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Peter Ibbetson

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Dans les environs de Paris, au XIXème siècle, une veuve d'origine anglaise, madame Pasquier (Elsa Buchanan), vit avec son jeune fils de 8 ans, Peter (Dickie Moore), surnommé Gogo. Une simple grille sépare leur propriété de celle qu’habitent Mimsey (Virginia Weidler), une petite anglaise, et ses parents. Gogo et Mimsey, malgré quelques querelles enfantines (ainsi se disputent-ils la possession de planches, le premier pour construire un chariot, la seconde afin de bâtir une maison pour ses poupées), sont unis par un amour pur. La mort de madame Pasquier va toutefois brutalement les arracher l’un à l’autre. Le garçonnet est en effet confié à son oncle, le colonel Forsythe (Douglass Dumbrille), qui l’emmène en Angleterre

Quelques années plus tard, Peter (Gary Cooper) est devenu architecte chez Throckmorton et Slade, à Londres. Mais las de son travail, il annonce à son employeur son intention de démissionner et de partir en Amérique. Celui-ci, cependant, l’en dissuade, l’engageant à prendre quelques jours de vacances à Paris.

Lors de son séjour, il croise le major Duquesnois (Christian Rub), un ancien soldat de Napoléon qui fréquentait autrefois la maison de Mimsey. Une rencontre qui lui donne envie de revoir les lieux de son enfance. Accompagné d’une jeune femme (Ida Lupino) dont il a fait la connaissance dans un musée, il se rend donc dans la propriété où il a grandi. Se promenant dans le parc à l’abandon, il revit alors avec émotion les étapes de sa tentative de fuite avec Mimsey, le jour de son départ avec son oncle.

Son travail le rappelle bientôt en Angleterre. On lui demande de se rendre dans le Yorkshire, pour élaborer les plans des nouvelles écuries du duc de Towers (John Halliday). Mais ne partageant pas les vues du duc, qui souhaite faire construire de nouveaux bâtiments, tandis qu’une restauration lui semble préférable, il s’apprête à regagner Londres. Sa rencontre avec la duchesse Mary (Ann Harding) va cependant l’inciter à rester. Les jeunes gens vont peu à peu s’éprendre l’un de l’autre. Ayant percé leurs sentiments, le duc profite d’un dîner pour leur demander de s'expliquer. Peter avoue alors que la duchesse l’a délivré de son obsession pour Mimsey. Que son visage est le seul à avoir réussi à effacer celui de la fillette. Mary comprend soudain que l’architecte n’est autre que Gogo, son ami d'enfance...    
 
Fiche techniquePeter Ibbetson - Affiche 

Film américain
Année de production : 1935
Durée : 1h28
Réalisation : Henry Hathaway
Image : Charles Lang
Avec Gary Cooper (Peter Ibbetson), Ann Harding (Mary, Duchesse de Towers), John Halliday (Duc de Towers), Ida Lupino (Agnes), Douglass Dumbrille (Colonel Forsythe), Virginia Wielder (Mimsey), Dickie Moore (Gogo)... 
 

 
Critique 
 
Peter Ibbeston est l’adaptation du roman éponyme de George Du Maurier, père de Daphné, à qui l'on doit L’auberge de la Jamaïque, Rebecca et Les oiseaux, portés à l’écran par Alfred Hitchcock. Ce film est l’un des emblèmes du Surréalisme. Ado Kyrou, écrivain de cinéma et réalisateur, disait à son sujet, dans Le Surréalisme au cinéma (1953), que les spectateurs de cette oeuvre reçoivent des chocs libérateurs qui leur donnent les clés nécessaires à la prise de la citadelle, prétendue inviolable, de la vie terrestre. André Breton écrivait quant à lui dans L’amour fou (1937) qu’il est le triomphe de la pensée surréaliste. 
 
Rien ne me paraît mieux définir le héros de ce film que ces quelques lignes d’une lettre d’Alain Fournier adressée à son beau-frère, Jacques Rivière (4 juillet 1910), à propos du personnage principal de son roman : Meaulnes, le grand Meaulnes, le héros de mon livre, est un homme dont l’enfance fut trop belle. Pendant toute son adolescence, il la traîne après lui. Par instants, il semble que tout ce paradis imaginaire qui fut le monde de son enfance va surgir au bout de ses aventures, ou se lever sur un de ses gestes…Mais il sait déjà que ce paradis ne peut plus être. Il a renoncé au bonheur. Peter Ibbetson a eu, lui aussi, une enfance trop belle, ici magnifiquement mise en image par Charles Lang, le chef opérateur d’Hathaway (oscarisé en 1934 pour L’adieu aux armes de Frank Borzage). Dès les premières scènes, une aura irréelle baigne le jardin où s’amusent, où se disputent les deux enfants.
 
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La mort de la mère de Peter et l’arrivée de son oncle vont cependant anéantir l’éden de leur enfance. A partir de ce moment, la photographie bascule peu à peu du mode élégiaque, lyrique, à l’expressionisme et au film noir. Dans le même temps, les éléments du décor deviennent autant d’obstacles à l’amour passionnel que se portent les deux héros. On relèvera notamment l’omniprésence des grilles (je compte d'ailleurs consacrer prochainement à ce thème un dossier) : autour des écuries du duc de Towers, au tribunal, dans la prison bien sûr, dans la propriété parisienne de la famille de Peter. Même les rayons de lumières se muent en d’immatériels barreaux (voir l'album du film).
 
