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Articles avec #critiques 2012 tag

Dans la maison

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Dans la maison 1
 
Synopsis 
 
Claude (Ernst Umhauer), un garçon de 16 ans, s'immisce dans la maison d'un élève de sa classe et en fait le récit dans ses rédactions à son professeur de français (Fabrice Luchini). Ce dernier, face à cet élève doué et différent, reprend goût à l'enseignement, mais cette intrusion va déclencher une série d'événements incontrôlables… 
 
Fiche techniqueDans la maison - Affiche
 
Film français
Année de production : 2012
Durée : 1h45
Réalisation : François Ozon
Scénario : François Ozon
Avec Fabrice Luchini (Germain Germain), Ernst Umhauer (Claude Garcia), Kristin Scott Thomas (Jeanne Germain), Emmanuelle Seigner (Esther Artole)...
 

 
Critique 
 
La production cinématographique actuelle, du moins celle qu’il nous est permis de voir dans certaines villes de province, ne me donne guère envie de chroniquer l’actualité. Car malgré les efforts de quelques exploitants, les œuvres les plus exigeantes sont de moins en moins bien distribuées, ou alors après de trop longs mois d’attente. A l’inverse, blockbusters, préquelles, suites, remakes et autres reboots, bref tout ce cinéma de geeks qui insulte l’intelligence du spectateur, bénéficient de programmations multiples. De quoi détourner le cinéphile des salles… Le dernier opus de François Ozon fait figure d’heureuse exception. L’auteur de Potiche nous propose en effet ici un film suffisamment singulier pour m’inciter à déroger à mon habitude de regarder dans le rétroviseur (je parle du patrimoine, évidemment)… 
 
Librement adapté de la pièce du dramaturge espagnol Juan Mayorga, El chico de la última fila, Dans la maison est d’abord un thriller dans la grande tradition hitchcockienne. Claude pénètre l’intimité de la famille de son camarade comme Jeff Jefferies s’insinuait dans la vie de son voisin, Lars Thorwald, dans Fenêtre sur cour. On est typiquement ici dans le domaine de la pulsion scopique, concept freudien désignant le plaisir de voir, de regarder, de s’approcher du privé (Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie, Sigmund Freud, Franz Deuticke, 1905). [Freud] associated scopophilia with taking other people as objects, subjecting them to a controlling and curious gaze (Visual pleasure and narrative cinema, Laura Mulvey, Screen, 1975). 
 
Dans la maison 2 
Ozon rend cependant le voyeurisme du jeune homme plus troublant encore que chez Hitchcock, dans le sens où ce qu’il nous donne à voir n’est pas une vision directe, comme celle que nous avions dans le téléobjectif de Jefferies, mais une version transfigurée par l’écrit. Il est par conséquent difficile de démêler la réalité du fantasme. La frontière entre ces deux états est mouvante pendant tout le film, créant un labyrinthe dans lequel le spectateur ne tarde pas à se perdre.

Faut-il prendre pour argent comptant les récits de l’adolescent, ou relèvent-ils de la fiction ? Manipule-t-il son professeur, comme les enfants des Innocents (le baiser qu’il échange avec la mère de son ami rappelle celui que dépose par surprise Miles sur les lèvres de Miss Giddens) ?

Ou bien est-ce le contraire ? La relation que l’enseignant établit avec son élève est de fait assez ambigüe. Au point que sa femme finit par lui demander s’il n’en est pas épris. D’ailleurs, ne doit-on pas voir dans son nom, Germain Germain, une allusion à Humbert Humbert, l’amant de Lolita, lui aussi professeur de littérature ? Difficile de trancher. D’autant que le scénario multiplie les faux-semblants -cette évocation du film de Cronenberg n’est pas anodine, tant le thème du double est ici prégnant (les deux Rapha, les jumelles…)-, les fausses pistes… Le vertige intellectuel est total.
 
 Dans-la-maison-4.jpg  
La richesse de ce film ne se limite toutefois pas à ce seul aspect ludique. Il tient également à ses nombreux niveaux de lecture. Ainsi, de même que Jean Douchet voit dans Fenêtre sur cour une métaphore du cinéma, peut-on percevoir Dans la maison comme une mise en abyme de l’écriture cinématographique.

En filigrane, Ozon parle aussi de l’école, du malaise des d’enseignants face à un système qui semble plus soucieux d’établir des règles normatives -les élèves deviennent des apprenants et portent des uniformes- que de transmettre un savoir, de former. On relèvera à cet égard que Germain lit Das Unbehagen in der Kultur (Malaise dans la civilisation, 1929), essai dans lequel Freud se demande si la plupart des civilisations ou des époques culturelles -même l'humanité entière peut-être- ne sont pas devenues névrosées sous l'influence des efforts de la civilisation même.

Peut-être faut-il encore regarder la curiosité de Claude envers la famille de son ami et son attitude comme une forme –inconsciente ?- de lutte des classes. Le jeune homme est issu d’un milieu très modeste. Son désir d’entrer dans la maison de Rapha (qui représente pour lui, ironiquement, le monde normal), de s’immiscer dans sa vie et celle de ses parents, ne traduit-il pas une volonté de détruire le bel ordonnancement d’existences si éloignées de celle qu’il mène avec son père handicapé ?
 
 
Dans la maison 3 
Sur le plan de l’interprétation, on peut se féliciter que Luchini soit en retrait, qu'il ne fasse pas son show. Il laisse les autres acteurs exister ? Tant mieux ! Son petit numéro habituel est certes sympathique, mais finit par lasser. De plus, il fait preuve ici d’une autodérision assez jubilatoire (qu’il soit assommé par un exemplaire de Voyage au bout de la nuit ne manque pas de sel !). Kristin Scott Thomas est bien sûr d’une classe absolue. Cependant, le film doit surtout à la prestation d’Ernst Umhauer, dont la gueule d’ange, évocatrice de celle de Raphael (vous avez évidemment compris, par l’absence de tréma, que je parle du chanteur, non pas du peintre…), a quelque chose d’inquiétant, par contraste avec son comportement. Un jeune espoir... à suivre, serais-je tenté d’écrire… 
 
Le seul reproche que l’on peut adresser à Ozon concerne le caractère trop archétypal de ses personnages. Il est impossible de se reconnaître en eux. Se faisant, il oublie la double dimension contradictoire du cinéma, spectacle qui, selon Laura Mulvey, déjà citée, relève à la fois du voyeurisme et du narcissisme : The cinema satifies a primordial wish for pleasurable looking, but it also goes further, developing scopophilia in its narcissistic aspect (Visual pleasure and narrative cinema).

Mais pour que le plaisir narcissique fonctionne, le spectateur doit pouvoir s’identifier aux héros : In film terms, […] the [narcissistic aspect] demands identification of the ego with the object on the screen through the spectator's fascination with and recognition of his like. En ne nous permettant pas d’avoir de l’empathie pour eux, Ozon nous contraint dans une position de voyeur -ce qui n’est pas aberrant en soi, puisque c’est le sujet du film. Néanmoins, dans le même temps, il nous laisse à la surface de leurs émotions, donnant ainsi un goût d’inachevé à cette œuvre, qui sans cela eût été -presque- parfaite…
 
 
Ma note - 4/5
 
A consulter : Press-book du film

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The secret (The tall man)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

The secret 1
 
Synopsis 
 
À Cold Rock, petite ville minière isolée des Etats-Unis, de nombreux enfants ont disparu sans laisser de traces au fil des années, et n’ont jamais été retrouvés. Chaque habitant semble avoir sa théorie sur le sujet, mais pour Julia (Jessica Biel), le médecin de cette ville sinistrée, ce ne sont que des légendes urbaines. Une nuit, son fils de 6 ans est enlevé sous ses yeux par un individu mystérieux. Elle se lance à sa poursuite sachant que si elle le perd de vue, elle ne reverra jamais son enfant... 
 
Fiche techniqueThe secret - Affiche
 
Film américain, candien, français
Année de production : 2012
Durée : 1h46
Réalisation : Pascal Laugier
Scénario : Pascal Laugier
Image : Kamal Derkaoui
Avec Jessica Biel (Julia), Jodelle Ferland (Jenny), Stephen McHattie (Lieutenant Dodd), William B Davis (Shérif Chestnut), Samantha Ferris (Tracy)... 
 

 
Critique 
 
Quand on a l’immodestie d’affirmer qu’on n’a jamais été autant bluffés depuis Sixième sens, il faut se douter que l’on est dans un coup marketing. Et l’on sait la valeur qu’il faut accorder à ce genre de démarche. Ici, l’accroche dessert le film. Parce qu’elle annonce la couleur, à savoir l’existence d’un twist (il est de bon ton aujourd’hui de parsemer une critique de quelques termes anglais). Or, le succès d’un tel procédé narratif tient pour partie au fait qu’il n’est pas attendu. Communiquer dessus me paraît donc maladroit et contre-productif. En outre, la référence au film de Shyamalan laisse supposer que le rebondissement de The secret -traduction française (!) de The tall man...- est saisissant, ce qui est loin d’être le cas. Aussi ceux qui espèrent une intrigue bien roublarde en seront-ils pour leurs frais… 
 
Le récit de Pascal Laugier commence par une prolepse (désormais, par ce même snobisme dont je parle plus haut, il convient d’écrire flashforward…). Une entame bien vite suivie d’un retour en arrière (dois-je dire flashback ?), qui ancre le film dans le domaine fantastique, où plane l’ombre d’un croque-mitaine (un Boogeyman, pour les amateurs d’anglicismes…).

Intervient alors le retournement principal, placé, pour une fois, au milieu du film (les dernières scènes font certes repartir l’intrigue dans une direction nouvelle, mais très prévisible, compte tenu des motivations et de la personnalité de l’héroïne). A partir de là, l’histoire s’enracine résolument dans le réel, nous rappelant que l’enfer est pavé de bonnes intentions. C’est ce qui fait sa singularité : faire naître l’horreur du bien, non pas du mal. Ce renversement de repères suscitera probablement un fort sentiment de rejet d'une part du public. Pourtant, aussi choquant soit-il, le propos du réalisateur ne me paraît pas équivoque, dans le sens où je n'ai pas l'impression qu'il prenne parti (malgré les dernières phrases de Jenny), à la différence de F Gary Gray dans le nauséabond Que justice soit faite
 
    The-secret-4.jpg 
L’arrière-plan social donne également une tonalité originale à The secret. Par certains aspects, les habitants de Cold Rock m’évoquent les Hillbillies dépeints par Debra Granik dans Winter’s bone. Derrière le récit horrifique, Pascal Laugier dresse en effet en filigrane le portrait de populations frappées par la crise, pour lesquelles l’american dream –restons dans le ton anglophile de cette chronique !- n’est plus qu’un lointain souvenir. Ce thème n’est certes pas nouveau. Il n’en donne pas moins une saveur particulière à cet ensemble, ne serait-ce que par la galerie de seconds rôles qu’il permet de composer. 
 
Ces intentions sont hélas en partie annhiliées par la réalisation paresseuse de Laugier -hormis l’enlèvement de l’enfant de Julia, on n'a pas grand chose à se mettre sous la dent- et l’interprétation fadasse, comme toujours, de Jessica Biel. On ne sera pas surpris. Sa carrière ne laisse planer aucun doute sur ses talents d’actrice… Heureusement, il y a la petite Jodelle Ferland, qui incarne à la perfection Jenny. Il faut dire que l’énigmatique beauté de la jeune fille convient parfaitement aux univers les plus étranges, comme en témoigne sa déjà longue filmographie : Dark angel, Le peuple des ténèbres, Carrie, Smallville, Kingdom hospital, Tideland, Silent hill, Seed, Twilight, chapitre III, La cabane dans les bois... Elle nous guide dans ce film par ses pensées, qui nous sont rendues perceptibles, comme celles de Linda dans Les moissons du ciel... 
 
The secret 3 
Il n’y a en fait pas grand chose à dire sur The secret (cela doit se ressentir à la lecture des lignes qui précèdent…). Pas vraiment déplaisant, mais quand même assez décevant, au regard du potentiel du scénario. Peut-être le cinéaste français pèche-t-il, pour cette première expérience outre-Atlantique, par trop d’ambition. En voulant aborder plusieurs sujets de front, il oublie l’essentiel : donner du rythme à sa mise en scène. Ce qui est gênant pour un film de genre… 
 
Ma note - 2/5 

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The dark knight rises

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

The-dark-knight-rises.jpeg
 
Synopsis
 
Il y a huit ans, Batman (Christian Bale) a disparu dans la nuit : lui qui était un héros est alors devenu un fugitif. S'accusant de la mort du procureur-adjoint Harvey Dent (Aaron Eckhart), le Chevalier Noir a tout sacrifié au nom de ce que le commissaire Gordon (Gary Oldman) et lui-même considéraient être une noble cause. Et leurs actions conjointes se sont avérées efficaces pour un temps puisque la criminalité a été éradiquée à Gotham City grâce à l'arsenal de lois répressif initié par Dent. Mais c'est un chat (Anne Hathaway) –aux intentions obscures– aussi rusé que voleur qui va tout bouleverser. À moins que ce ne soit l'arrivée à Gotham de Bane (Tom hardy), terroriste masqué, qui compte bien arracher Bruce à l'exil qu'il s'est imposé. Pourtant, même si ce dernier est prêt à endosser de nouveau la cape et le casque du Chevalier Noir, Batman n'est peut-être plus de taille à affronter Bane… 
 
Fiche techniqueThe dark knight rises - Affiche
 
Film américain, britannique
Année de production : 2012
Durée : 2h45
Réalisateur : Christopher Nolan
Image : Wally Pfister
Avec Christian Bale (Bruce Wayne/Batman), Gary Oldman (Le commissaire Gordon), Tom Hardy (Bane), Anne Hathaway (Selina Kyle/Catwoman), Michael Caine (Alfred Pennyworth)...  
 


Critique
 
Dans une pièce consacrée à Albert Leo Schlageter, martyr -le terme est bien sûr à prendre dans une acception ironique…- nationaliste allemand des années 1920, le sinistre dramaturge nazi Hanns Johst écrivait : Wenn ich Kultur höre, entsichere ich meinen Browning. Par un parallèle d'assez mauvais goût (et que les événements d'Aurora rendent encore plus douteux, j'en conviens), je dis souvent : Quand j’entends parler du cinéma de Christopher Nolan, je sors mon revolver, tant l’œuvre -l'italique est, là aussi, éminemment sarcastique !- du réalisateur anglais m’insupporte (The dark knight excepté).
 
Pourtant, à ma grande surprise, les premières images de ce nouveau Batman ne m’ont pas donné des envies d’autodafé (de l’écran), comme c’est généralement le cas lorsque Nolan est derrière la caméra. Sans doute est-ce dû au fait que, abandonnant ses prétentions auteuristes -alors qu’il n’est qu’un habile faiseur de blockbuster estival (vous savez, le genre de film que l’on va voir parce que la salle est climatisée...)- il revient dans The dark knight rises à une modestie narrative qui lui sied mieux que ses habituels scénarii inutilement alambiqués (Memento). Car, contrairement à ce que pensent certains de ses admirateurs, il n’est pas Kubrick. Aussi est-il préférable pour lui de ne pas trop jouer les philosophes…
 
The dark knight rises 2
 
Autre raison de cette bonne impression inattendue, le travail de Hans Zimmer. Le musicien est cette fois moins à la peine que dans ses dernières compositions, où il semblait seulement guidé par le désir de provoquer des acouphènes chez les spectateurs. Certes, il ne retrouve pas le niveau de ses partitions les plus inspirées (La ligne rouge, Gladiator). Toutefois, il ne nous impose pas non plus l’entêtant marteau-pilon de Sherlock Holmes ou Inception. Grâce lui en soit rendue ! 
 
J’étais donc dans le plus complet désarroi. Presque déçu ! Allais-je être privé d’un petit billet plein de fiel ? Heureusement, Bane est arrivé ! Et avec lui, le souffle de la révolution. Les soulèvements populaires débutent toujours par la prise d’un lieu symbolique, synonyme d’arbitraire, souvent une prison. C’est le cas ici. Mais pour Nolan, la lutte contre les injustices aboutit inéluctablement à livrer le pouvoir à la racaille, en l’occurrence les détenus de la Bastille de Gotham City, Blackgate. Ainsi, même s’il affecte de dénoncer les excès du capitalisme, choisit-il le côté des puissants. Donnez un peu de liberté au peuple et ce sera bientôt l’anarchie : tel est le message cynique qu’il nous délivre (en témoigne la scène où les anciens employés violentent leurs maîtres). 
 
