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Articles avec #friedrich wilhelm murnau tag

La découverte d'un secret (Schloß Vogelöd)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

La découverte d'un secret 1
 
Synopsis
 
À l'occasion d'une partie de chasse, des amis se réunissent dans le château de la famille Vogelöd. Mais l'arrivée du comte Johann Oetsch (Lothar Mehnert), soupçonné du meurtre de son frère (Paul Hartmann), survenu trois ans plus tôt, vient troubler l'harmonie du groupe. La tension monte encore d’un cran lorsqu'arrivent la veuve du frère du comte (Olga Tschechowa) et son nouvel époux, le baron Safferstätt (Paul Bildt). Préférant dans un premier temps s’en aller, la baronne se ravise en apprenant l’arrivée prochaine du Père Faramund, un parent de son premier mari, auquel elle désire se confesser. Le comte Oetsch, bien décidé à découvrir la vérité, et ainsi prouver son innocence, profite alors du fait qu’aucune des personnes présentes au château ne connaît le religieux pour se faire passer pour celui-ci et écouter la confession de la baronne…
 
Fiche techniqueLa découverte d'un secret - Affiche
 
Film allemand
Année de production : 1921
Durée : 1h21
Réalisation : Friedrich Wilhelm Murnau
Scénario : Carl Mayer
Avec Arnold Korff (Le châtelain de Vogelöd), Lulu Kyser-Korff (La châtelaine), Lothar Mehnert (Johann Oetsch), Olga Tschechowa (La baronne Safferstätt)...
 

 
Critique 
 
Une intégrale Murnau qui n’en sera pas vraiment une, puisque nombre de ses réalisations sont considérées comme perdues (voir Les quatre diables). Ceci dit, rien n’interdit de penser que, lorsque j’aurai avancé dans ce projet (après bien des années, compte tenu de ma procrastination !), certaines auront été retrouvées. La découverte d’un secret fut lui-même longtemps considéré comme une œuvre mutilée (est-ce pour cela qu’il est répertorié comme court métrage par Ciné-Ressources, le très officiel catalogue collectif des bibliothèques et archives du cinéma ?). La terre qui flambe et Le fantôme -tous les deux de 1922- ont eux aussi été redécouverts récemment.
 
Murnau et son scénariste, Carl Mayer (Le cabinet du docteur Caligari, Le bossu et la danseuse, Genuine, Le dernier des hommes, Tartuffe, L’aurore, Les quatre diables), adaptent ici le roman de Rudolf Stratz, Die Erzählung Schloß Vogeloed, qui sera une seconde fois porté à l’écran par Max Obal en 1936. L’intrigue ne brille sans doute pas par sa vraisemblance. Les rebondissements sont en outre assez transparents, notamment en raison du jeu parfois un peu trop appuyé des acteurs (on devine ainsi assez vite l’identité du véritable assassin du comte Peter Paul Oetsch).

Si toutefois on fait l’effort de se mettre à la place du spectateur de 1921, dont la culture cinéphilique, encore peu développée (par la force des choses…), ne lui permettait pas de décrypter immédiatement des codes aujourd’hui bien identifiés, on se rendra compte que le récit ne manque pas d’une certaine complexité. Et même s’il n’a pas la virtuosité des futurs chefs-d’œuvre du cinéaste allemand,
La découverte d’un secret nous prouve que celui-ci maîtrisait déjà parfaitement le langage cinématographique (avec une utilisation plutôt habile du flash-back). 