Après la condamnation de Peter, ce paradis ne sera plus accessible aux deux amants que par l’imaginaire. Le spectateur plongera alors dans une atmosphère onirique, faite d’étranges allées bordée de hautes-futaies (là encore, on songe à Augustin Meaulnes découvrant le Domaine mystérieux), d’un château de conte de fée -façonné avec des nuages, le ciel et les étoiles, dit Peter à Mary- qui sera détruit par la foudre, de forêts où les deux amants se réuniront spirituellement au pied d’un arbre de vie…
 
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Côté interprétation, Gary Cooper, loin des héros virils auxquels il était habitué à l’époque, livre ici l’une de ses prestations les plus émouvantes, les plus sensibles, tout en restant pourtant d’une grande sobriété dans son jeu. L’un des moments les plus bouleversants du film est sans doute son pèlerinage sur les lieux de son enfance. Et en particulier son regard lorsqu’il contemple le mur qu’il avait essayé d’enjamber avec Mimsey pour échapper à son oncle. Ann Hardingest en revanche trop évaporée pour véritablement toucher. On remarquera par contre la courte apparition d'Ida Lupino, dans un rôle joliment sensuel. Il s’agit là de sa première apparition notable à l’écran. On la verra par la suite chez Raoul Walsh (Une femme dangereuse, High sierra), Michael Curtiz (Le vaisseau fantôme), Nicholas Ray (La maison dans l’ombre), Fritz Lang (La cinquième victime), Robert Aldrich (Le grand couteau) ou encore Sam Peckinpah (Junior Bonner, le dernier bagarreur). Elle réalisera même quelques films (Avant de t’aimer, Outrage, Le voyage de la peur).
 
Peter Ibbeston est sans doute l’un des films les plus poétiques -j’espère que ce n’est pas un mot obscène pour certains !- de l’histoire, que l’on peut redécouvrir grâce à Wild Side dans une copie d’assez bonne qualité. Cette édition propose en outre un portrait d'Henry Hathaway par Patrick Brion, Bertrand Tavernier et Noël Simsolo, et une présentation du film par Bertrand Tavernier et Noël Simsolo.

Album du film
 
Ma note - 5/5

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Balada triste (Balada triste de trompeta)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Enrolé de force par l’armée républicaine espagnole alors qu’il est en pleine représentation, le clown Auguste (Santiago Segura) se retrouve, dans son costume de scène, face aux troupes nationalistes, une machette à la main. Pris soudain d’une rage sanguinaire, il taille en pièce l’ennemi, avant d’être fait prisonnier. Après quelques mois passés dans un camp, il est envoyé dans la vallée de Cuelgamuros pour construire l’abbaye Santa Cruz del valle de los caídos, monument franquiste destiné à recevoir les restes des combattants de la guerre civile. Son fils, Javier, qui a promis de venger son père, rejoint celui-ci pour tenter de le faire s’évader. Mais l’opération tourne mal et il parvient seulement à blesser gravement le responsable du chantier, le colonel Salcedo (Sancho Gracia). Bien des années plus tard, le jeune homme (Carlos Areces) trouve un emploi de clown triste dans un cirque. Pour l’amour d’une acrobate, Natalia (Carolina Bang), il va alors affronter un autre membre de la troupe, Sergio (Antonio de la Torre), un homme brutal et rongé par la haine…
 
Fiche techniqueBalada triste de trompeta - Affiche

Film français, espagnol
Année de production
Durée : 1h47
Réalisation : Alex de la Iglesia
Scénario : Alex de la Iglesia
Image : Kiko de la Rica
Avec Carlos Areces (Javier), Antonio de la Torre (Sergio), Carolina Bang (Natalia), Sancho Gracia (Colonel Salcedo), Juan Luis Galiardo (Monsieur Loyal)...
 


Critique
 
Balada triste saisit le spectateur dès le générique : sur une partition puissante de Roque Baños (c’est sa sixième collaboration avec Álex de la Iglesia), faites de percussions, se succèdent à l’écran les portraits des principaux dictateurs du XXème siècle et des figures les plus emblématiques du cinéma d’horreur. Un pêle-mêle effrayant, qui est l’image du reste du film, une odyssée baroque nous plongeant dans un cauchemar grotesque, monstrueux, gothique et violent, qui croise les univers de Fellini, Browning, Burton et Tarantino. Pas étonnant d'ailleurs que ce dernier, qui présidait le jury de la dernière Mostra de Venise, ait été doublement séduit par ce film, qui s’est vu attribué le Lion d’argent du meilleur réalisateur et le prix Osella du meilleur scénario. 
 
Balada triste n’a donc rien à voir avec le fade et ennuyeux Crimes à Oxford, précédent opus du cinéaste espagnol. On est ici dans la démesure, l’outrance permanente. Ce jusqu’au-boutisme inconfortable en excédera sans doute plus d’un. Pour ma part, il ne m'a pas dérangé, car il n’a rien de gratuit. Il a pour moi le même sens que les Pinturas negras de Goya, à savoir la déshumanisation des individus dans un contexte de violences étatiques. Ici, cependant, ce n'est plus Saturne dévorant un de ses fils que l'on nous montre, mais Sergio brutalisant Natalia ou Javier lacérant le visage de son rival.   
    Balada-triste-de-trompeta-2-copie-1.jpg
 
D’un strict point de vue cinématographique, ce parti pris extrême donne lieu à des scènes d’une intensité inouïe -peut-être même anthologiques. On retiendra plus particulièrement celle se déroulant sur la croix gigantesque de l’abbaye Santa Cruz, qui n’est pas sans évoquer la séquence finale de la Mort aux trousses sur le mont Rushmore, ou encore l’attentat contre Luis Carrero Blanco, le Premier ministre de Franco. Il y a également cette course dans la forêt où, après avoir été sauvagement agressé par Sergio, Javier s’échappe de l’hôpital où il était soigné et se réfugie dans une sorte de grotte dans laquelle tomberont successivement un cerf et un sanglier. Séquence surréaliste (on est au pays de Buñuel !), qui se terminera par la capture du jeune homme par l’ancien assassin de son père, le colonel Salcedo, devenu une sorte de comte Zaroff. 
 
