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Le château du Dragon (Dragonwyck)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Une fille de fermiers du Connecticut, Miranda Wells (Gene Tierney), est invitée par un parent éloigné, Nicholas van Ryn (Vincent Price), pour s’occuper de sa fille, Katrine (Connie Marshall). Dernier descendant d’une riche famille hollandaise, Nicholas défend avec orgueil ses privilèges, que symbolise son imposante propriété dominant l’Hudson, Dragonwyck. Mais la révolte gronde parmi ses métayers, de plus en plus désireux d’exploiter leurs propres terres. Un mouvement que soutient un jeune médecin, Jeff Turner (Glenn Langan). 
 
L’arrivée de Miranda à Dragonwyck va bouleverser l’existence de Nicholas, qui va bientôt montrer des signes d’intérêt pour la jeune fille dont tout, pourtant, le sépare : la naissance, la richesse et la foi en un Dieu que, lui, rejette. Une nuit, en dépit des soins prodigués par le docteur Turner, Johanna (Vivienne Osborne), sa femme, meurt dans d’étranges circonstances. Cette opportune disparition lui laisse le champ libre pour épouser, quelques mois plus tard, Miranda, qui lui donne un fils. Malheureusement, celui-ci décède presque aussitôt. Nicholas s'enferme alors dans une tour du château et, sous l'empire de la drogue, nourrit à l'égard de sa jeune femme une haine inexorable… 
 
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Film américain
Année de production : 1946
Durée : 1h43
Réalisation : Joseph L Mankiewicz
Scénario : Joseph L Mankiewicz
Image : Arthur C Miller
Avec Gene Tierney (Miranda Wells), Walter Huston (Ephraim Wells), Vincent Price (Nicholas van Ryn), Glenn Langan (Docteur Jeff Turner)...
 

 
Critique
 
Le château du dragon est la première réalisation de Joseph L Mankiewicz. La seconde si l’on en croit IMDB, qui recense la même année Backfire, avec Richard Conte et John Ireland. Une œuvre sur laquelle il est toutefois très difficile d’avoir des informations. Patrick Brion dans le livre qu’il consacre au cinéaste n’en parle pas. Quoi qu’il en soit, il n’était pas un néophyte à l’époque, puisqu’il avait déjà signé de nombreux scénarios et produit plusieurs films, dont Furie de Fritz Lang, L’ensorceleuse de Borzage ou encore Indiscrétions de George Cukor. 
 
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Mankiewicz adapte ici un best-seller d’Anya Seton, Dragonwyck, publié en 1944. Un projet à l’origine porté par Ernst Lubitsch. Mais victime d’une attaque cardiaque sur le tournage de Scandale à la cour (achevé par Otto Preminger), le réalisateur d’origine allemande en abandonna finalement la réalisation à son jeune confrère, se contentant de le coproduire avec Darryl F Zanuck.

L’auteur d’Eve ne montra d’abord pas un grand enthousiasme pour le roman de Seton : C’était un texte ordinaire imitant le roman gothique, avec une pointe de mélodrame […]. Je ne désirais pas y travailler. L’histoire d’amour lui semblait insatisfaisante, les implications politiques et sociales simplistes. Il craignait en outre que le film souffrît de la comparaison avec Rebecca, sorti en 1940. Il accepta néanmoins de le porter à l’écran, car il se sentait flatté de débuter sa carrière de cinéaste sous la houlette de Lubitsch. Ce qu’il confia en 1981 dans la revue Cinéma : J’aurais mis en scène n’importe quoi, même l’annuaire du téléphone, avec Lubitsch comme producteur, et j’aurais même écrit l’annuaire du téléphone s’il me l’avait demandé.

Les deux hommes avaient du respect l’un pour l’autre. Pour autant, leurs relations sur le tournage ne furent pas des plus sereines, Lubitsch allant jusqu’à lancer à Gene Tierney : Qu’est-ce que j’ai fait ! Comment ai-je pu donner notre film à ce novice ? Ce qu’il n’était pas, comme je l’ai dit au début de cet article…
 
 
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On retrouve dans Le château du dragon tout les ingrédients du genre gothique : maison maléfique (photo), pièce interdite (photo), manifestations surnaturelles de l’un des anciens occupants du lieu, en l’occurrence l’aïeul de Nicholas, Azilde, dont le portrait peint (photo) tient ici un rôle important -la place de la peinture est d’ailleurs l’un des grands traits des films de l’époque (voir Rebecca d’Hitchcock, Laura de Preminger, La femme au portrait de Lang, La maison sur la colline de Wise…)-, esthétique expressionniste... Sur ce dernier point, on retiendra particulièrement la scène où Miranda gravit l’escalier conduisant à la chambre où s’est réfugié Nicholas, après la mort de leur enfant. L’ombre projetée de la rampe sur le mur, comme dans Nosferatu, l’éclairage improbable des marches (photo), qui deviennent des lignes obliques semblables aux perspectives tronquées des décors du Cabinet du docteur Caligari, sont autant de citations explicites de ce courant artistique.

Le château du dragon est cependant composé de trop d’éléments hétérogènes pour trouver son unité stylistique. Il nous propose en effet quelques échappées champêtres trop lumineuses -la kermesse (photo)- pour le genre. De plus, Mankiewicz n’exploite pas complètement tous les éléments de son récit, tels les airs de clavecins venus d’un lointain passé dont résonne la grande demeure et que seuls certains habitants peuvent entendre. Enfin, contrairement à la tradition, ce n’est pas la maison qui porte le mal, mais son propriétaire, en sorte que c’est lui qui sera détruit in fine.
 
 
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Le château du dragon est aussi une satire sociale, nous montrant une société figée, réfractaire aux changements du monde qui l’entoure. Ce que symbolise l’isolement de Nicholas, qui préfère se perdre dans ses rêves opiacés, plutôt que de concéder la moindre parcelle de ses privilèges. Filmé alors en contre-plongée (photo), les plafonds s’abaissent sur lui, donnant l’impression que rien ne peut prendre place au-dessus de sa personne. Ou qu’il sera écrasé par son propre sentiment de grandeur.