The dark knight rises 3 
Au-delà, Nolan nous sert une énième variation sur l’Amérique post 11 septembre. Pourquoi pas, après tout. Hollywood fait bien encore des films sur la Seconde guerre mondiale. Certains relèvent même du chef-d’œuvre, car apportant, le recul aidant, une vision plus nuancée des acteurs et des évènements (La ligne rouge ou Lettres d’Iwo Jima, par exemple). Le problème vient de ce que Nolan semble n’avoir tiré aucune leçon des onze dernières années, en particulier des mensonges de la présidence Bush. Le terroriste vient donc, tout naturellement, d’un pays oriental (tous des barbares dans ces contrées !). Et l’autre rôle de méchant est confié à une actrice française, reflet d’une francophobie primaire qui nous rappelle les débuts de la guerre d’Irak (on se souvient que dans Master and commander, le navire ennemi bat pavillon français, alors que dans les romans de Patrick O’Brian, dont est tiré le film de Peter Weir, il est américain). 
 
On le voit, le propos de Nolan est des plus simplistes. Et ce ne sont pas les doutes existentiels de Wayne qui lui permettent de gagner en subtilité. Son mal-être tient pour beaucoup –pas seulement, certes- au fait qu’il se sent inutile. Il lui faut le chaos, la guerre, pour retrouver goût à la vie (ce que relève d’ailleurs le majordome, Alfred Pennyworth). On a connu des idéologies plus saines… 
 
The dark knight rises 4 
Visuellement parlant, rien de bien nouveau non plus. Est-ce cela la fameuse claque que certains fans affirment avoir reçue ? Tout juste un soufflet ! Pour le coup, je veux bien, selon le précepte du Christ, tendre la joue gauche. Je ne risque rien… Nolan dissimule derrière un montage vibrionnant la misère de sa mise en scène. Et si beaucoup s’extasient, c’est essentiellement parce qu’ils perdent leurs repères dans ce vortex indigeste d’images. Ce qu’ils n’oseront évidemment pas reconnaître… 
 
L’interprétation souffre également de la comparaison avec The dark knight. Christian Bale est certes égal à lui-même. En revanche, Tom Hardy est à des lieues de la performance hallucinée d’Heath Ledger. A sa décharge, il faut admettre que jouer avec une sorte de poulpe collé au visage, cela ne facilite pas l’expressivité. Marion Cotillard poursuit quant à elle son éclatante aventure hollywoodienne avec ce regard de bœuf assoupi -notez que je ne parle pas de vache, car cet animal véhicule une idée de grosseur, qui eût été indélicate...- qui est sa marque de fabrique quand elle est dirigée en anglais (elle me donne parfois l’impression de réciter son texte en phonétique, comme si elle ne le comprenait pas).

Emergent tout de même Michael Caine, qui a du mérite à jouer la carte des sentiments -qui plus est, sans paraître ridicule- dans cette production aussi émouvante qu’un complexe pétrochimique, et, surtout, Anne Hathaway, dont la position sur la BatPod -pour les non-initiés, je précise qu’il s’agit de la moto de l’homme chauve-souris- est propre à éveiller tous les fantasmes masculins, même les plus... scandaleux. C’est probablement grâce à sa félinité exquise que je n’ai pas sombré dans le sommeil, mésaventure qui m'est arrivé devant Memento et Inception
 (il est d'ailleurs assez singulier qu'un cinéaste qui a fait un film s'intitulant Insomnia me plonge si souvent dans un état torpide...). 
 
The dark knight rises 6 
Par charité chrétienne, je ne m’étendrai pas sur la très grande indigence des dialogues, que l’on dirait extraits d’un recueil de sagesse bouddhiste pour les nuls (j’attire néanmoins l’attention sur les paroles sentencieuses du prisonnier aveugle, qui valent le détour). Je passerai également sous silence les nombreuses incohérences scénaristiques de The dark knight rises, car les apôtres de Nolan me répliqueraient que, puisque l’on est dans le registre fantastique, on peut se permettre toutes les fantaisies. Admettons, même si c'est un peu facile...

Je me contenterai de quelques mots sur le final de cette trilogie. Comme disait Shakespeare, much ado about nothing ! Rappelons que les trois volets de cette saga ont une durée cumulée de plus de 7h30. Et pour apprendre quoi ? Que Batman va se taper… Bon, je n’en dirai pas plus, car je crains non seulement une censure de la production (voir les démêlés insensés de Selenie avec Roselyne Bosch, auteur de La rafle, pour une mauvaise critique publiée sur son blog), qui a enjoint à la presse de ne faire aucune révélation, et la réaction de certains fans, qui, tels d’obscurs inquisiteurs, considèrent comme hérétique le fait de spoiler leur objet de culte (le suspense n’est pourtant pas très hitchcockien…). Sachez tout de même que cette conclusion est d’une niaiserie pour le moins pathétique. On se croirait dans une comédie romantique ! J’ai même cherché Richard Gere et Julia Roberts…
 
 
Je ne doute pas que mon analyse me vaudra quelques volées de bois vert de la part des amateurs de Comics et autres geeks. Sans doute stigmatiseront-ils mon ignorance de cet univers. En fait, je suis assez fier de mes lacunes en la matière… Pour en finir (car j'ai déjà été bien trop long sur un sujet aussi négligeable), je dirai que, pour moi, ce Dark knight rises n’est pas du cinéma. C’est une attraction de foire. En sortant de la salle, on a la nausée, comme lorsqu’on descend d’un manège provoquant de trop violentes sensations. Et l’on jure qu’on ne se laissera plus avoir…
 
    Ma note - 1,5/5

Christopher Nolan sur ce site : Memento, Inception

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Blanche-Neige et le chasseur (Snow White and the huntsman)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Blanche-Neige et le chasseur 1
 
Synopsis 
 
Dans des temps immémoriaux où la magie, les fées et les nains étaient monnaie courante, naquit un jour l’unique enfant d’un bon roi et de son épouse chérie : une fille aux lèvres rouge sang, à la chevelure noire comme l’ébène et à la peau blanche comme neige (Kristen Stewart). Mais arrivée à l’âge adulte, la beauté de la jeune fille déclenche la jalousie de l’orgueilleuse Ravenna (Charlize Theron), qui dépêche un chasseur (Chris Hemsworth) pour l’assassiner. La cruelle reine ne se doute cependant pas que l’homme et sa rivale vont finalement faire cause commune. Alliant leurs forces, tout deux vont fomenter une rébellion et lever une armée pour reconquérir le royaume de Tabor et libérer le peuple de son joug… 
 
Fiche techniqueBlanche-Neige et le chasseur - Affiche
 
Film américain
Année de production : 2012
Durée : 2h07
Réalisation : Rupert Sanders
Image : Greig Fraser
Avec Kristen Stewart (Blanche-Neige), Charlize Theron (Ravenna), Chris Hemsworth (Le chasseur), Sam Claflin (William), Sam Spruell (Finn)...    
 

 
Critique 
 
J’ai décidé de ne plus me précipiter pour rédiger mes critiques, de prendre un peu de recul, pour émettre un avis -peut-être- plus réfléchi, moins dicté par la passion, pas toujours bonne conseillère.

Ainsi, immédiatement après avoir vu Blanche-Neige et le chasseur, mon point de vue était-il plutôt positif. Quelques semaines plus tard, je constate qu’il ne me reste pas grand chose de ce film, sauf quelques images assez léchées. C’est le service minimum, vu les talents réunis ici : Greig Fraser (on lui doit la photographie de Bright star), Colleen Atwood (costumière attitrée de Tim Burton) et une équipe artistique des plus séduisantes, avec David Warren (Hugo Cabret, Sweeney Todd), Stuart Rose (Hugo Cabret, Charlie et la chocolaterie), Alastair Bullock (Hugo Cabret, Batman begins), Andrew Ackland-Snow (Cheval de guerre), John Frankish (Hellboy II) et Oliver Goodier (Batman begins).
 
 
Blanche-Neige et le chasseur 2 
Malgré le travail irréprochable de ces professionnels expérimentés (ou à cause ?), le résultat est très standardisé, sans inspiration. Je dirais même sans charme et sans poésie. On dit souvent que la complexité grandissante de la législation, des réglementations a conduit les politiques à abandonner leur pouvoir aux experts. J'ai l'impression que  beaucoup de cinéastes sont dans le même cas de figure. Face à des techologies qu'ils maîtrisent de moins en moins, ils ont cédé une part de leur créativité à leurs équipes techniques. En sorte que de plus en plus de films sont très impersonnels sur la forme et thématiquement creux (voir Prometheus, parmi les plus récents). Je regrette que l'esprit artisanal du cinéma se perde. Quelques-uns l'ont conservé, comme Coppola, avec Twixt. Cependant, ce que l'on nous propose aujourd'hui, à de rares exceptions près, est désespérément dépourvu de saveur.

Pour cette première réalisation, Rupert Sanders ne nous propose ainsi rien de nouveau. Il multiplie les emprunts. Pêle-mêle : Le seigneur des anneaux, Alice au pays des merveilles (l’ancien PDG de Walt Disney Studios Entertainment, Joe Roth, est le producteur des deux projets), Black Swan (la parure de corbeaux de Ravenna rappelle le plumage ébène de Nina), et, dans le domaine littéraire, les légendes arthuriennes (le cerf blanc, entre autres), que l’on retrouve aujourd’hui à toutes les sauces, à tel point qu’elles ont sont dévoyées. Certes, en matière d’art, il n’y a pas de génération spontanée. Même les œuvres les plus originales ne naissent pas ex nihilo. Néanmoins, les auteurs authentiques savent s’approprier leurs influences, pour créer un univers qui leur est propre. Ce n’est pas le cas de Sanders, qui s’en tient à la simple citation (pour ne pas dire au plagiat), d’où le criant manque d’unité -narrative et esthétique- de Blanche-Neige et le chasseur.
 Blanche-Neige et le chasseur 3
 
Ce n’est pas sur l’interprétation que le film se rattrape. Charlize Theron, déjà moyennement convaincante dans Prometheus, ne fait pas dans la subtilité. Je la préfère, et de loin, dans des films plus intimistes (L'affaire Josey Aimes, Dans la vallée d'Elah, Loin de la terre brûlée), où elle n’a pas besoin de surjouer. Kristen Stewart passe ici d’Alice au pays des ténèbres à Jeanne d’Arc. Je dois avouer ne pas avoir été insensible aux mauvais traitements que lui fait subir Ravenna. Toutefois, une once de sadisme palpitant au fond de moi, j’aurais aimé que la diaphanéité virginale de son charmant minois soit davantage souillée. Cela eût apporté un peu de piquant à cet ensemble insipide… Chris Hemsworth, quant à lui, reste le monolithe sans expression qui lui vaut d’être l’interprète du délicat Thor. Pour l’acteur australien, le répertoire shakespearien, ce n’est pas pour demain ! 
 
Au final, avec cette nouvelle adaptation de Blanche-Neige, Rupert Sanders nous offre un spectacle fade. En fait, j’ai le sentiment qu’une partie de la production cinématographique actuelle est comme le héros du dernier film de Sokourov, Faust : elle s’est offerte au diable (les créateurs d'effets en tous genres), pour être plus belle (du moins en apparence), mais a dans le même temps perdu son âme…
 
Ma note - 1/5
 
A consulter : Press-book du film     

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Prometheus

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Prometheus
 
Synopsis
 
En 2089, les archéologues Elizabeth Shaw (Noomi Rapace) et Charlie Holloway (Logan Marshall-Green) découvrent dans une grotte écossaise une peinture rupestre représentant un humanoïde pointant sa main vers six étoiles. De semblables pictogrammes ayant été découverts chez d'autres civilisations, une expédition scientifique financée par la compagnie Weyland est envoyée jusqu'au système solaire Zeta Reticuli, sur la planète LV-223, supposée être l'endroit indiqué par les peintures. Le voyage dure deux ans. Une fois proche de la destination, l'équipage, qui avait été placé en biostase, est réveillé par l'androïde David (Michael Fassbender). La chef de l’expédition, Meredith Vickers (Charlize Theron), organise bientôt une réunion, au cours de laquelle Elizabeth Shaw et Charlie Holloway expliquent les objectifs de la mission : explorer ce nouveau monde et découvrir une race d'extraterrestres qui seraient à l’origine de la création de l'humanité, les Ingénieurs… 
 
Fiche techniquePrometheus - Affiche
 
Film américain
Année de production : 2012
Durée : 2h04
Réalisation : Ridley Scott
Scénario : Jon Spaihts, Damon Lindelof 
Image : Dariusz Wolski
Avec Noomi Rapace (Elizabeth Schaw), Michael Fassbender (David), Charlize Theron (Meredith Vickers), Idris Elba (Janek), Guy Pearce (Peter Weyland)...    
 

 
Critique 
 
Avec Prometheus, Ridley Scott nous livre une copie visuellement très propre. Ceci dit, compte tenu de son savoir-faire et du budget confortable dont il a disposé, c’est la moindre des choses. Propre ne veut cependant pas dire original. Dans le meilleur des cas, le cinéaste britannique cite l’univers qu’il a créé il y a une trentaine d’années avec Dan O'Bannon, ou recycle ce que d’autres ont fait avant lui. Dans le pire, il entremêle les influences les plus hétérogènes dans un syncrétisme esthétique assez baroque, pour ne pas dire kitsch…
 
Sur le fond, le scénario de Prometheus ne nous offre pas non plus grand chose de nouveau. Les principaux thèmes qu’il développe ont été maintes fois ressassés. Ce n’est certes pas une raison pour ne pas les aborder (on ne ferait plus de films, sinon…). Cependant, compte tenu de l’ambition du sujet, on ne peut être que déçu par l’approche qui nous est proposée. On me rétorquera –à supposer que j’aie des lecteurs…- que je n’ai pas été aussi exigeant avec Dark shadows. C’est qu’avec ce film, Burton n’avait d’autre ambition que de nous livrer une farce macabre. Scott a quant à lui une certaine prétention philosophique, voire métaphysique. C’est pourquoi il est difficile de se contenter de ce salmigondis mystico-ésotérique sans grande saveur, sur les origines de la vie…

Prometheus comprend tout de même quelques idées intéressantes, hélas mal exploitées. C’est le cas, par exemple, de la tentative de David de se construire une identité par le cinéma (Lawrence d'Arabie)…
 
 
Prometheus 2 
Je donne la moyenne, car je reste incorrigiblement sensible aux images, même si on finit par ne plus être surpris par la pseudo-virtuosité offerte par les technologies numériques.

Prometheus est en fait symptomatique d’un certain cinéma d’aujourd’hui, qui cache sa misère derrière quelques effets de style flatteurs tout autant que trompeurs. Stéphane Delorme analyse brillamment ce phénomène dans un article intitulé Les experts (de la poudre aux yeux), publié dans les Cahiers du cinéma (mai 2012). Je ne suis pas complètement d’accord avec tous les exemples qu’il prend pour étayer sa thèse (notamment Drive et La taupe), cependant son propos me semble, sur le fond, très pertinent. Ainsi écrit-il : Trois films qui souffrent de maux communs ont pourtant reçu récemment tous les suffrages : Drive de Nicolas Winding Refn, Millenium de David Fincher et La taupe de Thomas Alfredson. Trois films accueillis non pas simplement comme de bons petits films de genre, mais comme de grands films. Cette exagération laisse perplexe, d’autant que beaucoup voient en eux une leçon de mise en scène, alors que la mise en scène, par-delà les effets de style, n’y est pas remarquable.
    Prometheus 6 
Delorme observe que ce cinéma est celui des experts. Ses héros -l’espion, le driver et le hacker- sont le reflet à peine masqué des auteurs en cause. Le temps des experts, écrit-il, c’est celui que nous vivons, autant dans la sphère capitaliste acculturée qua dans la sphère débridée d’Internet. Coté capitalisme, c’est le culte du concept, une idée appauvrie et vendeuse que l’expert manie avec cynisme […]. Côté web, c’est le geek, fan et collectionneur, qui connaît par cœur, compte ses points et ses amis. En bon spécialiste, il n’est impressionné que par ce qu’il connaît déjà. Sur ce point, je ne résiste pas au plaisir de reproduire ces lignes chères à mon cœur, et que j’aurais aimé écrire : Le cinéma de geek n’est pas un cinéma de cinéphile. Le geek est une figure d’expert, tandis que le cinéphile est une figure d’amateur […] Le geek sait et il montre qu’il sait. Il compte et il exclut. […] La cinéphilie, c’est l’art d’aimer, pour reprendre le titre définitif de l’ouvrage de Jean Douchet. 
 