La découverte d'un secret 8
 
Si ce film n’est pas le plus personnel de Murnau, ni le plus représentatif de son style, il nous donne tout de même quelques pistes sur son œuvre à venir. On retrouve ainsi quelques-uns de ses thèmes privilégiés, tel celui de l’homme égaré par la passion amoureuse (Le fantôme, L’aurore, Les quatre diables…) ou celui du double. La baronne Safferstätt personnifie ces deux leitmotivs. Elle inspire à la fois un amour sublime à son mari, tout en avouant son horreur de la vertu, sentiment qu’elle résume d’une manière assez glaçante à son amant, qui commettra pour elle la pire des folies : Ich möchte etwas Böses sehen… etwas ganz ganz Böses… Einen… Mord ! (J’aimerais voir quelque chose de mal… quelque chose de très très mal… Un meurtre !). En cela, elle est une héroïne typiquement murnalcienne (un bel adjectif que j’ai découvert grâce à une chronique de l’ami Antoine).

On retrouve chez Murnau le thème romantique, symboliste et expressionniste de la double image de la femme, écrit Yann Calvet dans Cinéma, imaginaire, ésotérisme. A la fois instrument de perdition, objet de tentation vers le mal, mais aussi être magique et libérateur qui, par son sacrifice, exprime un principe rédempteur. Mais d’ordinaire, cette dualité féminine est incarnée chez le réalisateur par deux personnages distincts : Marie et Veronika dans Le fantôme, Gretchen et Marthe dans Faust, la femme et la femme de la ville dans L’aurore, Marion et la séductrice dans Les quatre diables… Ici, la baronne seule porte ce poids…
  La-decouverte-d-un-secret-59.PNG
 
Ce long métrage marque également un glissement vers une esthétique annonçant l'expressionnisme de Nosferatu (voir, par exemple, le cauchemar de l’homme peureux menacé par une main ressemblant à des serres d’un oiseau de proie). Le cinéaste semble ici avoir été influencé par le cinéma de Victor Sjöström. Le cabriolet transportant le baron et la baronne Safferstätt (photo) évoque en effet fortement le lugubre véhicule de la Charrette fantôme (photo). Murnau pouvait en avoir eu connaissance, puisque le film du Suédois sortit le 1er janvier 1921, alors que lui-même se mit en chantier seulement le 10 février suivant. L’image sera reprise quelques mois plus tard dans Nosferatu (photo). 
 
Cependant, en faisant de la culpabilité son motif central, La découverte d’un secret est surtout éminemment langien. Pour mémoire, je rappelle que la première épouse de l’auteur des Nibelungen trouva la mort dans de si ténébreuses circonstances que certains le soupçonnèrent de l’avoir assassinée. D’autres prétendirent que la jeune femme s’était suicidée après l’avoir surpris en pleine étreinte avec sa maîtresse, Thea Von Harbou. Quelle que fût la vérité, ce drame et la crainte d’être accusé à tort marquèrent tellement le réalisateur qu’il n’eut de cesse par la suite de traiter des problèmes de culpabilité, de justice et de l’ambiguïté de la nature humaine… 
 
La découverte d'un secret 3 
La découverte d’un secret se distingue également pas son ton parfois burlesque, un genre peu abordé par Murnau, même s’il n’est pas totalement absent de son œuvre (Les finances du Grand-duc, Tartuffe…). Aussi ce trait mérite-il d’être signalé et commenté. Le premier intermède comique concerne le songe angoissé de l’homme peureux. Le rire nait ici du décalage entre les rodomontades du personnage, qui se vantait auprès des invités du châtelain d’avoir chassé le lion, et sa couardise, qui apparaît d’abord lorsqu’on nous le montre dormant un fusil posé à côté de son lit (photo), puis dans son départ précipité du château (photo).

Le second, d’une nature tout autant onirique, met en scène un mitron qui, tout en s’empiffrant de pâte à gâteau, gifle sous l’œil bienveillant du Père Faramund le chef cuisinier qui l’avait humilié et maltraité dans la journée.