Récit enragé et engagé, Balada triste est une réussite tant visuelle que thématique, qui marque une sorte d’accomplissement pour son auteur. On aimerait que le cinéma français aborde d’une manière aussi frontale et audacieuse notre histoire. Ne rêvons toutefois pas trop, ce n'est pas pour demain... 
 
Ma note : 4/5

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Décès de Peter Falk (23 juin 2011)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Peter Falk 1 

Peter Falk, célèbre interprète du lieutenant Columbo, est mort le 23 juin 2011 à l’âge de 83 ans, des suites de la maladie d'Alzheimer.

 

Né le 16 septembre 1927, à New York, Peter Falk apparut pour la première fois à l’écran en 1957, dans un épisode de la série Robert Montgomery présente, diffusée par la chaîne NBC. L’année suivante, il fit ses premiers pas au cinéma en tournant sous la direction de Nicholas Ray dans La forêt interdite, que Wild Side propose depuis peu en DVD. Très vite, il décrocha le rôle principal de Crime, société anonyme de Stuart Rosenberg, l’auteur de Luke la main froide et d’Amityville, prestation qui lui valu en 1961 une première nomination aux Oscars, dans la catégorie meilleur acteur de second rôle (trophée remporté par Peter Ustinov pour le rôle de Batiatus dans Spartacus). Peter Falk participa ensuite à deux séries mythiques, Alfred Hitchcock présente et La Quatrièmedimension, avant d’évoluer devant la caméra de Frank Capra dans Milliardaire pour un jour, qui lui permit d’être cité une nouvelle fois aux Oscars (battu par George Chakiris pour le rôle de Bernardo dans West Side Story).

 

C’est en 1968 que l’acteur revêtit pour la première fois l’imperméable de l’inspecteur Columbo, rôle qui fit de lui une star mondiale. Il incarna ce personnage pendant 35 ans et dans 69 épisodes, dont quelques-uns dirigés par des réalisateurs célèbres, tels Steven Spielberg (auteur du premier épisode, Murder by the book) ou John Cassavetes (Swan song), sous la direction duquel il tourna en outre plusieurs longs métrages : Husbands, Une femme sous influence, Opening night (sous forme de caméo) et Big trouble. Au cinéma, on le vit également Dans la bataille pour Anziod'Edward Dmytryk (1968), Un château en enferde Sydney Pollack (1969), Deux filles au tapis de Robert Aldrich (1981), Princess Bride de Rob Reiner et, surtout, Les ailes du désir, chef-d’œuvre de Wim Wenders (1987), dans son propre rôle. Il apparaît d’ailleurs ainsi dans d’autres films : The player de Robert Altman (1992) et Si loin, si proche !, également de Wenders (1993). L’une de ses dernières apparitions notable (tout est relatif…) remonte à 2007, dans Next de Lee Tamahori, aux côtés de Nicolas Cage, Julianne Moore et Jessica Biel.

 

Peter Falk est aussi l’auteur d’un livre de souvenirs, Juste une dernière chose… Les mémoires de Columbo(Editions Michel Lafon – 2006), dans lequel il évoque son parcours dans le théâtre d’avant-garde new-yorkais, puis à Hollywood et dans le cinéma dit d’auteur.

 

Filmographie complète sur IMDB.

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L'argent (Penge)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Cette photographie est extraite de L'argent, de Karl Mantzius, un film aujourd'hui disparu, exception faite d'un fragment de bobine de 55 secondes. On se demandera sans doute pourquoi je consacre un article à une œuvre perdue, d'un réalisateur tombé dans l'oubli. Mon intérêt tient en fait à l'identité de l'auteur du scénario, qui n'est autre que Carl Theodor Dreyer. 

 

Bien sûr, j'entends déjà certains de mes camarades blogueurs railler mon attitude fétichiste, moi qui ne cesse de me moquer des admirateurs fanatiques. J'ai d'ailleurs eu un intéressant débat avec Gabriel et Robin, sur Facebook, sur la notion -pour moi crétine- d'œuvre culte. En réalité, ce n'est pas tant cette image qui m'intéresse. Ni même le long métrage dont elle est tirée. Je n'ai rien trouvé à son sujet, si ce n'est qu'il s'agit d'une adaptation de L'argent, de Zola. C'est surtout l'occasion pour moi d'évoquer les débuts de Dreyer et, peut-être, d'apporter un éclairage nouveau sur une personnalité jugée parfois un peu austère.