Miranda, quant à elle, incarne l’évolution de la société. A cet égard, elle n’est pas sans évoquer le personnage d’Angelica Sedara dans Le guépard. Leur personnalité est bien sûr différente. Miranda est sans doute plus naïve -encore qu’elle tient tête aux femmes de la bonne société qui s’obstinent à l’appeler van Wells avec beaucoup de caractère, dénotant ainsi une certaine ambition (photo)-, plus romantique. Elle n’a pas l’animalité un peu vulgaire d’Angelica. Ni sa beauté éclatante. Même vêtue de robes éblouissantes, elle garde en effet en elle la simplicité austère de son milieu d’origine, rural et très croyant (photo). Il n’empêche, toutes deux apportent du sang neuf à l’univers sclérosé -personnifié par Johanna van Ryn dans un cas, Concetta Salina dans l’autre- dans lequel elles se trouvent plongées.
 
 
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Le château du dragon est porté par la très belle photographie d’Arthur C Miller, l’un des plus grands chefs opérateur de son époque. Récompensé par trois Oscars, il travailla avec Raoul Walsh, Allan Dwan, Rouben Mamoulian, Fritz Lang (Chasse à l’homme), Anatole Litvak, William A Wellman, Henry Hathaway, Henry King, Lewis Milestone, Elia Kazan, Otto Preminger, Joseph Losey (Le rôdeur). Mais on retiendra surtout sa collaboration avec John Ford (La mascotte du régiment, Patrouille en mer, Vers sa destinée, La route du tabac, Qu’elle était verte ma vallée).

Ce film repose également sur la parfaite osmose entre ses deux interprètes principaux, Gene Tierney et Vincent Price, qui avaient déjà partagé trois fois l’affiche : Les trappeurs de l’Hudson d’Irving Pichel, Laura d’Otto Preminger et Pêché mortel de John M Stahl. Ce rôle fut probablement une épreuve pour la jeune actrice, puisque son personnage perd son enfant, alors qu’elle-même venait de vivre une tragédie personnelle : ayant contracté la rubéole pendant sa première grossesse, elle mit au monde en 1943 une petite fille lourdement handicapée. Le jeu inquiétant de Vincent Price (photo) laisse entrevoir l’orientation que prendra sa carrière à partir des années 1950, où il deviendra l’un des acteurs emblématiques du cinéma d’horreur, notamment sous la direction de Roger Corman (La chute de la maison Usher, La chambre des tortures, L'empire de la terreur, Le corbeau, La malédiction d'Arkham, Le masque de la mort rouge, La tombe de Ligeia…).

Le château du dragon est à (re)découvrir en DVD chez Carlotta. L’édition est de qualité et propose en suppléments plusieurs entretiens passionnants, dont l’un analyse la place et la fonction du décor dans ce film.
 
Ma note - 4/5

A lire :Joseph L Mankiewicz, Patrick Brion (Editions de La Martinière, 2005)

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Le narcisse noir (Black narcissus)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis 

 

Religieuse dans un couvent de Calcutta, sœur Clodagh (Deborah Kerr) est chargée par la Supérieure de son ordre, Mère Dorothée (Nancy Roberts), d’organiser une école et un dispensaire dans un ancien palais offert à la congrégation par un souverain d’un petit Etat himalayen, le général Toda Rai (Esmond Knight). Quatre de ses compagnes sont désignées pour l’accompagner : les sœurs Ruth (Kathleen Byron), Briony (Judith Furse), Philippa (Flora Robson) et Miel (Jenny Laird). Mais une fois sur place, la beauté trouble du lieu, autrefois ancien harem, la virilité exacerbée de Dean (David Farrar), l’émissaire du général chargé d’assister les missionnaires, la sensualité de la jeune Kanchi (Jean Simmons), une orpheline de 17 ans dont la congrégation se voit confier l’éducation, vont exacerber les tensions entre les cinq femmes…

 

Fiche techniqueLe-narcisse-noir---Affiche.jpg

 

Film britannique

Année de production : 1947
Durée : 1h40

Réalisation : Michael Powell, Emeric Pressburger

Scénario : Michael Powell, Emeric Pressburger

Image : Jack Cardiff

Avec Deborah Kerr (Soeur Clodagh), Kathleen Byron (Soeur Ruth), David Farrar (Dean), Jean Simmons (Kanchi), Sabu (Le jeune général)...

 



Critique

 

Des Chaussons rouges, Martin Scorsese a coutume de dire qu’il s’agit du plus beau film en Technicolor. Une formule que je suis assez tenté d’appliquer également à cet autre joyau du tandem Michael Powell-Emeric Pressburger, Le narcisse noir.

 

Les films pour lesquels le mot art vient immédiatement à l’esprit ne sont pas légion. Celui-ci appartient à cette catégorie. Chaque plan est en effet composé comme un tableau (photo). Une qualité qui doit beaucoup à l’extraordinaire sens pictural du directeur de la photographie du film, Jack Cardiff, l’un des grands magiciens du Technicolor et l’un des rares Européens qui, à l'époque, fut formé à cette technique.