S’il reconnaît que l’habillage de ces films est impeccable, Delorme stigmatise ce culte de la maîtrise, rappelant que cette qualité, qui suscite des roulements d’yeux d’admiration, peut être aussi le pire des défauts. Evoquant le cinéma de Renoir et Rossellini, il observe ainsi que ce qui échappe à la maîtrise, c’est précisément la vie, l’idée, l’émotion, tout ce qui fait qu’un film respire et n’est pas un produit. A propos de Prometheus et de la saga Alien, ne parle-t-on pas de licence ? Un bien vilain mot pour une création…
    Prometheus 7 
Pour les auteurs visés par cet article, et leurs amateurs, le critique note que Kubrick est la référence absolue. On le voit bien avec Nolan dans Inception (voir la chambre où Fischer retrouve son père mourant dans une chambre évoquant celle de 2001, l’odyssée de l’espace) : Nolan, exemplairement et dans une pompe assourdissante, transforme le petit malin en génie (Inception) et en philosophe (Batman begins, un blockbuster qui réfléchit : à quoi ? tout le monde s’en moque). Même référence pour Prometheus, où le visage de Peter Weyland évoque celui, prématurément vieilli, de David Bowman.
 
Delorme relève à juste titre que, non seulement le cinéma a existé avant Kubrick (il n’est pas inutile de le dire, car la mode dont il est aujourd’hui l’objet ne doit pas faire oublier d’autres auteurs, tout aussi passionnants), mais encore que ses admirateurs, focalisés sur les seules qualités formelles de son œuvre, en oublient l’essentiel : l’humanité et ce qui la borde, était le seul sujet de 2001. Et de conclure que, derrière l’obsession de séduire, les films de ces Narcisses manquent d’audace parce qu’ils manquent d’âme. […] Au royaume des effets, il n’y a plus de point de vue
     Prometheus 8
 
Je sais que certains me reprocheront ces trop nombreuses citations. Elles sont certes une solution de facilité. Mais il faut savoir être modeste : elles disent avec un talent que je n’ai pas ce que je pense exactement de Prometheus, et d’un certain cinéma très en vogue aujourd’hui...
 
Ma note - 2/5

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Avengers (The Avengers)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Avengers 1
 
Synopsis
 
Lorsque Nick Fury (Samuel L Jackson), le directeur du SHIELD., l'organisation qui préserve la paix au plan mondial, cherche à former une équipe de choc pour empêcher la destruction du monde, Iron Man (Robert Downey Jr), Hulk (Mark Ruffalo), Thor (Chris Hemsworth), Captain America (Chris Evans), Œil-de-faucon (Jeremy Renner) et la Veuve noire (Scarlett Johansson) répondent présents. Les Avengers ont beau constituer la plus fantastique des équipes, il leur reste encore à apprendre à travailler ensemble, et non les uns contre les autres, d'autant que le redoutable Loki (Tom Hiddleston) a réussi à accéder au Cube cosmique et à son pouvoir illimité... 
 
Fiche techniqueAvengers - Affiche
 
Film américain
Année de production : 2012
Durée : 2h22
Réalisation : Joss Whedon
Scénario : Joss Whedon, Zak Penn 
Image : Seamus McGarvey
Avec Robert Downey Jr (Tony Stark/Iron man), Chris Evans (Steve Rogers/Captain America), Scarlett Johansson (Natasha Romanoff/La veuve noire)... 
 

 
Critique
 
Il y a quelques mois, je concluais sur ces mots ma critique de Captain America : first Avenger : Comme souvent dans les productions Marvel, le spectateur se voit offrir un petit bonus à l’issue des dix minutes du générique final. Il ne s’agit en fait que d’un trailer annonçant pour le printemps 2012 une suite, The Avengers, qui réunira les principaux héros de l’éditeur. L’occasion de revoir Scarlett Johansson dans son costume de Veuve noire (j’ai une bouffée de chaleur en l’imaginant dans son body si… seyant !), mais aussi –et c’est une perspective moins séduisante !- d’endurer la prestation de l’agaçant Robert Downey Jr, qui ne semble plus savoir faire autre chose que de cabotiner.

Si je n’ai pas été déçu par la plastique de Scarlett (le contraire m’eût étonné !), ce cross-over n’est pas la purge indigeste que j’anticipais avec un brin de mauvaise foi. La preuve qu’il n’y a pas que le cinéma de patrimoine dans ma vie de cinéphile. Et que je suis plus ouvert que certains peuvent le croire en me lisant...
 Avengers 2
 
Avengers aurait pu être la somme de ce qui me rendait Iron man et Captain America insupportable : je parle, entre autres, de l’ego surdimensionné de Tony Stark (incarnation exaspérante du capitalisme) et du patriotisme monolithique de Steve Rogers. Je n’ai pas vu les films mettant en scène les délicats Hulk et Thor. Cependant, à l’évidence –que l'on me pardonne ce jugement a priori- ce ne sont pas non plus des héros dreyeriens ou murnalciens...

Ceci étant dit, la réunion de ces personnages, en les obligeant à partager la vedette et à faire cause commune, a ici pour effet de diluer leurs défauts. Bien sûr, je n’irai pas jusqu’à dire qu’Iron man se mue en parangon de sobriété, ni que la vision politique de Captain America gagne en subtilité (soyons sérieux !), toutefois leurs traits de caractère les plus rédhibitoires m’ont moins donné l'impression de recevoir une boule puante au visage…
 Avengers 3
 
L’exposition d’Avengers, que beaucoup regardent comme la partie la moins réussie du film, m’a semblé au contraire habile, car elle permet de donner une place équivalente aux six héros -et à leurs interprètes…- sans en privilégier aucun. De bonnes intentions oubliées par Joss Whedon dans la section centrale, qui m’a paru très répétitive sur le plan narratif. Plus ennuyeux, le récit ne se résume alors plus qu'à des batailles d’egos aussi lassantes que vaines...

J’aurais sans doute sombré sans l’affrontement final, éblouissant techniquement. Pour cet étourdissant climax, des nuées d’aliens se déploient au-dessus de New-York, notamment d’ondoyants serpents de métal, peut-être inspirés de l’un des fils de Loki et d’Angrboda, Jörmungand, équivalent nordique du Léviathan biblique. Les destructions qu’ils occasionnent dans le ciel de Manhattan ne sont pas sans évoquer celles des attentats du 11 septembre 2001. Des images font écho, dans nos mémoires, à cet évènement : des pompiers secourant des victimes dans la poussière, des immeubles s’effondrant sur eux-mêmes… Les créatures elles-mêmes rappellent les avions de ligne de l’attaque terroriste…
 
 
Avengers 4 
La virtuosité de l’action n’empêche pas Avengers de jouer la carte de l’humour. Efficacement, car il ne repose pas sur le seul registre suffisant et narcissique –et donc forcément horripilant- de Stark. Les scènes les plus réjouissantes étant pour moi à mettre à l’actif du géant vert. Je retiens notamment celle où on le voit assommer Loki d’une manière très cartoonesque. Ce n’est certes pas très fin, mais hilarant ! 
 
Ce nouvel opus des studios Marvel est par conséquent un divertissement plutôt sympathique. Même si je l’aurai probablement très vite oublié. Sauf le regard hypnotique de Cobie Smulders. Mais c'est une autre histoire… 
 
Ma note - 3/5

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My week with Marilyn

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

My week with Marilyn 1
 
Synopsis
 
À Londres en 1956. Sir Laurence Olivier (Kenneth Branagh) se prépare à réaliser Le prince et la danseuse. Le jeune Colin Clark (Eddie Redmayne), enthousiaste étudiant de cinéma, parvient à se faire embaucher comme troisième assistant sur le plateau du film. Il est ainsi témoin des relations tendues entre le cinéaste et son actrice, Marilyn Monroe (Michelle Williams). Intrigué par la commédienne avant même de la connaître, Colin Clark est progressivement invité par la jeune femme à entrer dans son monde intérieur, où elle lui dévoile ses luttes intimes, ainsi que ses craintes relatives à sa célébrité, à sa beauté et à son désir d'être une grande actrice… 
 
Fiche techniqueMy week with Marilyn - Affiche
 
Film britannique, américain
Année de production : 2011
Durée : 1h39
Réalisation : Simon Curtis
Scénario : Adrian Hodges
Image : Ben Smithard
Avec Kenneth Branagh (Sir Laurence Olivier), Michelle Williams (Marilyn Monroe), Eddie Redmayne (Colin Clark), Julia Ormond (Vivien Leigh)...   
 

 
Critique 
 
Les biopics ne sont pas ma tasse de thé. Du moins dans leur forme actuelle (sur ce sujet, j'invite à lire le très bel article d'Armelle, Les biopics ou la vie des autres). Parmi les plus récents, certains font bien sûr figure d'exception (Gainsbourg, vie héroïque), cependant ces films reposent aujourd'hui presque exclusivement sur la performance simiesque –au sens de singer- d’un comédien, prouesse qui ne m’intéresse guère, le mimétisme avec le modèle étant désormais surtout l’affaire des maquilleurs prosthétiques. Au risque de choquer, l’exemple le plus grotesque est pour moi celui de Marion Cotillard dans La Môme, que j’ai trouvée absolument insupportable . 
 
Cette mise au point faite (j’imagine qu’elle m’aura déjà coûté quelques lecteurs, notamment ma remarque sur le film d’Olivier Dahan…), qu’en est-il de My week with Marilyn ? La réalisation de Simon Curtis, connu surtout pour son travail à la télévision (l’équipe technique, du scénariste Adrian Hodges, en passant par le directeur de la photographie Ben Smithard, ou le chef décorateur Donal Woods, est d’ailleurs essentiellement issue du petit écran), sans être infâmante, est assez fade. Le cinéaste anglais nous propose une reconstitution appliquée de l’atmosphère de l’époque et du tournage du Prince et la danseuse. Son désir de faire authentique transparait toutefois trop. La rigueur est assurément une qualité méritoire. Néanmoins, elle se traduit ici par un style trop studieux pour être personnel et suggérer la passion. Un comble, compte tenu du sujet...
 My week with Marilyn 2
 
L’interprétation est la clé de ce genre d’œuvre. Michelle Williams est une actrice talentueuse. Ses choix de carrière, souvent audacieux, car loin des productions mainstream (Blue Valentine, La dernière piste), donnent à son parcours un cachet atypique. Le problème, c’est qu’elle doit ici incarner une icône. Peut-être même l’Icône du cinéma. Un défi évidemment impossible à relever. Certes, elle s’inspire de la gestuelle de l’héroïne de Certains l’aiment chaud. Il ne suffit pourtant pas de prendre une attitude suggestive, la main sur une hanche, l’index posé sur les lèvres, pour avoir l’air glamour. Ce geste, chez Marilyn, par son naturel, son côté enfantin, était charmant. Pour tout autre qu’elle, il devient vite vulgaire. Michelle Williams n’échappe pas à la règle. Et comme je l’apprécie, cela m’a singulièrement embarrassé. 
 
Sur Marilyn elle-même, ce film ne nous apprend rien. On sait tous aujourd’hui qu’elle n’était pas la créature ravissante, mais un peu tête en l’air, qu’a donné d’elle le cinéma. De ce personnage fascinant, ce film ne retient malheureusement que sa relation un peu mièvre avec le troisième assistant réalisateur du Prince et la danseuse, Colin Clark. Une semaine intense, d’une grande tension érotique, pour reprendre les propos de Curtis. A l’image, rien de tout cela. Peut-être parce que cette histoire n’est au bout du compte que le fantasme d’un vieux monsieur à qui il ne restait plus beaucoup de temps à vivre, comme ce fut le cas il y a quelques années pour un ancien Président de la République, à propos d’une certaine princesse… Quoi qu’il en soit, pour en savoir plus sur l’actrice, sur la complexité de sa personnalité, mieux vaut lire Fragments (Editions du Seuil), un recueil de ses notes et poèmes, même si cette plongée dans son intimité peut donner le sentiment inconfortable de jouer les voyeurs. 
 
My week with Marilyn 3 
My week with Marilyn, en dépit de sa banalité et de ses maladresses, n’en contient pas moins quelques scènes assez fortes. Celles qui m’ont le plus touché se trouvent dans la dernière partie du film, qui marque aussi la fin du tournage du Prince et la danseuse. Ainsi, quand Marilyn se présente à Sir Laurence Olivier -Kenneth Branagh, comme toujours très convaincant- et à l’équipe technique : sa fragilité est bouleversante. Et, surtout, lorsque le réalisateur regarde les rushes et cite Shakespeare (La tempête) : We are such stuff as dreams are made on, and our little life is rounded with a sleep… Une tirade qui semble avoir été écrite pour la star. Et un beau moment de cinéma… 
 
Ma note - 2/5
 
A consulter : Press-book du film

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Perfect sense

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Perfect sense 1   
Synopsis 
 
Dans un monde frappé par une étrange épidémie qui détruit progressivement les cinq sens, un cuisinier, Michael (Ewan McGregor) et une chercheuse, Susan (Eva Green), tombent amoureux... 
 
Fiche techniquePerfect sense - Affiche
 
Film britannique, suédois, danois, irlandais
Année de production : 2011
Durée : 1h32
Réalisation : David McKenzie
Scénario : Kim Fupz Aakeson
Image : Giles Nuttgens
Avec Ewan McGregor (Michael), Eva Green (Susan), Connie Nielsen (Jenny), Stephen Dillane (Samuel), Ewan Bremner (James)...    
 

 
Critique
 
Les films mettant en scène une épidémie sont à la mode ces dernières années : Alertes !, 28 jours plus tard (et sa dispensable suite), Doomsday, Blindness, Infectés, The crazies, Contagion… pour ne citer que les quelques titres qui me reviennent immédiatement à l’esprit. Il y en a cependant bien d’autres, dont l’énoncé exhaustif ressemblerait à une litanie. Ils ne sont en fait qu’un sous-genre d’un cinéma apocalyptique qui fait florès -pour le meilleur ou le pire- depuis quelques temps sur les écrans. 
 
La maladie a toujours nourri l’imaginaire des créateurs. Elle est habituellement conçue comme un danger, mais pas toujours (voir La guerre des mondes, où l’humanité est sauvée par des agents infectieux). Souvent, elle est utilisée dans un sens métaphorique. Ainsi, dans la pièce de Sophocle, Œdipe roi, la peste est à la fois le prétexte qui permet au destin d'Œdipe de s’accomplir et un symbole du désordre absolu, quand la vie renonce à la vie, et qu’il n’y a plus de place que pour la mort. Dans Les animaux malades de la peste de La Fontaine, l'épidémie est l'allégorie d'un climat de mensonge, de calculs et d'hypocrisie. Elle fait écho à la corruption qui marqua la seconde moitié du règne de Louis XIV. La peste, chez Camus, représente quant à elle le fascisme, la guerre et l'horreur des camps d’extermination nazis. Dans Le hussard sur le toit, le choléra est pour Giono un réacteur chimique qui met à nu les tempéraments les plus vils ou les plus nobles de l’Homme… La maladie a par conséquent été de tout temps un moyen de pratiquer, masqué, la satire politique et/ou de révéler les arcanes de l’âme humaine. 
 
Perfect sense 2 
Ces deux aspects sont bien présents dans Perfect sense. En effet, tout en étant une métaphore des ravages du système capitaliste (selon les propos de son auteur, David MacKenzie), ce film s’attache également à décrire la diversité des comportements en période de crise. Son pessimisme et son désenchantement lui confèrent toutefois une dimension nihiliste que les écrits dont je viens de parler n’avaient pas. Du moins n’était-elle pas aussi prégnante. 
 