 

Le réalisateur danois fit ses premières armes au cinéma d'une manière assez surprenante, en réglant les manœuvres de la fuite en ballon du héros de La chevauchée de la mort (1912), de Kai van der Aa Kühle. Surpenante ? Pas tant que ça, en réalité. Car Dreyer, qui était alors journaliste, était considéré comme un spécialiste de l'aéronautique. Ses premiers écrits sur cette matière remonte à l'époque où il travaillait au Berlingske Tilende. Le 17 juillet 1910, il fut ainsi le premier reporter à interviewer Robert Svendsen après sa traversée du Sund, entre le Danemark et la Suède. 

 

Cette même année, il commença à écrire sur un autre sport : le vol en ballon. Cette fois, cependant, il ne se contenta pas de rapporter les exploits des autres. Il participa lui-même aux compétitions. Sa première expérience eut lieu le 14 août 1910. Ce jour-là, le jeune homme s'embarqua aux côté du comte Moltke pour un voyage d'une quarantaine de kilomètres. Son second essai fut plus sérieux, puisqu'il parcourut, en compagnie de l'ingénieur Krebs, 540 kilomètres, de Copenhague à la région de Christiana (ancien nom d'Oslo). Au cours des deux années suivantes, Dreyer accomplit neuf nouvelles randonnées en ballon plus ou moins longues. Mais l'exploit qui lui apporta la célébrité fut son survol du Sund en compagnie de l'aviateur français Poulain, le 4 juillet 1911. Il prit cette fois place sur une sorte de siège suspendu au-dessous de la machine, entre les roues. Le lendemain, le Riget, nouvel employeur de Dreyer, publia un portrait du jeune casse-cou.

 

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Carl Theodor Dreyer accroché sous l'avion de Poulain (4 juillet 1911)

 

Un an plus tard, Dreyer fut embauché par un nouveau quotidien, l'Ekstra Bladet. L'occasion pour lui de rencontrer Kai van der Aa Kühle, le directeur du Comptoir Nordique-Russe, une multinationale qui, entre autres activités, produisait des films. Invité sur un tournage par le dirigeant de cette société, il fut remarqué par le producteur en imaginant une fin satisfaisante à l'histoire. Il fut aussitôt invité à écrire un scénario. Ce qu'il fit avec un collègue journaliste, Viggo Cavling. Ainsi vit le jour La fille du brasseur, dont on ne sait pas grand chose (aucune copie n'ayant été conservée), si ce n'est que ce récit comportait trois particularités exigées par van der Aa Kühle : utiliser un puits bien connu situé près d'Elseneur, insérer une scène d'incendie dans une écurie et situer l'action à l'intérieur d'une brasserie.

 

Dreyer poursuivit ses activités de scénariste pour le compte de la Filmfabriken Danmark : L'explosion du ballon (seul film dans lequel Dreyer apparaît comme acteur) et Le correspondant de guerre. Un quatrième scénario, dont on ne sait s'il fut porté à l'écran, a été retrouvé il y a quelques années par Gösta Werner. Selon Maurice Drouzy, auteur d'une biographie de référence sur le cinéaste, cette histoire porte de manière indubitable la griffe de Carl Theodor Dreyer. On y découvre plusieurs motifs qui vont reparaître sous d'autres formes dans des films ultérieurs.

 

A partir de 1913, Dreyer se détacha peu à peu de ses activités journalistiques pour se consacrer de plus en plus au cinéma. Le 26 juin de cette année, il signa un contrat avec la Nordisk Films Compagni, la plus grande société de production scandinave de l'époque, d'abord pour améliorer la qualité littéraire des intertitres des films, puis rédiger des scénarios. C'est dans ce contexte qu'il fut amener à collaborer avec Karl Mantzius sur L'argent. 

 

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A lire : Carl Th Dreyer, né Nilsson, Maurice Drouzy (Les éditions du Cerf, 1982)
A voir : Penge (in Praesidenten, Danish film classics)

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L'affaire Rachel Singer (The debt)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
En 1965, trois agents de renseignement israéliens, Rachel Singer (Jessica Chastain), David Peretz (Sam Worthington) et Stephan Gold (Marton Csokas) organisent la capture à Berlin-Est de Vogel (Jesper Christensen), l’un des anciens médecins du camp d'Auschwitz-Birkenau. Mais son transfert de l’autre côté du Rideau de fer tourne mal et les trois jeunes gens se retrouvent bloqués, dans l’attente que leur gouvernement trouve une solution pour leur exfiltration. La tension grandit peu à peu entre les membres du groupe, qui se rejettent la responsabilité de l’échec de l’opération. Une situation encore exacerbée par l’esprit manipulateur de Vogel et les sentiments que David et Stephan éprouvent pour Rachel. Le criminel nazi profite des dissensions entre ses gardiens pour s’échapper. Cependant, Rachel parvient in extremis à l’abattre. Leur mission accomplie, les trois agents rentrent en Israël, où ils sont accueillis en héros…
 
Fiche techniqueL-affaire-Rachel-Singer---Affiche.jpg
 
Film américain
Année de production : 2010
Durée : 1h54
Réalisation : John Madden
Scénario : Matthew Vaughn, Jane Goldman, Peter Straughan
Image : Ben Davis
Avec Ciarán Hinds (David Peretz), Sam Worthington (David Peretz jeune), Jessica Chastain (Rachel Singer jeune), Helen Mirren (Rachel Singer), Tom Wilkinson (Stephan Gold), Marton Csokas (Stephan Gold jeune), Jesper Christensen (Vogel)...
 