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Dans Magic hour, the life of a cameraman, Cardiff raconte comment il fut contacté, avec d’autres opérateurs, par des représentants de la Technicolor motion picture corporation : Les premiers postulants sortirent de l’entretien très ébranlés : les questions avaient été techniquement très pointues […]. Puis vint mon tour. Plusieurs messieurs à l’air sombre étaient assis autour du grand bureau […]. Ils commencèrent les questions : quelle formation, quelle école de photo (pour peu qu’il y en eût une), et enfin le coût des lumens. Je les interrompis fermement, et, avec toute la dignité dont je pouvais faire preuve, je leur annonçai que ne ferais sûrement pas l’affaire […]. Après un silence d’effroi, on me demanda, ce qui, à mon avis, ferait un bon chef opérateur. J’étais persuadé que ma réponse –l’étude minutieuse de la lumière dans les maisons, les trains, les autobus… aux différentes heures du jour et l’analyse de l’éclairage chez les grands maîtres de la peinture- n’était pas vraiment ce qu’ils avaient envie d’entendre. Ils me regardèrent sans mot dire. L’un d’entre eux me demanda de quel côté Rembrandt plaçait sa source de lumière principale. Je me sentais en terrain légèrement plus ferme en répondant que c’était à gauche. Les questions se poursuivaient […]. Je commençais tout juste à m’échauffer sur le sujet quand ils me coupèrent le sifflet, et je fus reconduit à la porte […]. Le lendemain, on m’a appris que j’étais pris. 

 

Dans Le narcisse noir, la palette chromatique de Jack Cardiff est pensée dans un sens symbolique et psychologique : à la transparence vermeerienne des lumières des premières scènes, où se lit la calme certitude des cinq missionnaires (photo), succèdent peu à peu un flamboiement de couleurs impressionnistes propre à éveiller les sens (photo), puis des clairs-obscurs rembranesques, au fur et à mesure que se trouble leur esprit, où vacille leur foi (photo). L’image se fait expressionniste, faisant basculer le récit dans le fantastique. Les sentiments des personnages transfigurent alors la pellicule.

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Un renversement esthétique qui culmine avec la métamorphose de sœur Ruth, dont le visage passe du diaphane à l’incarnat (photo). A cet égard, cette transformation n’est pas sans évoquer celle de Nina dans Black Swan. A sa sortie, les commentateurs ont souvent comparé le film d’Aronofsky aux Chaussons rouges. Mais ne serait-il pas plus juste d’établir une filiation avec Le narcisse noir (Black narcissus en anglais) ? L’opposition finale entre sœur Ruth, toute de pourpre vêtue, et sœur Clodagh, dans son aube immaculée (photo), me semble en effet comme le pendant de l’affrontement entre le cygne noir et le cygne blanc de Black Swan. Tout comme les paupières rougies de Kathleen Byron répondent au regard injecté de sang de Natalie Portman…

 

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Le narcisse noir doit également beaucoup au fascinant travail de Walter Percy Day, probablement le plus grand spécialiste des trucages photographiques de son temps, et d’Alfred Junge, le chef décorateur du film. Peut-être n’est-il pas inutile de dire ici quelques mots sur leur carrière respective. 

 

Peintre de formation, Day s’orienta vers le cinéma peu après la Première guerre mondiale. Il se distingua très vite en créant des peintures sur verre (matte painting). Les effets qu’il obtenait étaient si saisissants que l’un des films auquel il participa, L'arriviste d’André Hugon, provoqua une polémique au sein de la classe politique française, qui s’insurgea qu’un étranger eût eu l’autorisation de filmer à l’intérieur de l’Assemblée nationale. En réalité, Day n'y avait jamais mis les pieds, mais il en avait si parfaitement reproduit les décors que les membres du Parlement eux-mêmes furent pris par l'illusion. Ce petit scandale assura la réputation de Day en France, ce qui l’amena à travailler avec les plus grands cinéastes de l’époque, comme Renoir (Nana), Duvivier (Le mystère de la tour Eiffel) et, surtout, Gance, pour lequel il réalisa la peinture sur verre de la scène du club des Cordeliers de Napoléon Bonaparte. Il participa aussi à ce film en tant qu'acteur, interprétant le rôle de l'amiral Hood, le général britannique battu par Bonaparte à Toulon.

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Peinture sur verre de Walter Percy Day

 

Vers 1926-1927, Day retourna en Angleterre et travailla pour les studios de Borehamwood, collaborant notamment avec Hitchcock sur Le masque de cuir (1927). Il eut à cette occasion recours à l’effet Schüfftan, une technique de trucage inventée par le chef opérateur du même nom, permettant, grâce à un jeu de miroirs inclinés, de mélanger dans une même prise de vue des décors de taille réelle et des maquettes (voir à ce sujet Les Nibelungen et La double énigme). Vers la fin des années 1920, Day forma équipe avec ses fils, Arthur George Day et Thomas Sydney Day, auquel s’associa plus tard son beau-fils, le peintre Peter Ellenshaw, tous présents sur Le narcisse noir. Par le biais de son ami, le cameraman Georges Périnal (Oscar de la meilleure photographie en 1940 pour Le voleur de Bagdad), qui avait tourné Marius (1931) pour Alexandre Korda, de nouvelles perspectives s’ouvrirent bientôt à lui. Le metteur en scène hongrois l'engagea sur La vie privée d’Henry VIII (1933). Plus important, il mit Day en relation avec le duo Michael Powell-Emeric Pressburger, qu’il avait contribué à constituer pour L’espion noir. Les trois hommes collaboreront, outre pour Le narcisse noir, sur Colonel Blimp (1943), A Canterbury tale (1944) et Les chaussons rouges (1948).

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Le décorateur allemand Alfred Junge débuta sa carrière au cinéma à la UFA au début des années 1920, aux côtés du réalisateur Ewald André Dupont, dont il fut plusieurs fois le directeur artistique, en particulier sur Moulin Rouge (1928) et Piccadilly (1929). En 1931, il participa au tournage de Marius. Devant la montée du Nazisme, il fuit son pays natal en 1932 et s’installa en Angleterre, où il collabora avec Hitchcock (Le chant du Danube, L’homme qui en savait trop, Jeune et innocent) et Powell (dix films). Il fut également associé à plusieurs coproductions américaines. Le narcisse noir lui valut l’Oscar de la meilleure direction artistique en 1948. 

