bob Morane 27/01/2012 23:51

Oui très belle critique pour un très beau film qui m'avait aussi beaucoup marqué et longtemps hanté... encore aujourd'hui, et au point d'avoir acheté le dvd en zone 1 from states car pas encore en
vente en France et revu avec un immense plaisir.

CHRISTOPHE LEFEVRE 28/01/2012 00:01



Merci ! Moi aussi, j'ai le zone 1, seule version vraiment acceptable. Comme pour beaucoup d'édition d'ailleurs...



palilia 27/01/2012 21:13

je suis contente que les gens qui te lisent trouvent que tu travailles bien tes sujets, ces compliments sont très mérités. Ca me flanque la frousse ces histoires d'ovnis, un cousin m'ayant fait
croire quand j'étais toute petite que les martiens allaient venir me chercher durant la nuit car c'était la pleine lune (on avait pas la télé et je l'aimais beaucoup, on parlait à la radio d'ovnis,
je n'avais aucune raison de ne pas le croire) et ça m'est resté... et puis paf ! depuis deux jours les télés qui nous parlent des moyens pour parer à toute chute d'astéroïde... et je tombe sur ton
article mais rassure-toi Christophe, même plus peur ! bises

CHRISTOPHE LEFEVRE 27/01/2012 21:43



Cela me fait aussi plaisir, comme chacune de tes visites C'est étonnant comme nos peurs se forment pendant l'enfance. Je
me souviens d'un épisode de Starsky et Hutch, vu quand j'étais petit, où les deux policiers poursuivaient un homme atteint d'une maladie inconnue et mortelle. Cette histoire m'avait effrayé et
empêché de dormir. Je ne sais si c'est lié, mais aujourd'hui je suis nosophobe... Et c'est pas une plaisanterie... Donc, il faut faire attention avec les enfants, les images qu'ils voient, cela
peut être traumatisant