Critique
 
Kris Thykier, producteur de ce remake de La dette, d'Assaf Bernstein, décrit L'affaire Rachel Singer comme un film intelligent, excitant et plein de suspense, mené par des comédiens incroyables et une histoire palpitante. Il s’articule autour de sentiments complexes et fonctionne à un niveau psychologique et dramaturgique élevé, tout en réussissant à tenir les spectateurs en haleine. Rien que cela !
 
Ce thriller, certes assez efficace, en dépit de ses nombreuses invraisemblances (qui peut croire au combat final entre Rachel et Vogel, la soixantaine plus que dépassée pour la première, le second largement octogénaire ?), est cependant plombé par une psychologie pesante et par instant douteuse. John Madden, sept fois oscarisé pour le très négligeable Shakespeare in love (scandale d'autant plus absolu que ce triomphe s'est fait au détriment de La ligne rouge), nous présente en effet des Israéliens si fascinés par le criminel nazi qu’ils s’en trouvent paralysés. Une situation qui porte en filigrane une idée de faiblesse assez équivoque, car laissant entendre, par des dialogues pour le moins ambigus, que les victimes de la barbarie nazie ont, par leur absence de résistance, mérité leur sort.
 
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L’interprétation est assez terne. Jessica Chastain ne me convainc pas plus que dans The tree of life. Sam Worthington se révèle plus fade et inexpressif que jamais. Je pense qu’il devrait tout le temps être filmé en motion-capture. Helen Mirren, quant à elle, semble devenue (par quelle bizarrerie ?) une égérie du film d’espionnage et d’action. Déjà, dans Red, on la voyait en robe de soirée, mitrailleuse à la main, dégommant les gardes du corps du vice-président des Etats-Unis. Mais dans le film de Robert Schwentke, cela avait le mérite d’être décalé, donc drôle. Là, c’est presque grotesque. Finalement, comme souvent, le personnage le plus intéressant est celui du méchant. Jesper Christensen interprète à merveille cet être équivoque et manipulateur qu’est Vogel. Le problème, c’est que sa psychologie relève de James Bond (l’acteur danois incarne d’ailleurs M White dans Casino royal et Quantum of Solace). Alors qu’on parle ici d’un complice de Wirths, Mengele et Clauberg.

Un film maladroit, par conséquent. Pour ne pas dire dérangeant. La moyenne, tout de même, pour quelques scène assez prenantes.
Ma note - 2,5/5

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La balade de l'impossible (ノルウェイの森)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

La ballade de l'impossible 1

Synopsis
 
Watanabe (Kenichi Matsuyama) et Kizuki (Kengo Kora) sont deux amis de lycée. Ce dernier sort avec Naoko (Rinko Kikuchi) et paraît couler des jours heureux. Pourtant, à 17 ans, le jeune homme se suicide. Profondément affecté par sa disparition, Watanabe quitte Kōbe pour Tokyo, où il entame ses études universitaires. Il retrouve alors Naoko. Animés par la même douleur, les deux jeunes gens se rapprochent et deviennent bientôt amants. Mais le lendemain de leur première nuit d’amour, Naoko disparait sans explication. Watanabe apprendra plus tard qu’elle est entrée dans un centre psychiatrique, pour soigner une dépression. Dans le même temps, il fait la connaissance de Midori (Kiko Mizuhara), une jeune étudiante pleine de vie…
 
Fiche techniqueLa-ballade-de-l-impossible---Affiche.jpg

Film japonais
Année de production : 2010
Durée : 2h13
Réalisation : Trần Anh Hùng
Scénario : Trần Anh Hùng
Image : Ping Bin Lee
Avec Kenichi Matsuyama (Watanabe), Rinko Kikuchi (Naoko), Kiko Mizuhara (Midori), Reika Kirishima (Reiko Ishida), Kengo Kora (Kizuki), Kengo Kora (Kizuki)... 
 


Critique
 
Adaptation du best-seller d’Haruki Murakami, La balade de l’impossible est un chant douloureux, dont la beauté fiévreuse et pleine de langueur devrait marquer durablement ma mémoire. Car Trần Anh Hùng exprime dans ce film des sentiments qui trouvent en moi un écho particulier (un effet de la crise de la quarantaine ?) : Soudain, confie le cinéaste franco-vietnamien dans le dossier de presse, on s’aperçoit trop tard qu’on n’a pas suffisamment vécu, suffisamment aimé, suffisamment souffert par amour. Trop tard. On n’aura vécu qu’une infime partie des aspirations de la jeunesse, cette époque des grandes affirmations, des certitudes proclamées les larmes aux yeux. Le temps du saut dans l’inconnu qu’est le sentiment amoureux est passé. Passées également, les grandes frayeurs éprouvées dans l’amour. Et une poignante mélancolie vous saisit, une mélancolie de l’existence telle que même un sentiment amoureux renouvelé ne pourrait qu’en accentuer l’intensité.
 
Ce languissant regret est évoqué ici avec autant d’intelligence que de sensibilité. Ce qui n’empêche pas pour autant une certaine crudité, notamment dans les dialogues (voir la scène où Naoko explique à Watanabe son impuissance à mouiller lorsqu’ils font l’amour), permettant ainsi au film d’échapper à une complète désespérance et de véritablement s’incarner, donc de toucher intimement le spectateur.
 