Ces deux séquences d’inspiration lubitschienne prennent place à la fin de l’acte III, c’est-à-dire au milieu du film, comme pour offrir au spectateur un moment de détente au cœur du drame. Elles nous dévoilent aussi un aspect de la personnalité de l’auteur que l’on n’imagine pas forcément, au regard de son œuvre. Lotte Eisner écrit à ce propos : Murnau pouvait être timide, sensible, mélancolique, disent tous ses amis. Mais il pouvait devenir soudain gai, farceur, comme un écolier. Voilà la double face de Schloß Vogelöd.
 
 
La découverte d'un secret 4 
Esthétiquement, La découverte d’un secret occupe également une place à part dans la filmographie murnalcienne (maintenant que je l’ai, je ne le lâche pas !). En effet, en dehors de quelques fulgurances expressionnistes, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, il baigne par instant –plus précisément au moment des flash-backs- dans une vaporeuse lumière impressionniste, dans laquelle semble se dissoudre les silhouettes des personnages (photo). On dirait presque du Renoir. Une comparaison pas aussi saugrenue qu’il n’y paraît a priori, tant cette histoire de partie de chasse en évoque une autre, située en Sologne… au domaine de la Colinière… J’ose espérer que vous voyez de quoi je veux parler ! 
 
Aussi atypique soit-il dans la carrière de Murnau, ce film n'en est pas moins d'une indéniable beauté plastique. Celle-ci doit beaucoup au travail de deux hommes, Fritz Arno Wagner et Hermann Warm. Le premier fut l’un des plus grands chefs opérateurs de son temps avec Karl Freund et Carl Hoffmann. Pour rendre compte de son immense talent, il suffit d’énumérer la longue liste des chefs-d’œuvre auxquels il collabora durant la République de Weimar : Madame Du Barry, Les trois lumières, La terre qui flambe, Nosferatu le vampire, Les espions, Le journal d’une fille perdue, Quatre de l’infanterie, M le maudit, L'opéra de quat'sous, Le testament du docteur Mabuse… Sa photographie contribue ici à créer une atmosphère pesante et chargée d’angoisse, selon l’expression de Lotte Eisner. Surtout, par son traitement dichotomique (passé impressionniste / présent expressionniste), elle illustre bien le basculement entre la félicité des premiers temps du mariage de la baronne et la tragédie finale.

Hermann Warm, le directeur artistique, participe à ce mouvement grâce à une organisation de l’espace et un ordonnancement des décors d’une rare rigueur. Lui aussi mena une carrière prestigieuse pendant l’Entre-deux-guerres. On retrouve ainsi son nom au générique du Cabinet du docteur Caligari, des Araignées (volets 1 et 2), des Trois lumières, de La passion de Jeanne d’Arc, de Vampyr
 
 
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Je ne m’étendrai pas sur l’interprétation, qui souffre par instant d’une trop grande expressivité (l’un des défauts du cinéma muet). Je citerai seulement la prestation d’Olga Tschechowa, qui parvient parfaitement à restituer le côté trouble de son personnage, que ce soit dans ses relations avec la châtelaine, empreintes d’une certaine ambivalence (photo), ou dans la scène où elle se confesse au Père Faramund : on ne sait si l’évocation de sa faute fait naître en elle de l’horreur et de la repentance, ou une certaine jouissance, tant son expression haletante et proche de l’extase à quelque chose d’orgasmique (photo)… 
 
Un film à découvrir, donc. Malheureusement, il n’existe à ce jour aucune édition DVD. Du moins à ma connaissance. Si je vous ai donné envie de le voir, malgré mon impéritie, il vous reste à espérer qu’il soit bientôt rediffusé sur Arte, où il est passé il y a quelques mois dans une magnifique version restaurée par la Fondation Murnau…
 
   
Ma note : 4/5 
 
A lire : Murnau, Lotte H Eisner (Le terrain vague, 1964)
Cinéma, imaginaire, ésotérisme : Murnau, Dreyer, Tourneur, Lewin, Yann Calvet (L’Harmattan, 2003)
 
 
Friedrich Wilhelm Murnau sur ce site : Les quatre diables

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