Cette approche eschatologique de notre avenir, dominante dans les films de pandémie sortis récemment, m’interroge. Les sujets d’inquiétude ne manquent évidemment pas à notre époque, néanmoins celle-ci ne me semble pas être plus porteuse de périls que celles qui l’ont précédée. Pourquoi, alors, ces œuvres laissent-elles entendre qu’aucune issue n’est concevable ? Peut-être parce que, comme l’observe Ferenc Fodor, nous sommes entrés dans une société où le risque est omniprésent […] où l’incertitude est globalisée (L’imaginaire de l’épidémie). En d’autres termes, les menaces auxquelles nous sommes exposés –en particulier les épidémies- étant mondialisées, du fait de l’absence de frontière, il n’existe plus aucun refuge, aucune échappatoire. Impossible, donc, d’éviter l’extinction de notre espèce… 
 
Perfect sense 3 
Perfect sense évoque bien sûr Blindness. En plus radical. Je ne parle pas de la forme, mais du fond, car il me semble que dans le film de Fernando Meirelles certains malades guérissent. Si je me trompe, je ne doute pas que l’on me corrigera…

Le destin de l’Homme est ici sans espoir. L’évolution de la maladie qui le frappe est irréversible. Le paradoxe, c’est que cette disparition programmée se déroule en douceur, ou presque. Certaines étapes sont certes précédées d’un déchaînement de violence des sujets contaminés, cependant cette agressivité est l’un des symptômes du mal, non une réaction à l’inéluctabilité de la lente mort à laquelle est condamnée l’humanité. Cette apocalypse sans bruit ni fureur fait l’originalité de ce film et me rappelle, pour une autre thématique, la résignation mélancolique des héros de Never let me go de Mark Romanek.

Je me demande si cette capitulation devant les épreuves, dont témoignent aujourd’hui certaines œuvres de fiction, n’est pas un reflet de notre époque, dont la capacité à s’indigner, pour reprendre un mot cher à Stéphane Hessel, me paraît affaiblie (ou étouffée). Même s'il est toujours hasardeux de généraliser, j'ai effectivement le sentiment que la conscience politique de la société occidentale a évolué d'une manière inversement proportionnelle à son désir de consommer. Du moment que nos dirigeants nous donnent du pain -un peu- et des jeux (beaucoup, via la télévision), pourquoi se rebellerait-on ?
Panem et circenses… Voilà comment l’on nous tient depuis des millénaires…
 Perfect sense 4
 
L’idée-force du scénario de Kim Fupz Aakeson ne peut que saisir le spectateur. La perte de l’usage de nos sens, et notamment de l’odorat et du goût, est en effet une perspective bien plus effrayante que la mort. Car au-delà de leur fonction organique, ils alimentent notre mémoire, et même la partie la plus intime de celle-ci. Un concept très proustien : Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir (Du côté de chez Swann). La privation de toute perception sensorielle n’entraîne donc pas pour l’Homme une simple perte de repères. En altérant la mémoire involontaire, liée à l’affectif, elle détruit également son identité.

Hélas, MacKenzie nous propose un traitement assez peu inspiré de ce sujet à la fois fascinant et angoissant. Sa mise en scène, trop académique, trop sage -même s'il se livre parfois à des expériences aussi osées que douteuses, comme la caméra embarquée sur le vélo de Michael, aux effets carrément émétiques-, ne rend compte ni de la vibration extatique des sens (en particulier lorsqu’il aborde la relation amoureuse entre Michael et Susan), ni du désarroi moral résultant nécessairement de leur disparition. C’est l’énorme faiblesse du film…
 
 
Perfect sense 5 
On saura par contre gré au cinéaste britannique d’adopter un point de vue différent de la vision américano-centrée qui nous est habituellement proposée par les auteurs de cinéma catastrophe. C’était déjà le cas avec Les derniers jours du monde des frères Larrieu et Melancholia de Lars von Trier. Ce n’est sans doute pas un hasard si tous sont Européens...

Ici, non seulement le récit se déroule en Ecosse, à Glasgow, mais des inserts saturés de couleurs -comme pour mieux nous rappeler la beauté du monde- nous montrent également le développement de la maladie dans d’autres régions du globe. L’action de Contagion, de Soderbergh, se situait certes en partie hors d’Amérique du Nord, plus précisément en Asie, cependant cette délocalisation narrative avait surtout une valeur stigmatisante, puisqu’il s’agissait de faire de ce continent l’origine du mal.
 Perfect sense 6
 
Malgré ses défauts, Perfect Sense nous offre une approche originale, intimiste du genre. Et puis, on ne peut que ressentir intensément dans sa chair ce fléau qui frappe l’humanité. Est-il possible, en effet, de concevoir perspective plus cruelle, plus navrante que de ne plus voir Eva Green, qui, elle, est so perfect ? C’est pour moi un châtiment plus diabolique que tous les supplices inventés depuis la nuit des temps par l’imagination infernale de l’Homme. En comparaison, même le délicat supplice du Lingchi est une aimable plaisanterie. Ne plus contempler son visage, ne plus plonger son regard dans la nuit pailletée d’or de ses yeux, même si ce n'est qu'en rêve… Aaaaahhh...

Eva, si vous lisez ces lignes, sachez que je vous aime ! I love you so much ! Ich liebe dich ! Ti amo ! Jag älskar dig ! Une déclaration en plusieurs langues -comme le Pape lorsqu'il s'adresse Urbi et Orbi...- pour mieux faire parvenir mon message à la divine brune...
 
Ma note - 2,5/5

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Les adieux à la Reine

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Les adieux à la Reine 1
 
Synopsis
 
En 1789, à l’aube de la Révolution, Versailles continue de vivre dans l’insouciance et la désinvolture, loin du tumulte qui gronde à Paris. Quand la nouvelle de la prise de la Bastille arrive à la Cour, le château se vide, nobles et serviteurs s’enfuient… Mais Sidonie Laborde (Léa Seydoux), jeune lectrice entièrement dévouée à la Reine (Diane Kruger), ne veut pas croire les bruits qu’elle entend. Protégée par Marie-Antoinette, rien ne peut lui arriver. Elle ignore que ce sont les trois derniers jours qu’elle vit à ses côtés… 
 
Fiche techniqueLes adieux à la Reine - Affiche
 
Film français
Année de production : 2012
Durée : 1h40
Réalisation : Benoit Jacquot
Image : Romain Winding
Avec Diane Kruger (Marie-Antoinette), Léa Seydoux (Sidonie Laborde), Virginie Ledoyen (Gabrielle de Polignac), Xavier Beauvois (Louis XVI)...   
 

 
Critique 
 
Deux ans après le dérangeant –et irritant- Au fond des bois, Benoit Jacquot nous revient avec Les adieux à la Reine. Ce n’est pas la première fois qu’il s’intéresse à cette période historique, puisqu’on lui doit un film sur la vie de Sade à la clinique de Picpus, sous la Terreur. Le cinéaste situe ici son récit quelques années plus tôt, aux premières heures de la Révolution, dans le cercle intime de Marie-Antoinette. 
 
À propos de J Edgar, j’avais émis des réserves sur l’intérêt d’aborder la vie du patron du FBI en se focalisant sur un fait aussi hypothétique que son inversion sexuelle. Comme je ne suis pas à une contradiction près, je n’ai pas été gêné par l’évocation des penchants saphiques de la Reine, tout autant incertains, ainsi que le rappelle dans Le Figaro Evelyne Lever, auteur de nombreux ouvrage sur la souveraine : Il ne faut pas faire de cette amitié très forte [avec Madame de Polignac], et qui n'a pas été sans nuages, une liaison homosexuelle. On a accusé la reine de toutes les turpitudes sexuelles. L'attaque pornographique a toujours été un moyen politique de déstabiliser des personnalités. […] Ce sont les ennemis de Marie-Antoinette qui ont parlé de son saphisme. Marie-Antoinette, qui n'aimait pas le roi d'amour, a eu des amitiés féminines et peut-être un amant, Fersen. 
     
Si cette liberté prise avec la rigueur historique ne me pose pas de problème ici, c’est que la question des mœurs de Marie-Antoinette y est en réalité secondaire (pas simple de se raccrocher aux branches quand on est inconséquent…). Car Les adieux à la Reine nous conte avant tout la fin d’un monde. En l’occurrence l’Ancien régime, et son symbole, Versailles. Cependant, le cadre importe peu. Il serait différent que le propos serait le même... 
 
Les adieux à la Reine 6

Ces périodes marquées par l’agonie d’une société ont ceci de fascinant pour qui les considère a posteriori, c’est que les êtres qui les vivent –et/ou les subissent- s’y révèlent sans fard. A Versailles, il y a d’abord ceux –les plus nombreux- qui, engourdis par la peur, ne savent plus qu’errer dans le clair-obscur caravagesque des couloirs et des antichambres, ces coulisses lugubres du théâtre de la Cour. Débarrassés de leurs costumes de scène et de leurs masques, mais encore coiffés d’un spectre de perruque (Les deux soleils, Théodore de Banville), ils sont des ombres fanées et sans but. On dirait des acteurs ayant oublié leur texte, ou dont le rôle aurait été réécrit. Devant cette pantomime pathétique, on songe à Verlaine :
 
 
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles
 
A l’inverse, quelques insouciants participent au dernier acte de la pièce de la monarchie dans un décor anachronique de Fêtes galantes. Ils se grisent de plaisirs, de sensations, s’abandonnent indolemment au balancement lascif des gondoles du Grand canal de Versailles, le jour même de la prise de la Bastille. Ils forment les chœurs de cette tragédie, qui a ses personnages héroïques, comme Sidonie, prête à tous les sacrifices pour celle qu’elle sert (et aime sans espoir), et ses traîtres, guidés par l’instinct de survie.

Les adieux à la Reine 3
 
Comme je le disais, cette atmosphère n’est pas typique du microcosme versaillais au moment où éclata la Révolution. Elle en rappelle d’autres, même si –et j’insiste sur ce point- les circonstances et les personnalités ne sauraient être comparées. Ces comportements sont en fait inhérents à la nature humaine. Mais seules les époques troublées peuvent les révéler.

Lorsque l’heure du Götterdämmerung nazi eut enfin sonné, il en fut de même dans les hautes sphères du pouvoir. Ainsi, tandis que l’Armée rouge était aux portes de Berlin, certains célébrèrent-ils joyeusement –et dans un déni glaçant des évènements- le dernier anniversaire du Führer dans les ruines de la chancellerie : Dès que Hitler se retira dans sa chambre, écrit Ian Kershaw (Hitler : 1936-1945), Traudl Junge se fit une joie d’aller retrouver Eva Braun et d’autres pensionnaires du bunker […] pour une réunion officieuse dans l’ancien salon du premier étage de l’appartement de Hitler, à la chancellerie. Dans le cadre spectral d’une pièce dépouillée de toute sa splendeur passée […] la petite compagnie rit de bon cœur, dansa et but du champagne. Le IIIème Reich eut aussi, au moment de son effondrement, ses actes de bravoures sinistres -l’un des plus inutiles fut le fait du général von Greim, qui se posa avec son avion dans le Tiergarten le 28 avril 1945 sous les tirs de DCA russes, pour recevoir de Hitler sa promotion de feld-maréchal- et ses félonies (Himmler), qui étaient l’essence même de ce régime damné.
 
 
Les adieux à la Reine 4 
On l’aura compris, sans falsifier les faits, Jacquot ne choisit pas la voie de la reconstitution minutieuse, n’en déplaise aux historiens (cénacle un peu sectaire dont j’ai fait partie dans une autre vie), qui ne perdent jamais une occasion de faire valoir une science qui leur donne parfois -je n’ose dire souvent, pour ne pas paraître caricatural- une vision étriquée de l'art. Je me souviens d’un universitaire dijonnais qui s’était ému en regardant Gladiator parce que –argument qui est pour moi le comble de la bêtise- les armures portées par les acteurs n’étaient pas parfaitement conforment aux données de l’archéologie. Toute proportion gardée, on pourrait également reprocher à Shakespeare de ne pas avoir été d’une fidélité absolue au contexte historique de la guerre des Deux-Roses dans Richard III. Inepte ! 
 
Ce qui fait l’intérêt d'une telle œuvre, c’est ce qu’elle nous apprend de la psyché humaine, qui est invariable face aux bouleversements, quelles que soient la culture et l’époque. C’est aussi ce qui fait sa force, sa modernité (pas besoin, pour cela, de sombrer dans le kitsch arty façon Sofia Coppola et ses musiques new wave plaquées sur des décors roses bonbon), voire son actualité. Le monde dans lequel nous vivons –je ne dis pas notre monde, car il n’est pas le mien, je ne l’ai pas choisi- n’est-il pas lui-même en fin de cycle, en dépit des efforts déployés par ses principaux –et peu nombreux- bénéficiaires pour le sauver ? Et la fin de règne qui s’annonce -peut-être !- ne fera-t-elle pas écho à celle de Louis XVI ? Si elle arrive, je suis curieux d’observer les réactions de la triste clique Sarkozyste. Qui sera l’Insouciant, le Fidèle ou le Traître ? Pour ce dernier rôle, Jean-François Copé me paraît avoir la tête de l’emploi. Mais je crois que je m’égare… 
 
Les adieux à la Reine 5 
Dans son exploration de l’intime, Les adieux à la Reine nous offre encore une plongée touchante et fascinante dans les passions humaines. Sidonie, incarnée avec justesse par Léa Seydoux, évolue avec une grâce naïve entre cauchemars et réalité dans ce Pays des merveilles qu’est Versailles, sur lequel règne, comme dans le roman de Lewis Carroll, une Reine de cœur tyrannique, qui fait palpiter l’âme et le corps de le jeune fille. Tout à son amour pour sa souveraine, elle se laisse manipuler avec autant de docilité qu’une poupée de chiffon, allant même jusqu’à accepter l’humiliation d’être déshabillée en public. Une mortification qui découle moins de sa nudité (peut-être même ne lui déplait-il pas de dévoiler sa beauté à celle qu’elle admire), que de sa prise de conscience qu’elle ne représente rien pour Marie-Antoinette, si ce n’est un moyen de sauver celle qui occupe une place de rivale dans son cœur, Madame de Polignac. 
 
Mais Les adieux à la Reine n’est pas seulement un film intelligent, c’est aussi une œuvre belle à voir et un plaisir des sens. Les partis esthétiques sont certes différents, toutefois je n’ai pu m’empêcher de songer à L’arche russe. En effet, que ce soit devant la caméra de Sokourov ou celle de Jacquot, un monument emblématique d’une culture, d'une histoire -le musée de l’Ermitage pour le cinéaste russe, le château de Versailles pour le français- est filmé comme un personnage à part entière. Une démarche assez rare pour être saluée…
    Les adieux à la Reine 2 
L’auteur de Villa Amalia nous brosse donc ici un tableau mélancolique de Versailles, au moment où s’élève les première notes de l’Introitus du Requiem de l’Ancien régime. C’est un monde peuplé d’êtres qui n’ont pas encore conscience qu’ils ne seront bientôt plus que des souvenirs d’un passé glorieux. Pourtant, leurs silhouettes ont déjà à peine plus de réalité que les figures fantasmagoriques de Robertson. En sorte que l'on a envie de leur rappeler : Memento mori ! 
 
Ma note - 4/5
 
A consulter : Press-book du film

Benoit Jacquot sur ce site : Au fonds des bois

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Bellflower

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Bellflower 1    

Synopsis

 

Woodrow (Evan Glodell) et Aiden (Tyler Dawson), deux amis un peu perdus et qui ne croient plus en rien, concentrent leur énergie à la confection d’un lance-flammes et d’une voiture de guerre, qu’ils nomment Medusa. Ils sont persuadés que l’apocalypse est proche, et s’arment pour réaliser leur fantasme de domination d’un monde en ruine. Jusqu’à ce que Woodrow rencontre une fille (Jessie Wiseman). Ce qui va changer le cours de leur histoire, pour le meilleur et pour le pire… 

 

Fiche techniqueBellflower - Affiche

 

Film américain

Année de production : 2011

Durée : 1h46

Réalisation : Evan Glodell

Scénario : Evan Glodell 

Image : Joel Hodge

Avec Evan Glodell (Woodrow), Tyler Dawson (Aiden), Rebekah Brandes (Courtney), Jessie Wiseman (Milly), Vincent Grashaw (Mike)...    

 


 

Critique

 

Bellflower, objet filmique non identifié -distribué par la société UFO, cela ne s’invente pas !- possède a priori toutes les caractéristiques du cinéma bricolé et roublard pour lequel je professe, d'ordinaire, un dégoût naturel.

