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J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd (Lætitia Carton)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd (Lætitia Carton)

Un beau documentaire sur le monde des sourds, dont l’ambition est de jeter un pont avec celui des entendants.

Qu’on ne s’offusque pas du mot sourd. L’hypocrisie moderne lui préfère le terme aseptisé de malentendant. Mais Lætitia Carton n’hésite pas à l’utiliser. De fait, il n’a rien de honteux, et la réalité qu’il décrit non plus. Appeler les choses par leur nom est déjà une reconnaissance de celles-ci…

La cinéaste nous fait découvrir dans ce film la belle langue des signes, étonnamment riche et expressive, car mettant en jeu aussi bien les mains que l’ensemble du corps. Elle impose à l’autre une plus grande attention du regard, bien plus que ne l’exigent les mots, et de ce fait donne lieu à des échanges beaucoup plus intenses. Cette langue est infiniment cinématographique, tant la gestuelle et les expressions de celui ou celle qui la pratique évoquent l’art des acteurs du muet.

Lætitia Carton met également l’accent sur les obstacles rencontrés pour l’apprendre – elle fut interdite en Europe pendant prés d’un siècle, au profit de la méthode oraliste – en raison du manque de structures, du peu d’empressement du monde de l’enseignement à appliquer la loi de 2005 (qui introduit cette langue dans le code de l’Éducation nationale) et, plus encore, des pressions d’un milieu médical majoritairement favorable aux solutions de réparation (implant cochléaire), en dépit de leurs résultats parfois imparfaits…

Ce documentaire est aussi émouvant par sa dimension très personnelle, puisque prenant la forme d’une lettre à un ami de la réalisatrice, décédé il y a une dizaine d’années.

Bref, une œuvre sensible, offrant une ouverture salutaire sur un « pays » – pour reprendre l’expression de l’auteur – où ce que nous, entendants, qualifions de « handicap », est perçu de la part des sourds comme une culture. Comme disait Victor Hugo, cité par Lætitia Carton : « Qu'importe la surdité de l'oreille quand l'esprit entend ? La seule surdité, la vrai surdité, la surdité incurable, c'est celle de l'intelligence ».

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