 

Walter Percy Day et Alfred Junge accomplissent ici de véritables prodiges, entendu que Le narcisse noir fut entièrement réalisé en studio. Seules quelques prises de vue furent tournées en extérieur… dans les jardins de Leonardslee dans le Sussex, dont la végétation subtropicale convenait à l’évocation de la flore indienne. Ce choix, a priori singulier, et qui suscita d’abord la surprise de ses collaborateurs, était pour Powell la seule manière de contrôler chaque élément de son film, notamment la lumière. Bien lui en prit finalement puisque l’illusion fut telle que, selon la légende, certains spectateurs prétendirent reconnaître les lieux précis du tournage en Inde ! De plus, en reconstituant en studio les vertigineuses perspectives des montagnes et vallées himalayennes, Powell et son équipe ont apporté un supplément d'art à leur film. Un peu comme la grand-mère du narrateur de La recherche du temps perdu s’efforçait d’introduire dans ses cadeaux plusieurs épaisseurs d'art, préférant ainsi offrir une carte postale représentant la cathédrale de Chartres peinte par Corot plutôt qu’une photographie du monument lui-même. 

 

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Envoûtant sur la forme, cette œuvre l’est aussi sur le fond, par son érotisme omniprésent. L’histoire imaginée par Margaret Rumer Godden -dont un autre roman sera porté à l’écran par Jean Renoir en 1951 (The river)- est d’une étonnante audace, même pour notre époque, puisque évoquant les conflits intimes d’un groupe de religieuses installées dans un lieu réservé initialement au plaisir. Emportées dans un tourbillon de sensations, leur passé, leurs désirs se réveillent peu à peu, les faisant douter de leur mission, de leur choix de vie… Trois scènes illustrent plus particulièrement l’incroyable tension sexuelle de ce film : la danse de Kanchi, l’apparition de Dean torse-nu dans le couvent et le maquillage de sœur Ruth après la rupture de ses vœux…  

 

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Deux interprètes dominent Le narcisse noir : Deborah Kerr et Kathleen Byron. Difficile de dire laquelle emporte la vedette. En théorie, il s’agit de la première, qui est au centre du récit. Mais c’est la seconde qui impressionne le plus : littéralement dévorée par le désir et la passion, son personnage  connait, comme je l’ai déjà dit, l’une des métamorphoses les plus marquantes de l’histoire du Septième art. Il s’agit sans doute là de son rôle-phare. Si les tourments de sœur Clodagh se manifestent d’une manière moins spectaculaire, souvent sous forme de rêverie à l’occasion de prières, Deborah Kerr n’en offre pas moins également une admirable composition (photo). L’actrice écossaise, qui avait débuté devant la caméra de Powell (Espionne à bord, Colonel Blimp), dont elle avait été la compagne, propose ici un jeu tout en profondeur et en retenue. Un rôle qui rappelle celui qu’elle tiendra quelques années plus tard dans Dieu seul le sait de John Huston (1957). A leurs côté, on retiendra encore la présence de Jean Simmons (photo) qui dans ce film irradie de jeunesse –elle est alors âgée de seulement 17 ans- et de sensualité , de David Farrar (photo), tout en animalité, et du jeune Sabu (photo), remarqué dans Le voleur de Bagdad et Le signe du Cobra (Robert Siodmak).

 

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Œuvre picturale et flamboyante, fruit d’une osmose parfaite entre la forme et le fond, Le narcisse noir est assurément l’une des manifestations les pures de la beauté et de l’intelligence au cinéma, que les mots -en tous cas les miens- sont bien incapables de restituer. Je vous invite donc à regarder l’album de ce film, en cliquant sur ce lien. Les images sont souvent plus parlantes que les paroles... 

 

Pour conclure, quelques informations sur l’édition DVD commercialisée par l’Institut Lumière. La restauration proposée est en tous points stupéfiante, que ce soit au niveau de l’image ou du son. Côté compléments, très beau travail également, avec, entre autres, une préface de Martin Scorsese, une présentation du film par Bertrand Tavernier, un entretien avec Thelma Schoonmaker, la veuve de Powell, des témoignages de Jack Cardiff, Noreen Ackland (assistante monteuse), Ian Christie (historien), Kathleen Byron et Christopher Challis (chef opérateur), ainsi qu’un livret de 48 pages reproduisant de longs extraits tirés des mémoires de Powell.

Album du film
 

 

Ma note - 5/5

 

Michael Powell et Emeric Pressburger sur ce site : L’espion noir

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Les naufrageurs des mers du sud (Reap the wild wind)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis 

 

1840 en Floride. Avant l'arrivée du chemin de fer, seuls les grands voiliers ont la possibilité, d'assurer la liaison entre le nord-est des Etats-Unis et la vallée du Mississipi. Mais le trajet est dangereux, en raison des récifs qui bordent les côtes. Aussi les naufrages sont-ils fréquents. A Key West, les sauveteurs se tiennent prêts à récupérer les équipages et les cargaisons de leurs navires. Certains sont surtout motivés par ces dernières. C’est le cas notamment de King Cutler (Raymond Massey), avocat et homme d’affaires indélicat, qui soudoie l’officier en second du Jubilee pour le faire échouer. Le capitaine de ce dernier, Jack Stuart (John Wayne), est sauvé par Loxi Claiborne (Paulette Goddard), dont il tombe bientôt amoureux.

 

Profitant d’un voyage à Charleston, Loxi essaie de rencontrer le commodore Devereaux (Walter Hampden), propriétaire de la compagnie qui emploie Jack, pour le convaincre de lui confier le commandement du Southern Cross, un bateau à vapeur. Ses démarches l’amène à croiser le chemin de Steve Tolliver (Ray Milland), l’avocat de la compagnie, qui ne tarde pas, lui aussi, à tomber sous le charme de la jeune femme, lui proposant même le mariage. Mais celle-ci refuse. Les deux prétendants n’auront alors de cesse de s’opposer, jusqu'au naufrage du Southern Cross, qui entraînera la mort de la cousine de Loxi, Drusilla Alston (Susan Hayward), montée à bord clandestinement pour retrouver Dan (Robert Preston), le frère de Cutler, qu'elle aime. Ce drame révélera la vraie nature des différents protagonistes…

 

Fiche techniqueLes-naufrageurs-des-mers-du-sud---Affiche.jpg

 

Film américain

Année de production : 1942

Durée : 2h03

Réalisation : Cecil B DeMille 

Scénario : Alan Le May, Charles Bennett, Jesse Lasky Jr 

Image : Victor Milner, William V Skall 

Avec Ray Milland (Steve Tolliver), John Wayne (Capitaine Jack Stuart), Paulette Goddard (Loxi Claiborne), Robert Preston (Dan Cutler), Susan Hayward (Drusilla Alston)...  