Bricolé, compte tenu de son traitement très artisanal, l’auteur ayant fabriqué son propre matériel de prise de vue (par contraintes financières, non par choix artistique). Roublard, car ses conditions laborieuses de production -huit ans de travail- ont reçu une telle publicité qu’elles relèvent aujourd’hui quasiment du mythe. A tel point que l'on peut raisonnablement se demander si Evan Glodell, le réalisateur, n'est pas d'abord soucieux d'orchestrer sa propre légende. Dans les interviews, il communique en effet presque autant sur son parcours personnel, le budget ridiculement faible dont il disposait (17 000 dollars), son côté débrouillard, que sur ce qu’il a à dire, se trouvant même un peu embarrassé quand il doit le faire. Ainsi, lorsqu’on l’interroge sur le sens de la scène du tatouage, répond-il évasivement : J’avoue ne pas avoir vraiment envie de mettre des mots dessus, la scène est dans la partie mentale du film, elle est typiquement cinématographique en ce sens que les mots ne peuvent la remplacer. Je ne veux pas paraître prétentieux et dire que c’est de l’ordre de l’indicible, mais en la qualifiant j’aurais l’impression d’affaiblir sa portée.
    Bellflower 2

 

Cette manière d’aborder la création est cependant bien dans l’air du temps, celui de la téléréalité, où le public est souvent davantage captivé par les coulisses que par le spectacle lui-même. Ceci dit, en écrivant cela, je devrais faire mon autocritique, mes chroniques, notamment pour le cinéma de patrimoine, étant saturées d’anecdotes sur les à-côtés des tournages… 

 

On peut également se demander si la plastique singulière de ce film est la conséquence effective des insuffisances du matériel employé, comme le laisse entendre certains propos du réalisateur (le sable n’était pas sur la lentille, explique-t-il dans le numéro de mars de Mad Movies, il rentrait à l’intérieure des caméras vidéo que j’avais fabriquées moi-même), ou si elle est le résultat d’une recherche esthétique pas complètement avouée. Si l’on considère Bellflower avec attention, on relève ainsi que ses imperfections sont très sélectives d’une scène à l’autre, et qu’elles semblent moins le reflet du déroulement chaotique de la production qu’un acte délibéré.
    Bellflower 3

 

On me répliquera que Glodell a mis à profit avantageusement son manque de moyens. En soi, rien que de très respectable, si ce n’est qu’on présente ces anomalies d’images comme étant subies, alors qu’elles sont, pour l’essentiel, intentionnelles. Ce qu’admet d’ailleurs tacitement Glodell dans le dossier de presse : Il m’a paru clair qu’on pouvait faire beaucoup de choses en bricolant une caméra et des optiques simples. Cela permet d’orienter son esthétique de façon plus personnelle qu’avec un choix même large de caméras standard. Aussi ne puis-je pas m’empêcher de voir dans toute cette campagne de communication pas mal de roublardise… 

 

Il n’est donc pas simple, pour moi, de chroniquer ce premier long métrage d’Evan Glodell. En effet, après avoir vitupéré l’amateurisme au cinéma (voir le projet collaboratif d’A l’aveugle), puis m’être déclaré, à propos de Chronicle, en croisade contre les petits malins qui se font un nom dans le monde du Septième art non par leur talent, mais en créant le buzz, il m’est difficile -sans me contredire lourdement, et ainsi passer pour inconséquent aux yeux de la blogosphère- de déclarer ma flamme (l’expression est de circonstance !) pour Bellflower. Pourtant, in fine, ce film m’a séduit. Car j’y vois de belles intentions, une énergie débordante -certes parfois mal canalisée, mais c’est sans doute un défaut de jeunesse- et une authentique identité graphique, malgré son esthétique arty un peu irritante à force d’afféterie. 

 

Bellflower 4 

Plus important, Glodell, à la différence de tant d’apprentis cinéastes qui ont fait parler d’eux au box-office ces dernières années, possède à l’évidence un univers très personnel, même s’il peut apparaître au premier abord comme un enfant-monstre, fruit de l’union des cinémas de Miller (pour sa dimension post-apocalyptique), d’Araki (pour son côté déjanté), voire de Tarantino, tendance Grindhouse.

Reste à savoir si ce métissage sera fécond. Bellflower a incontestablement tout pour devenir culte. Ce n’est toutefois pas suffisant pour se risquer à dire que l’on est en présence d’un auteur, comme on a tendance à l’affirmer souvent trop hâtivement à propos de chaque nouveau venu au style un peu original. Tout juste peut-on dire que Glodell vaut la peine d'être suivi. Ce qui n'est déjà pas si mal…
 

 

Ma note - 3/5

 

A consulter : Press-book du film

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Oslo, 31 août (Oslo, 31 august)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Oslo, 31 août 1  
Synopsis
 
C’est le dernier jour de l’été. Anders (Anders Danielsen Lie), en fin de cure de désintoxication, se rend en ville le temps d’une journée pour un entretien d’embauche. L’occasion d’un bilan sur les opportunités manquées, les rêves de jeunesse envolés, et, peut-être, l’espoir d’un nouveau départ… 
 
Fiche techniqueOslo--31-aout---Affiche.jpg
 
Film norvégien
Année de production : 2012
Durée : 1h35
Réalisation : Joachim Trier
Scénario : Joachim Trier, Eskil Vogt 
Image : Jacob Ihre
Avec Anders Danielsen Lie (Anders), Hans Olav Brenner (Thomas), Ingrid Olava (Rebecca), Anders Borchgrevink (Øystein)...
 


Critique 
 
Les films qui nous touchent le plus sont souvent les plus difficiles à commenter. En effet, s’ils trouvent un tel écho en nous, c’est qu’ils font vibrer au plus profond de notre être quelque chose de très intime. Parler d’eux revient par conséquent à se dévoiler un peu. Oslo, 31 août, tout comme Melancholia l’année dernière (singulière coïncidence, tous les deux ont été mis en scène par un cinéaste portant le même patronyme, Trier…), appartient à ces œuvres rares, qui ont l’apparence d’une rencontre…

J’ai donc mis du temps à me lancer dans cette critique, qui sera forcément imparfaite. Deux choix se présentaient à moi : soit avoir une approche distanciée du sujet, pour ne pas trop m’impliquer, soit m’exposer, ce qui n’est pas le but de ce site. J’ai préféré la première solution, en me dissimulant derrière quelques textes. Que l’on me pardonne par avance les trop nombreuses citations émaillant cette chronique…
 
 
Oslo, 31 août 2 
Rappelons tout d’abord qu’Oslo, 31 août est inspiré du Feu follet de Pierre Drieu La Rochelle, déjà porté à l’écran en 1963 par Louis Malle (je ne parlerai pas de cette adaptation, que je n’ai pas vue). Joachim Trier en tire un film à l’image de la lumière éthérée des derniers feux de l’été norvégien, déclinante et cependant encore vibrante du souvenir évanescent des chaleurs estivales. Elle allonge les ombres, qui donnent aux paysages, aux silhouettes un rendu plus fin, plus délicat. C’est Le soleil noir des regrets, selon le titre d’un livre de Philippe Walter. Ce qui fait d’Oslo, 31 août une chronique désenchantée et mélancolique. 
 
Anders est en fait dans la même situation que Justine, l’héroïne de Melancholia, dont je disais qu’elle porte sur le monde un regard aiguisé. L’historien des idées Jean Starobinsky explique dans La mélancolie au miroir : L’œil du mélancolique fixe l’insubstantiel et le périssable, sa propre image. Fabrice Roussel dit à peu près la même chose : Le mélancolique […] est aussi celui qui peut contempler l'intellect dans sa pureté  (Le concept de mélancolie chez Aristote, Revue d'histoire des sciences - 1988).

Le malaise saturnien est donc vecteur de lucidité. Anders, à la faveur de sa cure de désintoxication, peut ainsi considérer froidement sa vie et l’existence de ceux qu’il a connus au temps vaporeux de ses paradis artificiels. Et de constater qu’ils ne sont pas à la hauteur de ses exigences.
 
 
Oslo, 31 août 3 
Cette clairvoyance, résultat de la mise à distance de la conscience face au désenchantement du monde (Jean Starobinsky), enferme le sujet dans un cercle de solitude, où le sadisme se retourne en masochisme (Hélène Petitpierre, Jean Starobinsky, la mélancolie au miroir, Figures de la psychanalyse - 2001), c’est-à-dire en autodestruction. Une solitude du mélancolique magnifiquement chantée par Charles Baudelaire dans l’un des plus beaux poèmes de Spleen et idéal, L'héautontimorouménos (littéralement Le bourreau de soi-même, le titre d’une pièce de Térence), qui colle parfaitement au héros d’Oslo, 31 août : 
 
Je suis de mon cœur le vampire,
Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire !
 
 
Pour autant, le film de Joachim Trier n’est pas glauque (au sens de sordide). Baudelaire, encore lui, disait dans Fusées : J'ai trouvé la définition du beau. […] C'est quelque chose d'ardent et de triste. Je ne prétends pas que la joie ne puisse pas s'associer avec la beauté, mais je dis que la joie est un des ornements les plus vulgaires, tandis que la mélancolie en est pour ainsi dire l'illustre compagne, à ce point que je ne conçois guère […] un type de beauté où il n'y ait du malheur. Ce qui fait de la trajectoire tragique d’Anders un spectacle sublime. Mais pour raisonner ainsi, peut-être mon cerveau est-il un miroir ensorcelé, pour reprendre une autre belle formule de l’auteur des Fleurs du mal 
 
Oslo, 31 août 4 
Mais parlons un peu cinéma… La mise en scène très Nouvelle vague de Joachim Trier permet de capter au plus près le jeu infiniment délicat d’Anders Danielsen Lie, dont la grâce diaphane insuffle une incroyable pureté à son personnage, qui semble se demander, pendant tout le film, comme Baudelaire (encore !) : 
 
Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie ?
 
 
Le cinéaste norvégien mène également son récit avec beaucoup d’intelligence, introduisant un vrai suspense quant au sort final d’Anders. Le suicide hante certes le film dès l’admirable scène d’ouverture, qui nous montre le jeune homme au bord d’un étang, emplissant de pierres les poches de son pantalon, avant de s’avancer lentement dans l’eau dormante, puis de disparaître, ne laissant à sa surface qu’une imperceptible ride argentée et éphémère, comme le ferait une jeune feuille prématurément tombée d’un arbre.

Pourtant, on sent que son instinct de survie peut l’emporter, en particulier lors de son ultime virée nocturne, où il rencontre une jeune femme qui l’entraîne sur son vélo à travers la nuit d’Oslo. Joachim Trier nous le montre étreignant sa taille, le visage incliné contre son dos, dans l’attitude classique du mélancolique. Tête penchée, écrit Anne Larue, coude replié, yeux baissés : l’iconographie de la mélancolie traduit par cette posture bien connue l’accablement, la lourdeur de l’âme malade, le poids moral et physique d’une tête qui […] pèse et pense à la fois (Pour une histoire du regard : la mélancolie dans les lettres et les arts, Lettres actuelles - 1995). Anders semble ainsi écouter les battements du cœur de sa partenaire d’un soir, comme pour percevoir une dernière fois la musique intime de la vie, et se convaincre de continuer -ou de cesser- sa lutte. A moins qu’il ne tète la douleur comme une bonne louve (Le cygne, Charles Baudelaire), dans un ultime combat entre Eros et Thanatos…
 
 
Oslo, 31 août 5 
Oslo, 31 août a la beauté poétique des petites flammes fugitives qui illuminent les mélancolies nocturnes et solitaires des cimetières, et que l’on interprétait autrefois comme la manifestation d’âmes en peine, les feux follets, mais que les scientifiques ont malheureusement ramenées à de prosaïques combustions de gaz se dégageant de la matière organique en décomposition.

Bref, un film beau à pleurer, en dépit -ou plutôt grâce- à l’absence de pathos… Somptueux. Et je pèse mes mots ! Le cinéma nordique ne cesse de m’émerveiller… Et un grand merci à Mymp, qui m’avait fait remarquer, à propos de ma critique d’A l’aveugle, qu’il y avait bien d’autres films à voir, dont celui-ci. Sans lui, je serais passé à côté de ma plus belle émotion cinématographique de ce début d’année…
 
 
Ma note - 5/5
 
A consulter : Press-book du film

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Hunger games (The hunger games)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Hunger-games-5.jpg
 
Synopsis
 
Chaque année, dans les ruines de ce qui était autrefois l'Amérique du Nord, le Capitole, la capitale de Panem, oblige chacun de ses douze districts à envoyer un garçon et une fille -les Tributs- concourir aux Hunger Games. A la fois sanction contre la population pour s'être rebellée et stratégie d'intimidation de la part du gouvernement, les Hunger Games sont un événement télévisé national au cours duquel les participants doivent s'affronter jusqu'à la mort. L'unique survivant est déclaré vainqueur. La jeune Katniss (Jennifer Lawrence), 16 ans, se porte volontaire pour prendre la place de sa jeune sœur dans la compétition. Elle se retrouve face à des adversaires surentraînés qui se sont préparés toute leur vie. Elle a pour seuls atouts son instinct et un mentor, Haymitch Abernathy (Woody Harrelson), qui gagna l’épreuve quelques années plus tôt, mais n'est plus à présent qu'une épave alcoolique. Pour espérer pouvoir revenir un jour chez elle, Katniss va devoir, une fois dans l'arène, faire des choix impossibles entre la survie et son humanité, entre la vie et l'amour... 
 
Fiche techniqueHunger-games---Affiche-2.jpg
 
Film américain
Année de production : 2012
Durée : 2h22
Réalisation : Gary Ross
Scénario : Gary Ross, Suzanne Collins, Billy Ray  
Image : Tom Stern
Avec Stanley Tucci (Caesar Flickerman), Jennifer Lawrence (Katniss Everdeen), Willow Shields (Primrose Everdeen), Elizabeth Banks (Effie Trinket)...   
 

 
Critique 
 
La trilogie dystopique de Suzanne Collins contient des thématiques qui -du moins en se fondant sur le pitch du film, car je ne l’ai pas lue- semblent lui conférer une maturité assez inhabituelle pour de la littérature destinée aux adolescents. Surtout, elle est moins pernicieuse -toujours d’après l’argument de l’adaptation cinématographique- que les imbuvables mormoneries de Stephenie Meyer. Ainsi y avait-il matière pour que cette transposition à l’écran fût, en plus d’un survival convulsif, l’occasion de mener une réflexion éthique. Les romans ont-ils cette ambition ? Peu importe, en vérité : la base est là. Et au nom de la liberté de l’artiste, il était possible d’orienter le récit dans ce sens. Ce que savait très bien faire, par exemple, un cinéaste comme Dreyer, qui était capable de tirer de livres parfois fort médiocres des œuvres puissantes. 
 
Hélas ! le réalisateur d’Hunger games, Gary Ross (seulement six films en vingt-cinq ans de carrière, mais ici secondé par Steven Soderbergh, son producteur de Pleasantville) s’en tient à ce que la trame romanesque a –apparemment- de plus basique. L’auteur ayant été associé à l’écriture du scénario, il faut croire que cette vision est conforme à l’esprit de sa saga. On peut aussi imaginer que les porteurs du projet, par crainte de heurter le public qui a fait le succès de cette série, ont préféré lisser les possibles aspérités du récit (sans voir que c’est précisément elles qui en faisaient l’intérêt). Une précaution marketing inutile autant que fâcheuse. Par le biais d’Internet, les adolescents ont en effet aujourd’hui facilement accès à des spectacles choquants. Et ils ne s’en privent pas. Je ne dis pas que l’on doive se réjouir de cette situation. C’est toutefois la réalité. Cette pudeur me paraît par conséquent anachronique avec les mœurs de notre temps. Enfin, ce n’est pas parce que l’on s’adresse à des jeunes gens qu’on a le droit de mépriser leur intelligence, et de se croire autorisé à reléguer le fond au second plan… 
 
Hunger games 2 
Sur le plan narratif, Hunger games est assez maladroit. Hormis quelques lignes d’introduction avant le générique, on ne sait rien de Panem, cet état fascisant si évocateur du régime nazi. En découvrant le lieu où se déroule la sélection des jeunes gens du District 12, il est impossible, en effet, de ne pas songer à un camp de concentration : le grillage, les bâtiments recouverts de tôle ondulée, les échafaudages de la structure scénique, dressés, comme des miradors, au-dessus de l’arène où sont rassemblés les Tributs, éveillent dans la mémoire de sinistres images. De même, le décorum de cette nouvelle entité étatique, ses cérémonials, sont dignes des rites nationaux-socialistes. L’enceinte où arrivent les candidats sur des chars, pour leur présentation au public, rappelle ainsi le Zeppelinfeld du Reichsparteitagsgelände, à Nuremberg, tristement célèbre pour sa cathédrale de lumière. 
 