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Si ce film est une réussite, c’est aussi parce que l'auteur de L’odeur de la papaye verte a su remarquablement s’entourer. Ainsi, outre la partition infiniment mélancolique de Jonny Greenwood, ex-guitariste du groupe Radiohead, retiendra-t-on la composition très picturale du directeur de la photographie, Ping Bin Lee (l’orthographe de son nom étant très changeante, je m’en tiens à la graphie retenue par IMDB), déjà collaborateur de Trần Anh Hùng sur A la verticale de l’été, mais également chef opérateur de Hou Hsiao-hsien (Un temps pour vivre, un temps pour mourir, Les Fleurs de Shanghai, Millennium Mambo) et Wong Kar-wai (In the mood for love). Il nous propose ici des plans somptueux. On peut citer, par exemple, cette séquence où, dans un décor de neige seulement éclairé par un réverbère, Watanabe explique à Midori les raisons de son comportement. Les grincheux parleront de démarche esthétisante. J’y vois pour ma part l'une des plus bouleversantes représentations de la beauté au cinéma.
 
De la même façon, côté interprétation, c’est un sans faute. Kenichi Matsuyama construit avec subtilité son personnage de rêveur lunaire écartelé entre désir de vivre et tentation de la mort, entre Eros (Midori) et Thanatos (Naoko). Kiko Mizuhara, quant à elle, illumine La balade de l’impossible par sa nature solaire. Nul doute que, sans elle, cette œuvre sombrerait très vite dans une noirceur intolérable. Rinko Kikuchi est aussi parfaite dans un rôle qui, tout en rappelant dans un premier temps celui qu’elle tenait dans Babel, s’avère finalement assez différent. Après avoir offert sa virginité à Watanabe, Naoko souffre d’un mal qui l’empêche d’avoir de nouveau des relations intimes. Une impossibilité (ou un refus ?) qui va peu à peu l’enfermer dans sa douleur, la couper du monde. Dans le film d’Alejandro González Iñárritu, au contraire, Chieko va chercher dans la sexualité un moyen de communiquer, d’échapper à son handicap (elle est sourde et muette).
 
Dans un contexte un peu déprimant (hormis Une séparation), ce film redonne foi dans le cinéma. Et comme par hasard, c’est par la sensibilité asiatique que le salut arrive, comme l’année dernière avec le magnifique Poetry. Pour une fois, je ferai donc fi de ma modération et parlerai d’authentique chef-d’œuvre. On ne peut cependant s’en apercevoir qu'en s'abandonnant sans réserve à ce magnifique récit.
 
Ma note - 4/5 

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Une séparation (جدایی نادر از سیمین)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Lorsque sa femme, Simin (Leila Hatami), quitte le foyer conjugal, Nader (Peyman Moadi) se retrouve seul avec sa fille de 11 ans, Termeh (Sarina Farhadi), pour s’occuper de son père (Ali-Asghar Shahbazi) atteint de la maladie d’Alzheimer. Une charge qu’il est incapable d’assumer à plein temps. Il embauche donc Razieh (Sareh Bayat), une mère de famille. Mais celle-ci s’engage sans l’accord de son mari, Hodjat (Shahab Hosseini), et sans informer Nader de sa grossesse. Dès son premier jour de travail, la jeune femme est confrontée à des situations incompatibles avec ses convictions religieuses (changer le vieil homme, devenu incontinent, relève pour elle du péché). Elle présente donc à Nader sa démission. Elle lui promet toutefois de convaincre son mari, au chômage, de la remplacer. Elle lui dira qu’elle a lu l’annonce dans un journal. Cependant, Hodjat se retrouve temporairement en prison, à cause de ses dettes, obligeant Razieh à reprendre son emploi…
 
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Film iranien
Année de production : 2010
Durée : 2h03
Réalisation : Asghar Farhadi
Scénario : Asghar Farhadi
Image : Mahmood Kalari
Avec Leila Hatami (Simin), Peyman Moadi (Nader), Sareh Bayat (Razieh), Shahab Hosseini (Hodjat), Sarina Farhadi (Termeh)... 
 

 
Critique 
 
Ce film présente bien des points communs avec A propos d’Elly, du même Asghar Farhadi. D’abord, de par sa structure narrative, qui repose là encore sur le mensonge et un incident (le père de Nader échappe un court instant à la surveillance de Razieh pour acheter un journal). Ensuite, parce qu’Une séparation immerge de nouveau le spectateur dans la classe moyenne iranienne. Ce récit gagne cependant en densité par rapport au précédent opus du réalisateur. Car il met en scène ici non plus un seul milieu, mais deux, que tout opposent : celui relativement aisé et ouvert dans lequel évoluent Simin et Nader, et celui plus fragile (financièrement) et respectueux des traditions, en particulier religieuses, de Razieh et Hodjat. En sorte que la séparation annoncée dans le titre est moins celle d’un homme et d’une femme -même si celle-ci a lieu dès la première scène- que le signe d’une fracture entre les différentes composantes de la société iranienne.
 
On aurait pu craindre, avec cette représentation dualiste, un traitement manichéen de ce sujet. La tentation aurait en effet pu être grande, pour son auteur, de prendre le parti du milieu apparemment le plus progressiste. Or, la grande force de cette confrontation, c’est justement qu’elle ne permet pas un jugement tranché. Chaque personnage à ses ambigüités, comme il a ses raisons d’agir. Hodjat est certes impulsif, violent, mais n’est-ce pas sa misère sociale qui l’a rendu ainsi ? Razieh est exploitée par Nader, toutefois n’a-t-elle pas menti plusieurs fois ? Et n’essaie-t-elle pas de tirer bénéfice de la perte de son bébé ? Nader, plus proche de nos valeurs occidentales, a lui aussi ses bassesses (je n’en dirai pas plus pour ne pas déflorer un élément essentiel de l’intrigue). Simin, femme -relativement- libérée au pays des mollahs, donc a priori plus susceptible de susciter l’empathie, paraît par moment avoir la tentation de profiter des faits pour obtenir la garde de sa fille (même si elle trouve l’argent nécessaire pour la caution de son mari). 
 