 


 

Critique

 

Les naufrageurs des mers du sud a été réalisé par Cecil B DeMille en 1942. Tourné entre Les Tuniques écarlates (1940) et L'Odyssée du docteur Wassell (1944), ce film combine avec bonheur tous les éléments du cinéma d’aventures, sans être englué dans les valeurs morales généralement exaltées par son auteur : décors exotiques magnifiés par l’emploi du technicolor, rebondissements multiples, affrontement entre deux héros sur fond de rivalités amoureuses, trahisons… Le tout servit par un scénario signé par un trio qui laisse rêveur : Alan Le May, auteur du roman qui inspira à John Ford La prisonnière du désert, Charles Bennett, scénariste de nombreux films d’Hitchcock (L’homme qui en savait trop, Les 39 marches, Quatre de l’espionnage, Jeune et innocent, Correspondant 17…) et Jesse Lasky Jr, le fils du cofondateur de la Paramount (voir mon article sur Clara Bow), un habitué de l’univers de DeMille (Pacific express, Les tuniques écarlates, Les dix commandements). 

 

Les scènes d’action paraîtront à certains un rien désuètes, cependant on aurait tort de les juger à l’aune des productions actuelles, saturées de pixels, mais souvent dépourvues d’âme. Elles témoignent ici d’une créativité et d’une poésie qui, me semble-t-il, sont en train de disparaître. Que l’on se rapporte ainsi à la séquence sous-marine où Steve Tolliver et Jack Stuart affrontent une pieuvre géante, séquence qui permit à Farciot Edouard, Gordon Jennings et William L Pereira de remporter en 1943 l’Oscar des meilleurs effets visuels.

 

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Sans être une œuvre majeure, Les naufrageurs des mers du sud est un classique du genre, qui ravira sans doute les nostalgiques de La dernière séance, émission dans laquelle ce film fut présenté en décembre 1994, en seconde partie de soirée, après Le Fils d'Ali Baba, de George Marshall. A cet égard, une chaîne de télévision serait bien inspirée de reprendre ce programme, qui nous a fait découvrir tant de chefs-d’œuvre ! 

 

Ceux qui aimeraient en savoir plus sur Cecil B DeMille pourront consulter l'excellent dossier que la revue Positif lui a consacré dans son numéro 578 (avril 2009). 

 

A noter enfin que ce film est disponible dans un coffret DVD (Universal) proposant également Cléopâtre (1934) et Les croisades (1935). 

 

Ma note - 3,5/5

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La double énigme (The dark mirror)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Double énigme 2

 

Synopsis 

 

Le docteur Peralta est retrouvé assassiné dans son logement. Très vite, les soupçons de la police se portent sur son amie, Terry Collins (Olivia de Havilland). La jeune femme possède toutefois un solide alibi, plusieurs personnes pouvant témoigner de sa présence à Jefferson Park au moment des faits. Cependant, l’inspecteur  chargé de l’enquête, Stevenson (Thomas Mitchell), découvre bientôt que la jeune femme à une sœur jumelle, Ruth. L’une des deux a donc forcément commis le meurtre. Mais impossible de déterminer laquelle. Pour résoudre ce crime apparemment parfait, Stevenson fait appel au docteur Scott Elliott (Lew Ayres), un psychiatre spécialiste en gémellité…

 

Fiche techniqueDouble énigme - Affiche

 

Film américain

Année de production : 1946

Durée : 1h25 

Réalisation : Robert Siodmak

Scénario : Nunnally Johnson

Image : Milton R Krasner 

Avec Olivia de Havilland (Terry collins/Ruth), Lew Ayres (Docteur Scott Elliott), Thomas Mitchell (Lieutenant Stevenson), Richard Long (Rusty)...  

 


 

Critique 

 

La double énigme est un bijou assez méconnu du film noir, signé Robert Siodmak. Sans doute n’atteint-il pas l’excellence des Tueurs, chef-d’œuvre du cinéaste allemand tourné la même année. Il n’en est pas moins une merveille de virtuosité, notamment grâce au magicien Eugen Schüfftan. Par un jeu complexe de miroirs (procédé déjà expérimenté, entre autres, sur les tournages des Nibelungen et de Metropolis), il produit des effets bluffants de réalisme. Même un visionnage attentif ne permet pas de déceler le moindre défaut lors des confrontations entre les deux sœurs, interprétées par la même actrice. Un exploit pour l’époque (1946) !

 

Toutes proportions gardées, cette œuvre est à situer dans la lignée de La maison du docteur Edwardes (Alfred Hitchcock) et du Secret derrière la porte (Fritz Lang), autres thrillers ayant pour toile de fond la psychanalyse, sujet très apprécié alors à Hollywood. L’intrigue, inspirée d’un roman de Vladimir Pozner, est habilement construite par Nunnally Johnson. Ce scénariste de Ford (Je n’ai pas tué Lincoln, Les raisins de la colère, La route du tabac…) et de Lang (La femme au portrait) parvient en effet adroitement à préserver jusqu’à la scène finale l’identité de la meurtrière. 