On ne sait pas non plus grand chose de son dirigeant, Coriolanus -on pourrait faire une rime riche avec son nom…- Snow, personnage fantoche (on le voit dans son jardin entretenir ses rosiers, geste évidemment essentiel à la compréhension de ses motivations…), alors qu’il règne de toute évidence en tyran charismatique sur Panem.

Le roman est-il aussi laconique sur ces éléments, ou bien est-ce le scénario qui pèche par des raccourcis trop abrupts ? Quoi qu’il en soit, on aurait aimé en savoir davantage sur ces sujets. D’autant que
Gary Ross avait le loisir de le faire : son film est assez long pour cela (2h22)…
     The-hunger-games---3.jpg

Hunger games
se révèle également assez répétitif et moyennement efficace dans sa partie action, qui s’étire en longueur. En plus, l’essentiel de la violence est située hors du champ de la caméra, ce qui édulcore inopportunément le propos du film. Je sais que l’équilibre est difficile à trouver. Et je ne suis pas fanatique d’images exagérément violentes. Cependant, si on ne donne rien à voir, on enlève de la force au propos. Mais des choix plus radicaux auraient probablement fait perdre quelques millions de dollars à Lions Gate Film… 
 
Côté photographie, par contre, c’est un sans faute, avec un Tom Stern -le chef opérateur de Clint Eastwood depuis Créance de sang- toujours autant inspiré.

Une partie de la distribution est également à mettre au crédit du film, en particulier Jennifer Lawrence, révélée par le magnifique Winter's Bone de Debra Granik, où elle évoluait dans un environnement bien plus effrayant que dans Hunger games, celui des monts Ozarks et de ses rudes habitants, les Hillbillies. Son partenaire principal, Josh Hutcherson, offre aussi une prestation honnête. Tous les deux forment un couple beaucoup moins niaiseux, comme disent nos amis Québécois, que Stewart et Pattinson dans Twilight, pour établir un parallèle avec une autre série à succès, à laquelle on pense immanquablement en regardant ce film. Mention spéciale encore à Woody Harrelson, méconnaissable dans la peau du personnage le plus intéressant, Haymitch Abernathy.

Stanley Tucci et Elizabeth Banks sont en revanche si grotesquement affublés qu’ils se croient obligés de cabotiner (mais peut-être est-ce cohérent avec ce que nous dit le roman de Caesar Flickerman et Effie Trinket). Donald Sutherland, quant à lui, voit son rôle tellement réduit, qu’il n’a guère l’occasion d’exprimer son talent. Dommage…
 
 Hunger games 6
 
A trop vouloir ratisser large, Hunger games est devenu un produit impersonnel, relevant plus de la démarche marketing que de la création. Pourtant, cette histoire inspirée du mythe de Thésée -A l'époque, écrit Virgile dans le sixième livre de l’Enéide, un châtiment fut imposé aux Cécropides, qui, ô malheur !, sacrifiaient chaque année sept de leurs fils [au Minotaure]- aurait pu donner au cinéma d’anticipation un classique. Rien à voir avec Battle royal, donc, le chef-d’œuvre de Fukasaku. Juste un divertissement vite oublié, même si on le regarde sans ennui… 
 
Un dernier mot. L’image principale illustrant cet article représente Amandla Stenberg, la jeune interprète de Rue. Une manière pour moi de dénoncer la polémique ayant agité de soi-disant fans du livre sur Twitter au sujet de sa couleur de peau (la controverse vise également Lenny Kravitz, qui incarne ici Cinna). Honteux… 
 
Ma note - 2/5

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La dame en noir (The woman in black)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

La dame en noir 1
 
Synopsis
 
Arthur Kipps (Daniel Radcliffe), jeune notaire, est obligé de se rendre dans le petit village de Crythin Gifford pour régler la succession d’une cliente récemment décédée. Dans l’impressionnant manoir de la défunte, il ne va pas tarder à découvrir d’étranges signes qui semblent renvoyer à de très sombres secrets. Face au passé enfoui des villageois, face à la mystérieuse Dame en noir qui hante les lieux et s’approche chaque jour davantage, Arthur va basculer dans le plus épouvantable des cauchemars… 
 
Fiche techniqueLa-dame-en-noir---Affiche-1.jpg
 
Film britannique, canadien, suédois
Année de production : 2012
Durée : 1h35
Réalisation : James Watkins
Scénario : Jane Goldman
Avec Daniel Radcliffe (Arthur Kipps), Ciarán Hinds (Daily), Liz White (Jenet), Alexia Osborne (Victoria Hardy), Molly Harmon (Une fille de Fisher)...  
 


Critique
 
Est-ce la résurrection de la Hammer, la mythique société de production anglaise, qui fit les beaux jours du film de genre dans les années 1950-1960, avant de connaître une période de quasi-inactivité ? Après avoir produit Laisse-moi entrer, remake inutile mais pas infâmant du chef-d’œuvre de Tomas Alfredson, Morse, elle nous livre ici une production ambitieuse, avec le talentueux James Watkins aux commandes, l’auteur du terrifiant Eden Lake. Et le résultat laisse entrevoir des lendemains qui chantent. La dame en noir redonne en effet ses lettres de noblesse au cinéma gothique, assez dévoyé ces derniers temps… 
 
Cette adaptation du roman éponyme de Susan Hill -qui bénéficie par la même occasion d’une publication en France aux éditions de L’Archipel, dix-neuf ans après sa sortie en Angleterre (il n’est jamais trop tard pour bien faire !)- ne bouleverse certes pas le genre, même s'il lui insuffle une violence qui lui est propre. En ce sens, je suis en apparente contradiction avec ma critique de Chronicle (je préfère prendre les devants, avant que des esprits malveillants ne me cherchent querelle sur mes incohérences), dont je stigmatisais l’absence d’originalité. Cependant, James Watkins se montre respectueux de son public. Ce qui le distingue de cette race -le mot est suffisamment détestable pour que j’aie soin de le mettre en italique- d’escrocs du found footage qui sévissent depuis de trop nombreuses années et contre lesquels j’ai décidé d’entrer en croisade...
 La dame en noir 2
 
Le cinéaste britannique maîtrise son sujet, que ce soit sur le plan esthétique ou narratif. Visuellement, La dame en noir est de fait d’une rare élégance. Cela fait du bien, surtout à une époque où certains réalisateurs -c’est à contrecœur que je leur accorde ce statut- ne semblent avoir d’autre but que de faire les poches des spectateurs en leur proposant des films tournés dans un état ébrieux évident.

Watkins, quant à lui, connaît ses classiques. Je sais, pour quelques-uns, s’inscrire dans la tradition relève presque de la faute de goût (je fais allusion à quelques jugements un peu trop tranchants portés sur Cheval de guerre). Il n’empêche, convoquer Murnau et l’expressionnisme -pour le subtil jeu sur les ombres- ou Sjöström et sa Charrette fantôme (photo), cela à plutôt de la gueule. De plus, ce choix répond à une logique : la plastique gothique a ses codes. Je ne dis pas que l’on ne peut pas les faire voler en éclats. Toutefois, pour cela, il faut s’appeler Kubrick, l’un des rares auteurs à avoir réinventer tous les genres qu’il aborda. Révolutionner par principe n’a en soi aucun intérêt. Je préfère une orthodoxie formelle de qualité -je sais, je suis un incurable conservateur en matière d’expression artistique !- à des expériences ratées.
 
 
La dame en noir 6

Pour ce qui est des codes, La dame en noir ne déçoit pas : une énigmatique demeure -Cotterstock Hall, dans le Northamptonshire- perdue sur une île coupée du monde par le flux et le reflux des marées, un jardin à l’aspect fantastique, où la végétation -que l'on imagine composée d'asphodèles- se mêle aux pierres tombales dans une étreinte surnaturelle, une brume dont l’omniprésence a quelque chose d’oppressant. James Watkins a le souci du détail, mais ne pèche pas par excès, sauf peut-être lorsque Kipps passe la nuit seul dans le manoir. Les effets sont un peu redondants et le recours aux jumps scares sans doute abusif. Néanmoins, l’atmosphère ainsi créée est assez trouble et visqueuse pour submerger le spectateur, à l’image des marais ayant happé le fils de Jenet.
 La dame en noir 3
 
L'adaptation de Jane Goldman (Kick-Ass, L'affaire Rachel Singer) se déploie avec beaucoup d'efficacité. En particulier grâce à un prologue glaçant. Assurément l’un des plus immersifs de ces dernières années : trois petites filles dans leurs robes aux couleurs pastel et aux délicats visages de porcelaine qui, soudainement, abandonnent leurs jeux enfantins et innocents pour répondre au terrible appel de la Dame en noir. Une séquence qui nous signifie immédiatement qu’on est dans un conte horrifique. Tout comme celle mettant en scène une jeune fille s’immolant dans la cave où ses parents la maintenaient recluse, à l’abri de la vengeance de Jenet. Cette scène évoque d’ailleurs un plan, tout aussi effroyable, d’Eden Lake. Et l’on est en droit de s’interroger sur cette représentation de l’enfance chez Watkins. Dans son premier film, les enfants sont des monstres. Ici, poussés au suicide, ils meurent dans d’épouvantables circonstances. Quel trauma a-t-il pu subir dans sa jeunesse ? Il assure dans une interview qu’il s’agit d’une simple coïncidence. Une telle approche interroge quand même…
 La dame en noir 4
 
Le final est également très réussi, en raison de son ambivalence, qui fait naître la lumière -Stella, l’épouse décédée d’Arthur, toute de blanc vêtue- de l’ombre (Jenet, la Dame en noire). Mais cette ambigüité n’est qu’apparente, car elle est pour moi métaphorique du long et difficile travail de deuil, et notamment de la résilience, où ce qui était cause de souffrance devient une expérience de vie, une ressource, presqu’un apaisement… 
 
Un mot, avant de conclure, sur l’interprétation. Ceux qui me lisent savent ce que je pense de la saga Harry Potter. Je terminais ma critique de son ultime volet sur ces lignes un brin péremptoires : L’interprétation de Radcliffe a toujours été d’un fade ! Il faut donc que je révise mon jugement sévère sur l’ancien pensionnaire de Poudlard. Car Daniel Radcliffe propose ici une belle prestation. Pourtant, avec son air encore juvénile, il n’était pas a priori le plus crédible pour incarner un père de famille torturé par la mort de sa femme. Il retrouve ici son partenaire d’Harry Potter et les reliques de la mort, le toujours excellent Ciarán Hinds. Pour l’acteur irlandais, ce début d’année est particulièrement riche et varié (ou inégal, c'est selon le point de vue) : Ghost rider 2 : l’esprit de vengeance, John Carter et surtout La taupe. 
 
La dame en noir 5 
Espérons que le succès de cette nouvelle production signée Hammer -plus de 50 millions de dollars de recettes au 11 mars sur le territoire américain, pour un budget estimé à 17 millions (source IMDB)- marquera la véritable renaissance de ce studio. 
 
Au fait, avez-vous noté que je viens de dire du bien d’un film britannique ? La preuve que je ne suis pas un triste sire -le nom d'un groupe de rock alternatif d'inspiration gothique...- anglophobe… 
 
Ma note - 3/5

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Chronicle

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Chronicle 3
 
Synopsis
 
Après avoir été en contact avec une mystérieuse substance, trois lycéens se découvrent des superpouvoirs. La chronique de leur vie, qu’ils tenaient sur les réseaux sociaux, n’a désormais plus rien d’ordinaire… D’abord tentés d’utiliser leurs fabuleuses aptitudes pour jouer des tours à leurs proches, ils vont vite prendre la mesure de ce qui leur est possible. Leur sentiment de puissance et d’immortalité va alors rapidement les pousser à s’interroger sur les limites qu’ils doivent s’imposer… 
 
Fiche techniqueChronicle - Affiche
 
Film américain
Année de production : 2012
Durée : 1h24
Réalisation : Josh Trank
Scénario : Max Landis
Image : Matthew Jensen
Avec Dane DeHaan (Andrew Detmer), Alex Russell (Matt Garetty), Michael B Jordan (Steve Montgomery), Michael Kelly (Richard Detmer)...   
 

 
Critique
 
Chronicle s’inscrit dans la lignée des faux-documentaires –ou, selon le mot-valise à la mode, documenteur (que je préfère à found footage, qui désigne également en français (!) une forme particulière de cinéma expérimental, composé à partir de fragments de pellicules compilés)- qui fleurissent sur les écrans depuis le succès du Projet Blair Witch. Ce genre compte bien sûr d'autres exemples bien antérieurs, tel, pour un autre média, le reportage d’Orson Welles sur La guerre des mondes. Mais ce sont bien les 249 millions de dollars de recettes mondiales du film de Daniel Myrick et Eduardo Sánchez qui ont fait le plus d’émules, pour le pire (souvent) ou le meilleur (rarement) : des multiples séquelles de [Rec] et de Paranormal activity, en passant par Cloverfield ou District 9, la liste est –trop- longue. La page Wikipedia anglaise recense plus de 160 titres depuis 1999. Et le dernier numéro de l'Ecran fantastique annonce six nouvelles resucées, plus ou moins avancées dans leur développement : Unhallowed (Gregori J Martin), Sinister (Scott Derrickson), Community (Jason Ford), The Vatican et Wer (William Brent Bell), Bermuda (Bobby Lee Darby)…
 Chronicle
 
Le procédé ne suscite donc plus vraiment la surprise. C’est avant tout le fait de petits malins, qui ne font plus guère parler d’eux après avoir créé le buzz (qui sait ce que sont devenus les auteurs du Projet Blair Witch ?). De plus, il est aussi une manière pour de piètres techniciens de masquer leur impéritie. Certes, ce n’est le cas ici. Le chef opérateur, Matthew Jensen, n'est pas le premier venu. On lui doit, entre autres, la photographie de plusieurs épisodes de Game of Thrones, True Blood, Les experts et Numb3rs. Il n'en est pas moins contraint, pour respecter les codes du genre, à produire une image instable, un éclairage crasseux, indignes du cinéma (on pourrait voir Chronicle en streaming, cela ne changerait pas grand chose…). Et ce, à la demande du cinéaste, Josh Trank, qui lui a donné comme consigne de désapprendre ce qu'il savait en tant que professionnel. Un comble ! 
 
Ceci pour la forme. Sur le fond, ce premier long-métrage n’est guère plus satisfaisant. Pour l’originalité, on repassera. Le sujet -des jeunes gens acquérant de superpouvoirs- a en effet déjà été abordé dans Heroes et Misfits. Tout comme celui de l’adolescent mal dans sa peau, doué de pouvoirs télékinèsiques, traité de manière autrement plus terrifiante et sombre par De Palma dans Carrie au bal du diable (1976). Quant à son caractère métaphorique, si on ne peut le contester, il est assez grossier. Le difficile apprentissage du vol des trois jeunes héros est sans doute symbolique de la difficulté à prendre son envol dans la vie, ce n’est toutefois pas des plus subtiles. Bien sûr, on me dira que je ne suis jamais content, que je pourrais souligner cet effort, qui distingue Chronicle des films de supers-héros lambda. Que voulez-vous, quand on est ronchon…
 Chronicle 2
 
Reste quand même l’interprétation des trois jeunes acteurs, notamment Dane DeHaan, qui incarne Andrew Detmer. Avec son faux air de Léonardo DiCaprio dans Gilbert Grape, il donne beaucoup de densité à son personnage. Sans doute un comédien à suivre. Cependant, c’est à peu près tout ce qu’il faut retenir de ce film… 
 
 Ma note - 1,5/5

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A l'aveugle

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

A l'aveugle 1
 
Synopsis
 
Le cadavre mutilé d’une jeune femme est retrouvé à son domicile. Pas d’effraction, pas de témoin : le crime est parfait. L’enquête est confiée au commandant Lassalle (Jacques Gamblin), un flic expérimenté et solitaire, détruit par la mort de sa femme. Alors que d’autres meurtres tout aussi sanglants sont perpétrés, Lassalle est intrigué par la personnalité d’un aveugle, Narvik (Lambert Wilson). Mais l’alibi du suspect est plausible et son infirmité le met hors de cause. Un étrange duel, telle une partie d’échecs, s’engage alors entre les deux hommes... 
 