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Au-delà de l’intelligence de son propos, Une séparation repose sur un scénario complexe, offrant au spectateur différentes pistes, de multiples interprétations. Sur la principale question de l’affaire (Nader a-t-il surpris la conversation entre l’enseignante de sa fille et Razieh au sujet de sa grossesse ?), on essaie de se rappeler le déroulement des faits. Mais, emporté par le flot des dialogues, le dynamisme de la mise en scène, on se perd (avec une certaine délectation) dans les méandres d’un suspense hitchcockien.
 
Une séparation est donc une œuvre dense, parfaitement maîtrisée. Un film qui mérite amplement les nombreuses récompenses que lui a décerné le jury de la dernière Berlinale. Un chef-d’œuvre en puissance ? On sait que je répugne à porter ce genre de jugement à chaud. Néanmoins, il n’est pas interdit de le penser, notamment en raison de sa portée universelle…
 
Ma note - 4/5 

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Décès de Jorge Semprún (7 juin 2011)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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L’écrivain, scénariste et homme politique espagnol Jorge Semprún est mort hier, 7 juin, à l’âge de 87 ans. 

 

Né le 10 décembre 1923 à Madrid, dans une famille de la grande bourgeoisie, Semprún quitta son pays en 1936, au début de la guerre civile. Il séjourna d'abord à Lestelle-Betharram, dans les Pyrénées-Atlantiques, dans la maison de Jean-Marie Soutou, un proche d'Esprit, revue dont son père était correspondant en Espagne, puis dans la région de Genève, où ce dernier se vit offrir un poste diplomatique. De 1937 à février 1939, il représenta ainsi la République espagnole aux Pays-Bas. Après la fermeture de la légation républicaine à La Haye, la famille de Semprún s’exila en France. Le jeune homme rejoignit alors la Résistance, entrant en contact avec le réseau communiste des Francs-tireurs et partisans-main-d'œuvre ouvrière immigrée (FTP-MOI). Puis il adhéra au Parti communiste d'Espagne (PCE) en 1942. Arrêté en septembre 1943 par la Gestapo à Joigny, il fut envoyé au camp de Buchenwald où il survécut jusqu'à sa libération par les troupes américaines.

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L'aveu, Costa-Gavras (1970)


Je ne reviendrai pas ici sur l’œuvre littéraire de Semprún, ni sur son action politique (il occupa le poste de ministre de la culture dans le gouvernement socialiste de Felipe González). Je me contenterai de rappeler son travail de scénariste. Il débuta au cinéma aux côtés de Pierre Schoendoerffer, en participant à l’écriture d’Objectif 500 millions (1966). Ce fut ensuite La guerre est finie (1966), l’une de ses deux collaborations avec Alain Resnais, avec Stavisky (1974). En 1969-1970, il écrivit les scénarios des deux premiers volets de la trilogie politique de Costa-Gavras (Z et L’aveu). Après avoir travaillé avec Yves Boisset (L’attentat), il réalisa Les deux mémoires (1974), un documentaire sur les combattants des deux camps de la guerre d'Espagne. L’année suivante, il retrouva Costa-Gavras sur le tournage de Section spéciale. En 1976, Pierre Granier-Deferre fit appel à lui pour Une femme à sa fenêtre. Le thème de la guerre d’Espagne est au cœur de sa collaboration avec Joseph Losey sur Les routes du sud (1978). En 1991, son roman Netchaïev est de retourfut adapté par Dan Franck et Jacques Deray. On doit encore à Semprún les scénarios de L’affaire Dreyfus (Yves Boisset), de K (Alexandre Arcady) et de deux téléfilms : Ah, c'était ça la vie ! (2009) et Le temps du silence (2011), de Franck Apprederis.
 

 

Filmographie complète sur IMDB

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Les yeux sans visage

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Christiane (Edith Scob), fille du docteur Génessier (Pierre Brasseur), a été défigurée dans un accident de voiture. Soignée dans une clinique, elle disparaît un jour mystérieusement. La police en conclut que, désespérée, elle s’est suicidée. Hypothèse qui se trouve bientôt confirmée lorsque le cadavre d’une jeune femme au visage horriblement mutilé est repêché dans la Seine. En réalité, le médecin à recueillie Christiane chez lui. Se sentant responsable de ses blessures, il est prêt à tout pour lui redonner un visage humain. Pour cela, il a installé dans le sous-sol de sa propriété un laboratoire secret où il expérimente sur des animaux une nouvelle technique de greffe. Persuadé d’être proche du but, il charge son assistante, Louise (Alida Valli) d’attirer des jeunes filles pour tenter l’opération…

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Film français
Année de production : 1959
Durée : 1h28
Réalisation : Georges Franju
Avec Pierre Brasseur (Docteur Génessier), Alida Valli (Louise), Edith Scob (Christiane), Juliette Mayniel (Edna Grüber), Claude Brasseur (Un inspecteur)...
 