 

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La double énigme offre par ailleurs à Olivia de Havilland l’occasion de mettre en valeur ses talents dramatiques. Jusque-là réduite à incarner des personnages sans grande épaisseur (elle existe à peine face à la fiévreuse Vivien Leigh dans Autant en emporte le vent), elle se voit enfin confier ici un rôle complexe, où elle montre pour la première fois un visage déplaisant, voire même inquiétant, de manipulatrice perverse qui, par jalousie, n’hésite pas à tourmenter mentalement sa jumelle. Quant on connaît la relation tendue, pour ne pas dire de rivalité, que la comédienne entretient depuis l'enfance avec sa propre sœur cadette, Joan Fontaine (les deux femmes ont rompu toute relation depuis 1975), on peut presque voir dans dans sa composition une part autobiographique. 

 

Ce film marque aussi le retour en grâce de Lew Ayres (Paul Bäumer dans A l’ouest rien de nouveau), qui avait disparu des écrans à la suite de sa prise de position pacifiste au moment de l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1941. On relèvera également l'interprétation débonnaire de Thomas Mitchell, sans doute l’un des meilleurs seconds rôles du cinéma hollywoodien de l’époque. Oscar dans cette catégorie en 1939 pour La Chevauchée fantastique, il fut dirigé par Howard Hawks dans Seuls les anges ont des ailes, Frank Capra dans Monsieur Smith au sénat, La vie est belle et Milliardaire d’un jour, Victor Fleming dans Autant en emporte le vent et L’aventure, Raoul Walsh dans La rivière d’argent, Fred Zinnemann dans Le train sifflera trois fois, Fritz Lang dans La cinquième victime ou encore John Sturges dans Par l’amour possédé.

 

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Réunion incroyable de talents (j’aurais aussi pu parler de la belle partition de Dimitri Tiomkin), La double énigme est disponible dans la collection Les introuvables de Wild Side. Un passionnant entretien avec Hervé Dumont, directeur de la Cinémathèque Suisse et auteur du livre Robert Siodmack, le maître du film noir, est proposé en bonus.
 

Ma note - 4/5

 

Robert Siodmak sur ce site : Le signe du cobra     

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Le silence de la mer

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Un homme d'une soixantaine d'années (Jean-Marie Robain) vit avec sa nièce (Nicole Stéphane) dans une maison du Dauphiné occupé pendant la Seconde guerre mondiale. La Kommandantur envoie un officier allemand loger chez eux, Werner von Ebrennac (Howard Vernon). Pendant plusieurs mois, ce dernier, très imprégné de culture française, essaie d'engager un dialogue avec ses hôtes, malgré le silence immuable dans lequel ceux-ci restent murés. Par ses visites quotidiennes du soir, il leur fait ainsi partager son amour de la France, de la littérature, de la musique, et son espoir de voir naître de la guerre un rapprochement entre la France et l'Allemagne. Cependant, une permission à Paris lui révèlent les vrais objectifs de son pays, détruisant sa vision utopique. Découvrant par la même occasion l’existence des camps d’extermination, il déclare au vieil homme et à sa nièce, à son retour de la Capitale : Tout ce que j’ai dit, il faut l’oublier. La jeune fille lui adresse alors, pour la première fois, un regard éblouissant, qui est bientôt suivit d’un adieu à peine audible, lorsque Werner annonce son prochain départ pour le front de l’Est. Son oncle communiquera lui aussi avec l’officier par le biais d’un article d’Anatole France, affirmant qu’il est beau qu'un soldat désobéisse à des ordres criminels.
 
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Filme français
Année de production : 1949
Durée : 1h28
Réalisation : Jean-Pierre Melville
Scénario : Jean-Pierre Melville
Image : Henri Decaë
Avec Howard Vernon (Werner von Ebrennac), Nicole Stéphane (La nièce), Jean-Marie Robain (L'oncle), Ami Aaröe (La fiancée de Werner)... 
 


Critique 
 
Ce film n’a pas la prétention d’apporter une solution au problème des relations entre la France et l’Allemagne, problème qui se posera aussi longtemps que les crimes de la barbarie nazie, perpétrés avec la complicité du peuple allemand, resteront dans la mémoire des hommes… C’est par cette phrase que débute cette adaptation de la célèbre nouvelle de Vercors, premier long métrage de Jean-Pierre Melville. 
 
Le silence de la mer est d’abord porté par une esthétique épurée, reposant sur le contraste presque expressionniste entre les extérieurs très lumineux (car souvent enneigés) et les scènes d’intérieurs, où les personnages sont filmés à contre-jour d’un feu de cheminée omniprésent. Une cheminée qui joue un rôle essentiel dans l’histoire, car elle est à la fois le prétexte des visites de l’officier, qui fuit une chambre mal chauffée, et un lieu symbolique, refuge de l’esprit et de la culture, que l’Allemagne veut annihiler, étouffer. La flamme, insaisissable comme la pensée, est ainsi menacée d’extinction par l’ombre de Werner projetée sur la hotte du foyer, au moment de l'une de ses visites. 
 
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Le climat de tension régnant entre les trois protagonistes est en outre parfaitement rendu par les nombreux plans en contre-plongée (qui ne sont pas sans évoquer Orson Welles), par le bruit du mécanisme de l’horloge, qui rend plus pesant encore le silence, et par le rôle émotionnel joué par la musique (Werner est compositeur). 
 
Il convient de noter que ce film a eu une influence importante sur la nouvelle Vague, en particulier par ses méthodes de tournage. Ainsi, cette séquence où l’on voit Werner acheter des allumettes dans un bureau de tabac. La froideur des personnes présentes dans le commerce, que le spectateur interprète comme le signe de leur haine pour l’occupant allemand, n’est en fait que le reflet de la surprise de comédiens improvisés à qui Melville n’avait pas expliqué ses intentions.
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L’extrême exigence du réalisateur et la grande dignité de cette œuvre surprendront sans doute bon nombre de spectateurs d’aujourd’hui, davantage habitués à une caméra survoltée et à l’impudeur des sentiments. Preuve de cette incompréhension, les 19 % de critiques ne donnant aucune étoile à ce film sur le site d’AlloCiné, le reproche le plus fréquemment formulé étant le manque d’action ! Il est vrai que, comme l’observe Philippe Labro, Le silence de la mer nous donne surtout à voir le temps au travail. Ce qui est bien éloignée des préoccupations de notre société... 
 