Fiche techniqueA l'aveugle - Affiche
 
Film français
Année de production : 2012
Durée : 1h34
Réalisation : Xavier Palud
Scénario : Eric Besnard 
Image : Michel Amathieu
Avec Jacques Gamblin (Le commandant Lassalle), Lambert Wilson (Narvik), Raphaëlle Agogué (Héloïse), Arnaud Cosson (Vermulen)...  
 

 
Critique
 
Après Ils et The eye, coréalisés avec David Moreau, Xavier Palud poursuit son aventure de cinéaste en solo. N’abandonnant pas pour autant le film de genre, il s’attaque cette fois au thriller. Sans grande réussite. Le coup du flic dépressif et vaguement alcoolique, suite à la mort d’un proche dans un accident de voiture dont il se croit responsable, c’est du déjà vu (les policiers conduisent-ils si mal en France ?). Olivier Marchal nous a fait le coup avec MR73. Reconnaissons quand même que Jacques Gamblin propose ici une prestation plus sobre -si je peux dire !- que Daniel Auteuil. 
 
Le pitch d’A l’aveugle était pourtant séduisant, cependant Palud -Palourde ?- gâche très vite son idée en n’entretenant pas longtemps le mystère autour de la culpabilité de Narvik. Désolé pour le spoiler. Mais après tout, l’affiche n’annonce-t-elle pas la couleur : Au royaume des tueurs les aveugles sont rois (c’est d’un fin…) ? Le spectateur n’a plus à se mettre sous la dent que les motivations du meurtrier, assez abracadabrantesques (complot militaire, trafic d’armes…).

A l'aveugle 2
Une fois la question de l’identité du tueur réglée, l’histoire –signée du talentueux Éric Besnard, auteur, entre autres, des inénarrables scénarios de 600 kg d’or pur, L’Italien, L’antidote…- se déroule avec une certaine mollesse, et ne suscite plus qu’un intérêt distrait. Si ce n’est un vague sourire lorsque l’on aperçoit à l’écran le joli minois de Raphaëlle Agogué. Reste le travail du chef opérateur, Michel Amathieu, dont la photographie saturée de gris et de bleu est plutôt réussie.
 
Une chose est certaine, ce n’est pas A l’aveugle qui permettra de redresser les comptes de la société de Luc Besson, EuropaCorp, dont les responsables annonçaient en juillet dernier un résultat opérationnel très déficitaire : La dégradation des ventes internationales a fortement impacté le résultat de l’exercice 2010/11 (Arthur 3 représentant près de 60 % de la perte globale), le solde des pertes étant lié à des éléments non récurrents. Le groupe a en effet mis en œuvre au cours de l’exercice d’importantes actions correctives. Cette politique a fortement pesé sur la marge opérationnelle, qui s’établit à –16,5 M€ sur l’exercice, et sur les frais généraux, passés de 22,2 M€ en 2009/10 à 27,6 M€ pour l’exercice 2010/11. [...] Le résultat opérationnel de l’exercice s’établit ainsi à –47,4 M€ contre –16,2 M€ en 2009/10. J’étais seul, mercredi, dans la salle où ce film était projeté. Un jour de sortie…
 A l'aveugle 3
 
A noter qu’A l'aveugle a vu -oh le jeu de mot !- le jour dans le cadre du projet participatif We are producteurs, qui permet à tout un chacun de prendre part aux différentes étapes d'élaboration d’un film : écriture du scénario, options de réalisation et choix du casting. En voyant ce pur ratage, je serais tenté d'affirmer qu'il faut laisser l’avenir du cinéma aux professionnels... si ce n'était pas un peu excessif...

Pour remercier les internautes qui ont collaboré à ce projet, Besson s’est fendu d’une lettre, dans laquelle il observe : Maintenant vous pouvez dire : je sais ce que c’est que produire un film ! C’est jamais facile, toujours palpitant et surtout le sentiment de faire. Bien ou mal, mais faire. Quel que soit le succès du film, il restera une phrase, un plan, un frisson dont on se souviendra encore, dans de nombreuses années. Le faire est donc plus important que le résultat artistique. Toute la philosophie de Besson est dans ces lignes sidérantes !
 
 Ma note - 1/5

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Cheval de guerre (War horse)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Cheval de guerre
 
Synopsis 
 
Albert Narracott (Jeremy Irvine) a vu naître Joey, un poulain qui, à l’âge adulte, est devenu un splendide demi-sang. Un jour, son père, Ted (Peter Mullan), un modeste fermier du Devon, se porte acquéreur de l’animal, pour s’opposer au propriétaire des terres qu’il occupe. Mais la somme dépensée est bien trop élevée. Pour éviter à sa famille l’expulsion, le jeune garçon parvient à dresser le cheval pour labourer l’un des champs les plus arides de la région. La malchance s’acharne cependant sur les siens. La récolte est finalement détruite par un orage diluvien. Pour honorer ses dettes, Ted n’a plus alors d’autre choix que de vendre Joey au capitaine Nichols (Tom Hiddleston), qui s’apprêtent à partir faire la guerre en France… 
 
Fiche techniqueCheval-de-guerre---Affiche.jpg
 
Film américain
Année de production : 2011
Durée : 2h26 
Réalisation : Steven Spielberg
Scénario : Lee Hall, Richard Curtis 
Image : Janusz Kaminski
Avec Jeremy Irvine (Albert Narracott), Peter Mullan (Ted Narracott), Emily Watson (Rose Narracott), Benedict Cumberbatch (Le major Jamie Stewart), Niels Arestrup (Le grand-père), Celine Buckens (Emilie)...     
 


Critique 
 
Quand je fouille dans mes souvenirs d’historien, deux images de la guerre de 14-18 me reviennent en mémoire. La première, surréaliste, représente le cadavre presque momifié d’un cheval suspendu dans les branches d’un arbre carbonisé. La seconde concerne la bataille de Passchendaele, qui se déroula entre juillet et novembre 1917, dans la région d’Ypres. Cet affrontement livré dans un bourbier est devenu le symbole des souffrances endurées par les combattants de la Grande guerre dans les années 1916-1917, une période d’enlisement du conflit. Un enlisement au sens propre, puisque bon nombre d’hommes disparurent purement et simplement dans la fange des champs de bataille. Sur la seconde image, on voit ainsi deux chevaux tirant un chariot d’artillerie enfoncés dans la boue jusqu’aux flancs. Dans leur regard, on peut lire la même épouvante que dans les yeux des soldats les conduisant. Et je vous assure qu’il ne s’agit pas d’anthropomorphisme… Il n’était donc pas superflu qu’un réalisateur se penchât sur cet autre versant de l’inhumanité de cette guerre. Même s’il le fait ici sur le ton d’un conte. En effet, en dépit de scènes de combat très réalistes, il ne s’agit pas d’un film de guerre au sens propre. 
 
Cadavre de cheval - Otto Dix 
Cadavre de cheval, Otto Dix (1924 - Eau-forte et pointe sèche sur papier vergé) 
 
Steven Spielberg nous propose ici une œuvre hors du temps, ce qui ne manque évidemment pas de susciter les railleries -voire l’animosité- d’un public plus avide d’émotions fortes que de sentiments nobles et de valeurs simples… A les lire, ce serait presque une insulte faite à leur intelligence que de traiter de tels sujets ! J’y vois au contraire une manière de délivrer un message universel, bien plus durable que les éphémères sensations sidérantes et hypnotiques de certains titres récents qui ont fait le buzz (We need to talk about Kevin, pour ne pas citer ma bête noire de 2011), mais auront probablement très vite disparu dans les oubliettes des cinémathèques… 
 
Le cinéaste américain confirme une fois de plus –mais en doutait-on ?- son immense talent de conteur classique (oh ! le vilain mot s’exclameront certains !). Du préambule dans la campagne anglaise, au final flamboyant, il insuffle à son récit un lyrisme qui fait passer le spectateur par toutes les émotions. Pour cela, en cinéphile, il convoque les plus grands noms du Septième art. Mais si ceux-ci l’inspirent, jamais il ne tombe dans le piège du pastiche, à la différence de… The artist. Ce qui exclut donc l’idée de cinéma naphtaliné, le nouveau mot à la mode dans le cercle fermé des critiques…
    Cheval de guerre 7 
Cheval de guerre s'ouvre sur une peinture pittoresque de la vie de fermiers pauvres du Devon. Ce portrait n'est certes pas dénué de sentimentalisme, cependant ce reproche fut si souvent adressé à John Ford qu’il est inutile de lui accorder une trop grande attention. Comme son aîné il y a 70 ans avec Les raisins de la colère, il permet à Spielberg d’ériger la cellule familiale en ultime rempart contre l’autorité et le pouvoir de l’argent, ici symbolisés par les grands propriétaires terriens. La famille, thématique lassante de cet auteur, relèvent certains (Les Inrocks). Au moins donne-t-elle une cohérence à son œuvre, ce qui est le signe des plus grands...

Cette première partie est aussi l’occasion pour deux immenses comédiens de nous offrir des compositions très émouvantes : Emily Watson et Peter Mullan (Neds). Elle contient en outre quelques inventions visuelles très personnelles, qui prouvent, si besoin était, que Spielberg n’est pas dans l’imitation appliquée et servile de son modèle. Je pense notamment à cette ingénieuse transition entre les côtes du tricot exécuté par la mère et les sillons que tente de creuser dans la terre aride Albert. Deux gestes qui ont rythmé de temps immémoriaux la vie humaine -bien plus que le pianotage frénétique sur le clavier d’un Smartphone (ceci pour mon côté passéiste !)-, miraculeusement fondus ici en un seul mouvement par la technologie numérique.
 
Le film nous transporte ensuite dans la guerre, avec une charge de cavalerie dans un champ de blé mûr dont la puissance et le lyrisme n’ont rien à envier à la mise en images de la bataille du lac Peïpous (ou bataille sur la glace), dans Alexandre Nevski d’Eisenstein. La précision des cadrages et des mouvements de caméra donne à cette séquence une force stupéfiante, qui rend presque palpable pour le spectateur -comme c’était le cas dans l’ouverture d’Il faut sauver le soldat Ryan- l’horreur de la guerre.  
 
Cheval de guerre 3

L’épisode suivant met en scène le camp adverse (deux jeunes soldats de l’armée du Kaiser) et des civils. C’est sans doute le passage le plus maladroit. Difficile, en effet, de croire à la désertion des deux frères, au vu et au su d’une colonne entière, qui ne tente rien pour s’opposer à leur fuite… La vision de l’armée allemande est de plus assez caricaturale. L’intermède avec le grand-père, joué par un Niels Arestrup un peu emprunté (difficile de casser une image !), et sa petite fille, Celine Buckens, une débutante de 16 ans plutôt convaincante (malgré un accent singulier, même si on peut l’admettre, l’action se situant alors dans le Nord de la France et la jeune actrice étant d’origine belge), nuit au rythme de l’histoire.

Par ailleurs, à vouloir trop bien faire, la tonalité du récit devient assez artificielle. Certes, on est dans un conte. La facticité du décor n’est donc pas un défaut en soi. Point trop n’en faut non plus, cependant. Le soin accordé aux détails est ici excessif : les fraises d’un vermillon bien trop alléchant, les cuivres rutilants dans la lumière exagérément ambrée de la ferme… Tout cela fait trop apprêté...

Exception faite de Scorsese avec son splendide Hugo Cabret, les réalisateurs d’outre-Atlantique sont décidément assez peu inspirés quand ils abordent notre culture. Soit ils font preuve d’une ignorance navrante -voir les propos tenus par Cécile de France sur la politique française dans Au-delà d’Eastwood (étrange, cette tendance des Américains à confier à des comédiens belges l’interprétation de personnages français)-, soit ils ont une vision un peu folklorique de notre pays (Minuit à Paris de Woody Allen, mais c’est aussi un conte). Ceci étant dit, la critique est aisée. Sommes-nous capable de faire mieux ? Il me semble que nous prenons rarement le risque d'évoquer d'autres cultures. Je ne vois, dans la production récente, que The artist. Comme par hasard, un autre hommage aux origines du Septième art. Comme s'il était le seul sujet cinématographique vraiment universel. Peut-être -sans doute- parce que son langage n'a pas de frontière...
 
Cheval de guerre 4
 
Spielberg nous replonge par la suite dans la guerre, avec un climax dantesque, dont les ombres nous écorchent, comme dans un film expressionniste. C’est probablement l’une des scènes les plus fascinantes qu’il ait jamais tournées. Joey se mue alors en une créature eschatologique d’apparence effrayante, survolant les tranchées tel un messager céleste, grâce à un travelling arrière d’une saisissante virtuosité. Derrière lui, le ciel nocturne se charge d’ocre et de cendres, comme dans le tableau de William Turner, Death on a pale horse (photo). Mais à la différence des montures des cavaliers de l’Apocalypse, il n’annonce pas la fin des Temps, ni ne sème la mort. Il est au contraire celui qui, par son sacrifice, peut sauver l’Homme de sa folie autodestructrice. Ce qu’il réussit en réunissant les adversaires des deux camps autour de son sauvetage… 
 
L’avant-dernier épisode, celui des retrouvailles d’Albert et de Joey dans l’hôpital de campagne, répond, en négatif, à celui de la charge de cavalerie, dont j'ai déjà parlé. Car, alors que dans l’air lumineux de l’été 1914 flottaient de claires et impalpables graines de graminées, légères comme l’esprit des combattants au début de la guerre, dans la nuit glacée des derniers mois du conflit s’abattent sur les blessés de pesants flocons. Une opposition de style (impressionnisme/expressionnisme) qui est comme une allégorie de l’évolution de l’âme humaine au cours de cette boucherie interminable. Une métaphore un peu appuyée, observeront les plus cyniques. Laissons-les à leur aigreur !

Cheval de guerre 5
 
Leur appréciation du final n’est pas plus favorable. Il serait, selon eux, trop saturé de couleurs et de bons sentiments. Je le trouve pour ma part très symbolique de ce récit, fait d’ombres et de sang, mais aussi d’espérance. Esthétiquement parlant, il ne me choque pas non plus. Il est parfaitement dans la tradition du cinéma épique hollywoodien, sous l’influence duquel se place ici Spielberg (il y a dans La charge héroïque des cieux bien plus flamboyants (photo) !). Il est aussi cohérent avec l’art de l’époque évoquée. Que l’on songe à certaines compositions du peintre allemand Otto Dix, comme Gräben (photo), une gouache représentant un lacis de tranchées dont les méandres s’étendent jusqu’à un horizon empourpré. A cet égard, Janusz Kamiński, le chef opérateur du réalisateur depuis une vingtaine d’années déjà, nous livre une palette d’une extraordinaire richesse chromatique. 
 
Ce nouvel opus de Steven Spielberg n’est donc pas le spectacle mièvre que nombre de commentateurs se plaisent à dire (la mode est au zapping et au déboulonnage des mythes). Cheval de guerre est un grand film populaire (n’y emmenez pas de trop jeunes enfants, tout de même), au sens noble du terme. Comme en faisaient autrefois les plus grands auteurs d’Hollywood… et d’ailleurs (voir Carné ou Renoir pour la France, par exemple).

Album du film 
 
  Ma note - 3/5
 
A consulter : Press-book du film

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La taupe (Tinker, Tailor, Soldier, Spy)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

La taupe 1

 

Synopsis

 

Suite à une mission ratée en Hongrie, le patron du MI6, Control (John Hurt), se retrouve sur la touche avec son fidèle lieutenant, George Smiley (Gary Oldman). Cependant, après la mort de Control, Smiley est secrètement réengagé sur l’injonction du gouvernement, qui craint que le service n’ait été infiltré par un agent double soviétique. Epaulé par Peter Guillam (Benedict Cumberbatch), Smiley tente de débusquer la taupe, mais il est bientôt rattrapé par ses anciens liens avec un redoutable espion russe, Karla. De son côté, Ricki Tarr (Tom Hardy), un agent de terrain en mission d’infiltration en Turquie, tombe amoureux d’une jeune femme, Irina (Svetlana Khodchenkova), qui prétend posséder des informations cruciales. Parallèlement, Smiley apprend que son ancien chef a réduit la liste des suspects à cinq noms : Percy Alleline (Toby Jones), Bill Haydon (Colin Firth), Roy Bland (Ciarán Hinds), Toby Esterhase (David Dencik) et… lui-même. Dans un climat de suspicion, de manipulation et de chasse à l’homme, tous se retrouvent à jouer un jeu dangereux qui peut leur coûter la vie… 

 

Fiche technique La taupe -Affiche

 

Film français, britannique, allemand

Année de production : 2011

Durée : 2h07

Réalisation : Tomas Alfredson

Scénario : Bridget O'Connor, Peter Straughan

Image : Hoyte van Hoytema

Avec Gary Oldman (George Smiley), John Hurt (Control), Benedict Cumberbatch (Peter Guillam), Tom Hardy (Ricki Tarr), Colin Firth (Bill Haydon), Mark Strong (Jim Prideaux), Svetlana Khodchenkova (Irina)...