Critique 
 
Georges Franju porte ici à l’écran un roman de Jean Redon. L’adaptation est signée, outre l’auteur lui-même, Boileau-Narcejac (duo d’écrivains français à qui l’on doit, entre autres, Celle qui n’était plus (dont est tiré Les diaboliques, de Clouzot) et D’entre les morts (qui inspirera à Hitchcock Sueurs froides), Franju et Claude Sautet. 
 
On retrouve dans Les yeux sans visage le réalisme sans concession mêlé de poésie dont sont empreints les courts métrages du cinéaste. Dans Les poussières, par exemple, film de prévention réalisé en 1954 pour le compte de la Sécurité sociale, l’auteur oppose en deux plans d’une saisissante mais douloureuse beauté la pureté de la porcelaine fabriquée par des ouvriers et la radiographie pulmonaire de ces derniers, atteints de silicose. De la même manière se succèdent ici des scènes au réalisme froid et documentaire (l’échec de la greffe de visage de Christiane est filmé comme un document médical) et des séquences oniriques, tel ce plan final nous montrant Christiane s’éloignant dans la nuit, une colombe posée sur la main droite. 
 
Le réalisme poétique des Yeux sans visage doit beaucoup au chef opérateur du film, Eugen Schüfftan. Ce peintre de formation arriva au cinéma par des chemins de traverses au début des années 1920, se faisant d’abord connaître dans l’univers des effets spéciaux. Il développa notamment avec Ernst Kunstmann un procédé permettant, par une combinaison de miroirs et de maquettes, de donner l'impression de constructions gigantesques. Expérimenté sur le tournage des Nibelungen, cette technique -appelée Spiegeltechnik, ou effet Schüfftan- fut par la suite utilisée à grande échelle dans Metropolis ou Napoléon Bonaparte. Eugen Schüfftan se tourna ensuite vers la prise de vue, officiant comme directeur de la photographie sur les premiers films de Robert Siodmak (Les hommes le dimanche, Adieux), L’Atlantide de Georg-Wilhelm Pabst, Le scandale de Marcel L’Herbier ou encore Drôle de drame et Quai des brumes de Marcel Carné. Franju, qui avait une passion pour la lumière du muet (il parlait à son propos de magie orthochromatique), trouva en Schüfftan un partenaire idéal. Les deux hommes collaborèrent d’ailleurs sur deux autres films (La Première Nuit et La Têtecontre les murs).
 
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Les yeux sans visage est également profondément marqué par l’esthétique expressionniste. Ce qui n’a rien de surprenant, puisque la seconde partie de l’œuvre picturale de Schüfftan se rattache à ce courant artistique et qu’il fit ses premières armes au cinéma avec les grands maîtres du genre. Le contraste entre les noirs -les scènes nocturnes, l’imperméable de Louise (Alida Valli), l’assistante de Génessier, et d’Edna (Juliette Mayniel), l’une des jeunes femmes enlevée- et les blancs (la chemise de nuit et le masque de Christiane, les colombes…) contribue notamment à créer une atmosphère gothique singulièrement inquiétante.
 
Côté interprétation, aucune fausse note. Pierre Brasseur est remarquable en père animé d’une passion folle (incestueuse ?) pour sa fille. Un amour qui le conduira aux pires atrocités pour lui redonner figure humaine. Au titre des curiosités, on relèvera sa scène avec son fils, Claude, ici dans le rôle d’un inspecteur de police. Mais c’est évidemment Edith Scob qui retient toute l’attention. Elle illumine cette histoire épouvantable par sa silhouette fragile et éthérée. Sans Franju, l’actrice n'aurait sans doute jamais connu le cinéma. Mais l’on peut affirmer aussi que les films de Franju ne se conçoivent pas sans elle, qui tourna six fois sous sa direction : La Tête contre les murs (1958), Les yeux sans visage, Thérèse Desqueyroux (1962), Judex (1963), Thomas l'Imposteur (1965) et, pour la télévision, Le dernier mélodrame (1979). 
 
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Les yeux sans visage est donc un film à (re)découvrir. Il est disponible en DVD et Blu-ray chez Gaumont, dans une superbe copie restaurée. Les puristes déploreront cependant que le montage proposé soit incomplet. Ils préféreront donc la version complète commercialisée par Criterion, en zone 1, qui propose en outre Le sang des bêtes. On peut à ce propos regretter qu’aucun court métrage de Franju, à l’exception du Grand Méliès, disponible dans l’intégrale Méliès édité par Lobster, ne soit aujourd’hui proposé à la vente en France. Certains sont toutefois accessibles en ligne, tel Hôtel des Invalides ou Le sang des bêtes. Je préviens ceux ou celles qui cliqueront sur le lien de ce dernier qu’il faut avoir le cœur bien accroché pour supporter certaines images. Franju n’épargne en effet pas son public. Mais comme il l’observait lui-même, si l’image du cheval tué est terrifiante, c’est parce qu’elle est ainsi dans la réalité. Sur ce point, on rappellera que Franju était un ardent défenseur de la cause animale, qu’il évoqua également dans A propos d'une rivière (1955) et Mon chien (1955), qui raconte l'itinéraire d'un animal abandonné par sa famille le jour du départ en vacances. Les yeux sans visage aborde aussi cette thématique (la scène finale nous montre ainsi Christiane libérant les chiens et les oiseaux enfermés dans la caves de son père afin de les soustraire à ses expériences).

Album du film
 
Ma note - 5/5

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