Dernière précision, ce film bénéficie d’une nouvelle sortie DVD (Gaumont), avec, en bonus, un documentaire d’une quarantaine de minutes de Pierre-Henri Gibert intitulé Le silence de la mer - Melville sort de l’ombre, présentant des témoignages de Volker Schlöndorff, Pierre Lhomme, Rui Nogueira, Denitza Bantcheva, Philippe Labro et Nicole Stéphane. Il nous apprend, entre autres, que Melville n'avait d'abord pas obtenu les droits d'adaptation du livre. Ce qui ne l'empêcha pas de se lancer dans l'aventure, promettant toutefois de brûler son négatif si, une fois terminé et projeté devant un jury de Résistants, une seule voix s'élevait contre son film. Malgré le jugement négatif de Pierre Brisson, alors directeur du Figaro, Vercors donnera finalement son aval pour la sortie du Silence de la mer
 
A noter enfin que Nicole Stéphane, qui interprète la nièce, a elle-même participé à la Seconde guerre mondiale et, après avoir connu la prison en Espagne, en 1942, en franchissant les Pyrénées pour rejoindre les Forces françaises libres, a été agent de liaison en Allemagne. Elle obtint en 1962 les droits de filmer A la recherche du temps perdu, ce qui lui valu de collaborer avec Luchino Visconti, Harold Pinter, Joseph Losey, Peter Brook et Volker Schlöndorff.
 
Album du film 
 
Ma note - 5/5

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Le port de l'angoisse (To have and have not)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis 
 
La Martinique, été 1940. Harry Morgan (Humphrey Bogart) est un aventurier américain qui gagne sa vie en louant son bateau, le Queen conch, à de riches touristes recherchant dans la pêche à l’espadon des émotions fortes, mais s’avérant souvent mauvais payeurs. Profondément individualiste, il regarde avec indifférence la lutte opposant les partisans de la France libre aux autorités de Vichy. Aussi refuse-t-il dans un premier temps d’apporter son concours à Gérard-Frenchy (Marcel Dalio), patron de l’hôtel où il loge, lorsque celui-ci lui demande de faire entrer clandestinement à Fort-de-France un chef de la Résistance, dont la mission consiste à organiser l’évasion de Pierre Villemars, emprisonné sur l’île du Diable. Mais se retrouvant démuni à la suite de la mort accidentelle de son dernier client dans une rafle, il se voit contraint d’accepter la proposition de Gérard. La somme d'argent que lui propose ce dernier est d’autant plus importante pour lui qu’il veut payer un billet d’avion pour les Etats-Unis à Mary Browning-Slim (Lauren Bacall), une jeune américaine récemment sortie de prison, dont il est tombé sous le charme.
 
Harry part donc avec son second, Eddie (Walter Brennan), un vieil homme alcoolique, pour l’île où l’attendent Paul et Hélène de Brusac (Walter Molnar et Dolores Moran). La traversée ne se passe cependant pas sans difficulté, puisque les clandestins croisent une vedette de la police, qui tirent sur eux. Blessé à l’épaule dans la fusillade, Paul de Brusac est soigné par Harry, qui est bientôt l’objet des soupçons de la police vichyssoise, à la tête de laquelle officie le commissaire Renard (Dan Seymour)…
 
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Film américain
Année de production : 1944
Durée : 1h40 
Réalisation : Howard Hawks
Image : Sidney Hickox
Avec Humphrey Bogart (Harry Morgan), Walter Brennan (Eddie), Lauren Bacall (Mary Browning), Dolores Moran (Hellene de Bursac), Marcel Dalio (Gérard), Hoagy Carmichael (Cricket)...
 
 
Critique
 
Le port de l’angoisse est l’adaptation d’une nouvelle d’Ernest Hemingway, To have and have not. La légende affirme que ce film serait né d’un défi entre Hawks et Hemingway, le premier ayant affirmé qu'il pouvait tirer un bon film du plus mauvais écrit du second. Selon d’autres sources, ce serait l’écrivain lui-même qui aurait défié son ami de transformer son plus mauvais roman en succès du grand écran. Au final, après le traitement que lui ont fait subir les deux scénaristes de Hawks, Jules Furthman (collaborateur de Josef von Sternberg sur plusieurs films, dont The dragnet, The docks of New-York, The case of Lena Smith, Thunderbolt, Morocco, Over the hill, Shanghai express, Bonde Venus), et William Faulkner, il ne reste pas grand chose du texte original d’Hemingway. L’intrigue est ainsi déplacée de Cuba à la Martinique, et les clandestins chinois que doit transporter Morgan remplacés par des Résistants français. 
 
On doit noter en premier lieu que To have and have not est moins un film d’aventures (contrairement à ce que suggère le titre français), que la mise en image de la naissance d’un couple (les deux interprètes principaux se marieront peu après le tournage). Il suffit pour s’en convaincre de s’attarder sur les regards complices que s’échangent Humphrey Bogart et Lauren Bacall lorsque celle-ci interprète How little we know : il est évident que, dans cette scène, les deux acteurs ne jouent plus la comédie.
 
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Bogart incarne dans ce film un personnage proche de celui qu’il interprétait dans Casablanca (Michael Curtiz – 1942), à savoir celui d’un aventurier américain établi dans un territoire français pendant la Seconde guerre mondiale. Considérant d’abord les évènements avec une neutralité cynique, son détachement s’effritera peu à peu, une évolution qui symbolise l’attitude des Etats-Unis durant le conflit.
 
Découverte par l’épouse d’Howard Hawks, qui l’avait remarquée en couverture d’Harper’s Bazar, Lauren Bacall, dont c’est ici le premier rôle, compose quant à elle une héroïne indépendante, à la fois mystérieuse et déterminée. Pourtant, elle avouera plus tard que son attitude lors de sa première scène, menton baissé sur sa poitrine, le regard frondeur, adossée à l’encadrement de la porte de chambre de Bogart, contenance troublante qui lui vaudra d’être surnommée The look, n’avait d’autre but que de dissimuler son émotion et sa grande nervosité. Comme l’observe un critique, les mythes tiennent finalement à peu de choses
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Le spectateur sera également sensible à l’interprétation d’Hoagy Carmichael, dans le rôle de Cricket, le pianiste de l’hôtel tenu par Marcel Dalio. Sa décontraction et ses compositions -il est l’auteur des chansons du film- sont un pur bonheur. La séquence où il chante Hong-kong blues est à cet égard particulièrement savoureuse : on sera notamment attentif à son regard significatif quand l’une des clientes du bar, emportée par sa musique, ondule des hanches d’une manière un rien lascive.
 
Même si l’essentiel du film se déroule en intérieurs (le bar de l’hôtel de Gérard, la chambre de Morgan, la cave où trouve refuge le couple de Brusac), un soin particulier est apporté par Hawks aux séquences tournées en extérieurs. Il en est ainsi de la scène de pêche à l’espadon, qui est l’occasion pour le cinéaste de nous rappeler que pour lui, comme pour son ami Hemingway, cette activité relève d’un véritable art de vivre.
 
A noter pour conclure que Le port de l’angoisse a fait l’objet de deux remakes, l’un signé Michael Curtiz (The Breaking Point - 1950), l’autre réalisé par Don Siegel (The gun runners - 1958).

Album du film
 
Ma note - 5/5

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Le signe du cobra (Cobra woman)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis 

 

Le jour de son mariage avec Ramu (Jon Hall), Tollea (Maria Montez) est enlevée par Hava (Lon Chaney Jr), pour être conduite sur l'île du Cobra, où elle retrouve sa grand-mère, la reine (Mary Nash), qui lui révèle son histoire. A l'âge d'un an, la jeune femme fut soumise avec sa sœur jumelle, Naja, à la piqure du Roi Cobra. Si Naja sortit indemne de l'épreuve, Tollea faillit succomber. La première fut alors nommée grande prêtresse et la seconde confiée à un étranger, qui l'éleva loin de son foyer. Mais Naja opprime désormais la population de l'île, procédant notamment à de nombreux sacrifices. La reine demande donc à Tollea, héritière légitime du trône, car née avant sa sœur, de déposer la grande prêtresse et son amant, Martok (Edgar Barrier). Aidée par son fiancé, qui l'a suivie sur l'île, et d'un jeune indigène, Kado (Sabu), la jeune femme parviendra à briser les chaînes de son peuple.

 

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Film américain

Année de production : 1944

Durée : 1h11

Réalisation : Robert Siodmak

Scénario : Gene Lewis, Richard Brooks 

Image : W Howard Greene, George Robinson 

Avec Maria Montez (Tollea/Naja), Jon Hall (Ramu), Sabu (Kado), Lon Chaney Jr (Hava), Edgar Barrier (Martok), Mary Nash (La reine) 

 


 

Critique

 

Le signe du cobra est loin d'être la meilleure réalisation de Robert Siodmak. Elle marque en fait le début de la carrière hollywoodienne du cinéaste, qui souhaitait faire la preuve avec ce film de sa capacité à s'insérer dans le système des grands studios. 

 

L'intrigue relève ainsi davantage de la bande dessinée que du cinéma. On songe bien sûr à Edgar Rice Burroughs, le créateur de Tarzan. Le jeu des acteurs est également assez naïf et prête souvent à rire. On citera en exemple l'interprétation de Sabu, ce jeune Indien découvert par Robert J Flaherty sur le tournage d'Elephant boy. On s'amusera aussi de l'extrême candeur des dialogues. Quant aux décors, s'ils ne manquent pas d'une certaine poésie (grâce à l'utilisation du matte painting, procédé artisanal consistant à peindre sur du verre des décors), leur côté kitsch n'engendre pas non plus la mélancolie. Dans le genre, on préférera Le tigre du Bengale et Le tombeau hindou de Fritz Lang.

 

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En dépit de ses faiblesses, Le signe du cobra n'en est pas moins une curiosité, car il reflète l'esprit de la production cinématographique de l'époque, qui se partageait entre films de propagande et de fantaisie. On sera également attentif au travail de John P Fulton, superviseur des effets spéciaux, qui avait travaillé auparavant sur Frankenstein, La momie ou encore L’homme invisible.

 

Avant de conclure, je ne résiste pas au plaisir de reproduire ici le texte de la bande-annonce de l'époque. Elle situe le film...

 

Les vedettes des Mille et une nuits et de La sauvagesse blanche nous font vivre une émotion nouvelle dans leur dernière création païenne : Le signe du Cobra !
Maria Montez, reine du Technocolor, doublement ravissante, doublement désirable, dans le rôle de deux soeurs jumelles poursuivant l'amour, l'une par la puissance, l'autre par le plaisir !
Découvrez Maria Montez dans sa haine venimeuse et son amour passionné !
John Hall, de plus en plus audacieux !
Sabu, énigmatique et rusé !
Avec Lon Chaney, Edgar Barrier, Lois Collier, Mary Nash et Koko !
Dans une production où se mêlent l'amour et l'aventure, l'horreur d'un peuple terrifié par le Roi Cobra, les beautés lascives de la danse des serpents !
Toutes les péripéties d'une aventure farouche...
Tous les mystères et les dangers des Tropiques...

 

A noter enfin que Le signe du cobra est disponible en coffret DVD chez Carlotta, avec Les tueurs et Phantom lady. Un entretien avec Hervé Dumont, Directeur de la Cinémathèque suisse et auteur de l'essai Robert Siodmak, le maître du film noir, est proposé en bonus.

 

Ma note - 2,5/5

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