 


 

Critique

 

Je ne vais pas faire le malin et laisser accroire que ma misérable intelligence ne s’est pas d’abord perdue dans les méandres de cette histoire labyrinthique composée de plusieurs intrigues gigognes (je sais que certains prétendent avoir deviné très tôt l’issue du film -Strauss dans Télérama, par exemple- mais c’est probablement de la vantardise (ou bien ils ont lu les romans de John le Carré)). Je confesse même humblement avoir été obligé de voir deux fois ce film pour en saisir pleinement tous les développements. Signe de la maladresse du scénario, ironiseront ses contempteurs ! Une critique que je trouve un peu facile. En effet, je pense que certaines œuvres se méritent, nécessitent un effort -une valeur certes pas très contemporaine…- pour être appréhendées. Doit-on pour autant conclure à leur insignifiance ? Non, bien sûr. Tout ne peut pas être de l'ordre de la révélation. Ainsi, la première fois que j'ai eu un livre de Proust entre les mains, me suis-je arrêté après une trentaine de pages. Je trouvais son style imbuvable (comment ai-je pu avoir cette pensée blasphématoire !). Je l'ai repris deux ans plus tard et j'ai lu les sept volumes formant La recherche du temps perdu… trois fois de suite. Non pas que le propos de l’auteur restât obstinément abscons à mon entendement (je vous vois venir…) : j’étais tout simplement incapable de me passer de cette lecture. Donc, si j'en étais resté à ma première impression, je serais passé à côté d'un texte sublimement beau...

 

La-taupe-7.jpg

 

Il n'est pas simple, je le concède, de dépasser l’incompréhension que peut susciter initialement une œuvre d’apparence hermétique. Ce n’est pas naturel a priori. Mais ne soyons pas péremptoires dans nos jugements et admettons la possibilité de la faillibilité de notre intellect. Surtout lorsque, derrière la turbidité d’un récit, poignent d’évidentes qualités formelles, comme c’est le cas pour cette adaptation. J’ai adopté cette attitude pour ce film. Je ne prétends évidemment pas être exemplaire. Je fais rarement cet effort (voir The tree of life). Néanmoins, je me sentais si frustré de rester à la surface de cette histoire, alors que j’étais plus que séduit par son esthétique, que j’ai voulu me forger une seconde opinion. Et je n’ai pas eu à le regretter… 

 

Je conçois que ceux qui attendaient de Tinker, Tailor, Soldier, Spy -désolé, je ne peux vraiment pas me faire au titre français, d’une laideur consternante- un film à la Jason Bourne aient été déçus. Tout comme ont dû l’être ceux qui espéraient de Drive une sorte de Fast and furious… On est en effet ici davantage dans le jeu d’échec que dans l’action survoltée. La partie qui se joue est certes complexe, cependant est-ce une raison pour affirmer que Tomas Alfredson pratique un cinéma à l’ancienne (entendez naphtaliné), comme je l’ai lu çà et là ? N’est-ce pas plutôt un retour aux sources d’un genre dévoyé par les effets spéciaux et les abus de shaky cam (Paul G, si tu lis ces lignes, ce message est pour toi !) ? 

 

La taupe 4 

Mais Tinker, Tailor, Soldier, Spy est bien plus qu’un simple film d’espionnage. C’est également, et surtout, une sorte de tragédie grecque moderne. Vous pensez probablement que je m’enflamme ! Ou, pire, que je suis sous l'influence de méthamphétamine (encore un mot qui va m’attirer de singuliers visiteurs…). Pourtant, il me semble que les enjeux politiques et stratégiques ont finalement ici assez peu d’importance, au regard du destin de ces hommes et femmes broyés par les intrigues aussi vaines que sordides des Etats. Une dimension qui ressort tout particulièrement dans le bouleversant final opposant Jim Prideaux et la taupe (très beau choix musical d’Alberto Iglesias, le compositeur attitré de Pedro Almodóvar). Les regards qu’ils échangent dénotent sans doute bien plus que de l’amitié -sur ce sujet, voir aussi le flash-back du réveillon de Noël- et expriment un infini regret. D’où l’impression de désenchantement imprégnant tout ce récit… 

 

Tomas Alfredson, en grand styliste, nous propose une mise en scène élégante, où chaque plan est composé avec une rigueur inouïe. Rien ne semble laissé au hasard. Une recherche de la perfection qui n’empêche pourtant pas l’émotion de sourdre à tout instant. En témoigne cette séquence se déroulant dans un café de la Párizsi udvar, à Budapest, où Prideaux rencontre un contact censé le mettre en relation avec un officier désireux de passer à l’Ouest. Cette scène marquée par une extrême tension m’évoque celle des Incorruptibles inspirée du Cuirassé Potemkine. La présence de la femme allaitant son bébé lui donne en effet une dimension dramatique particulière, comme le landau dévalant les escaliers de l’Union Station de Chicago, dans le film de De Palma. 

 

La taupe 5 

Le cinéaste suédois retrouve son chef opérateur de Morse, Hoyte van Hoytema (également auteur de la photographie de Fighter de David O Russell), dont on reconnait ici bien la patte si caractéristique, où dominent le gris et le bleu (en contraste parfois avec des teintes plus chaudes), des couleurs éminemment symboliques des existences de ces espions, sans doute bien moins glamours que celles de 007 où d’Ethan Hunt (d’où, probablement, l’adjectif poussiéreux accolé quelquefois -à tort- à ce film), mais vraisemblablement plus proche de la réalité. 

 

Gary Oldman offre l’une des compositions les plus économes d’effets de sa carrière, parfois marquée par des rôles pas spécialement sobres (dans toutes les acceptations du terme…). Figure hiératique, il paraît tout droit sorti de l’univers de Kafka (son alter ego soviétique ne s’appelle-t-il pas Karla, presque un homonyme de l'écrivain pragois ?). Cependant, le scénario de Bridget O'Connor et Peter Straughan (L’affaire Rachel Singer) donne une égale importance à chaque interprète. Outre les partenaires d’Oldman dans Harry Potter, Ciarán Hinds et Toby Jones, on relèvera la performance de Colin Firth, toujours d’une classe absolue. Mark Strong -qui a enfin abandonné son costume de têtard à visage rubicond de Sinestro (Green lantern)- et Tom Hardy (cet acteur est un vrai caméléon) sont quant à eux particulièrement émouvants.

 La taupe 6

 

Avec Tinker, Tailor, Soldier, Spy, Alfredson confirme son statut d’auteur à suivre. Il nous livre ici une œuvre aussi stimulante pour l’intelligence que pour le sens esthétique. Il s’adresse donc ici autant à l’hémisphère gauche de notre cerveau, dont on dit qu’il serait impliqué dans l’analyse, qu’au droit, qui serait le siège de l'imagination et des émotions (j’utilise à dessein le conditionnel, car je n’ignore pas que cette dichotomie relève pour certains du mythe). Hémisphère droit qui, dans mon cas, a été particulièrement troublé par la vénusté diaphane et fragile de l’actrice russe Svetlana Khodchenkova, pour laquelle je confesse un petit sentiment (Sveta, si tu lis ces lignes, tu peux me joindre par mail !). Aussi ai-je été attristé par le sort navrant qui lui est réservé. D’autant que l’image est assez brutale et inattendue. Son sourire un peu triste, mais craquant, puis soudain… Bah, le monde est bien cruel ! Bon, je délire un peu, non ? C'est promis, demain, j'arrête l'alcool et les drogues ! 

 

Ma note - 4/5

 

A consulter : Press-book du film

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The descendants

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

The descendants 1
 
Synopsis
 
Matt King (George Clooney) est un avocat spécialisé en droit immobilier à Hawaii. Il est, avec une myriade de cousins, le descendant d'une princesse hawaïenne qui leur a laissé en héritage un immense domaine vierge de toute urbanisation, sur l’île de Kauai. Matt est le curateur de la fiducie familiale propriétaire de ce patrimoine, qui a décidé de céder ces terrains à un promoteur. Mais la vie de Matt bascule brutalement lorsque sa femme, Elizabeth (Patricia Hastie), est victime d’un accident nautique. Jusque-là accaparé par son travail, il va devoir s’occuper de ses deux filles, Scottie (Amara Miller), une gamine de dix ans vive et précoce, et Alexandra (Shailene Woodley), une adolescente rebelle de dix-sept ans, qui lui révèle bientôt que sa mère avait une liaison… 
 
Fiche technique The descendants - Affiche
 
Film américain
Année de production : 2011 
Durée : 1h55 
Réalisation : Alexander Payne 
Avec George Clooney (Matt King), Patricia Hastie (Elizabeth King), Shailene Woodley (Alexandra King), Amara Miller (Scottie King), Nick Krause (Sid)... 
 

 
Critique
 
Ce cinquième long métrage d’Alexander Payne est à la fois l’histoire d’un deuil imminent -un deuil dont l’amertume est accentuée par la révélation inattendue de l’infidélité de l’être qui va mourir- et le récit de l’abandon d’un trésor naturel à l’avidité des promoteurs immobiliers. The descendants se déploie ainsi autour de deux centres de gravité, deux malades en sursis, Elizabeth qui s’étiole lentement dans une chambre d’hôpital, et la baie émeraude et turquoise de Kauai menacée par ce que l’on appelle la civilisation. Cependant, si la première est condamnée presque dès le début, le doute plane sur le sort de l’éden déjà en partie rongé par le béton. Un espoir subsiste en effet que ce lambeau de paradis échappe in fine à l’urbanisation. Une dimension qui empêche le film de baigner dans une nostalgie trop pesante. L’atmosphère de The descendants est en fait à l’image du ciel gris perle et ouaté d’Hawaii à la saison des pluies (magnifiquement photographiée par Phedon Papamichael, déjà chef opérateur sur Sideways ) : elle se teinte souvent de désenchantement. Toutefois, grâce à la force tranquille de George Clooney, ce sentiment apparaît souvent plus doux que désespéré. 
 The descendants 2
 
Côté mise en scène, Alexander Payne ne fait pas dans le tape-à-l’œil, mais propose quelques effets élégants, comme celui où l’on voit Matt se rendant au chevet de sa femme. La caméra, qui le suit en plongée à 180° dans les escaliers de l’hôpital, offre une belle perspective géométrique. L’impression d’écrasement renforce en outre le poids de l’annonce que fait en voix-off le médecin sur l’irréversibilité de l’état d’Elizabeth.

Le cinéaste excelle également à brosser le caractère de ses personnages. Il réussit ainsi à rendre parfaitement crédible la banalité de George Clonney. On saluera d’ailleurs au passage la performance de l’acteur, qui se fond dans ce rôle aux antipodes de son image glamour avec le même talent qu’il interprétait le demeuré Ulysses Everett McGill dans O’Brother, des frères Coen. La réussite du film lui doit beaucoup.

Payne compose également avec beaucoup de finesse la figure du père d’Elizabeth, incarné par un Robert Forster -Max Cherry dans Jackie Brown, Arthur Petrelli dans Heroes, Ray Archer dans la nouvelle série de JJ Abrams, Alcatraz- d’une dureté qui laisse entrevoir bien des failles. A leurs côtés, on retiendra deux jeunes actrices admirables, Amara Miller, qui rend bien compte de la difficulté de Scottie à envisager le deuil, et Shailene Woodley, parfaite en adolescente partagée entre révolte contre l’inconduite de sa mère -voir la scène assez violente où elle s’adresse à elle alors qu’elle est dans le coma- et chagrin. Face à eux, je signalerai aussi la composition de Nick Krause, dont le personnage n’aurait pu être qu’un dérivatif burlesque au drame. Payne réussit cependant à le rendre infiniment plus complexe que ne le laissent envisager son visage lunaire et son expression niaise...
 
Sans être transcendant, The descendant (notez la belle rime) est un joli film, sensible, sans pour autant sombrer dans un pathos excessif, malgré son sujet. A découvrir... 
 
  Ma note - 3/5

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Trust

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis

Annie (Liana Liberato), une adolescente de 14 ans, rencontre sur un tchat un garçon appelé Charlie (Chris Henry Coffey), qui dit avoir 16 ans. Will (Clive Owen) et Lynn (Catherine Keener), ses parents ne s’inquiètent cependant pas. Il leur semble normal que des adolescents échangent grâce aux nouvelles technologies. Au fil du temps, un lien amoureux se tisse entre les deux jeunes gens. Un jour, Charlie propose à Annie une rencontre. Mais l’inconnu se révèle être bien plus âgé que prévu… 
 
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Film américain
Année de production : 2010
Durée : 1h46
Réalisation : David Schwimmer
Scénario : Andy Bellin, Robert Festinger 
Image : Andrzej Sukula
Avec Clive Owen (Will), Catherine Keener (Lynn), Liana Liberato (Annie), Jason Clarke (Doug Tate), Viola Davis (Gail Friedman)... 
 

 
Critique
 
Le thème de Trust est si épineux que peu de réalisateurs osent l’aborder. Il faut dire qu’il est difficile de trouver le ton juste avec un tel sujet. Faut-il faire le choix d’un traitement distancié, au risque d’enlever de la force au propos ? Ou bien produire des images chocs, mais qui sont presque aussi inacceptables, par leur caractère racoleur, que ce que l’on cherche à dénoncer ? David Schwimmer évite avec intelligence ces deux écueils. En disséquant la manipulation mentale dont est l’objet Annie, il rend sensible la mécanique mise en œuvre par un prédateur sexuel, sans sombrer dans le sordide.

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La démonstration est glaçante. Le cinéaste nous montre comment des mois d’échanges virtuels peuvent avoir raison des défenses d’un individu encore immature. La perversité de l'hébéphile est telle qu’il met même à profit ses mensonges pour gagner la confiance de la jeune fille. Il réussit ainsi à faire passer ses aveux –partiels et graduels- concernant son âge
comme une preuve de sincérité. Aussi, lorsque l’innommable se produit, la jeune fille se laisse-t-elle faire sans résister, ou presque. Le sentiment d’être comprise, aimée, à une période de l'existence où l’on est éminemment fragile sur le plan émotionnel, l’empêchent de prendre conscience qu’elle est victime d’une agression. Elle se trouve dans le déni. Un refus de reconnaître la réalité qui va complètement déstabiliser ses proches (parents et meilleure amie). Je trouve que le regard porté par Schwimmer sur ses personnages est pertinent. Il envisage aussi le viol d’une manière complexe, qui devrait inciter à reconsidérer sa définition, encore essentiellement basée sur l’absence de consentement. Ce crime peut être en fait infiniment plus insidieux.
 
On saura gré également à l’auteur de ne pas tomber dans le piège du vigilant movie, façon Death wish. Cela aurait été tentant. Le sujet s’y prêtait. Le comportement de Will laisse un moment présager le pire, notamment par son obsession de surveiller l’un des habitants du quartier, fiché comme délinquant sexuel. Cependant, sa colère est celle d’un père à la fois dévasté par ce qu’a subit sa fille et ébranlé par la réaction de celle-ci. Les excès craints n’ont finalement pas lieu. Le réalisateur ne nous propose pas non plus une conclusion simpliste, avec happy end et triomphe de l’ordre sur le crime…

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C’est surtout au niveau de la forme que Trust pèche. Malgré la présence au générique de techniciens chevronnés, comme le chef opérateur Andrzej Sekula (Reservoir dogs, Pulp fiction) et le monteur Douglas Crise (Babel), la mise en scène est en effet assez paresseuse. L’idée de mettre en incrustation les échanges entre Annie et Charlie fait un peu cache-misère (en rose pour les messages de la fille, en bleu pour ceux du garçon...).

On retiendra toutefois l’interprétation très convaincante de la jeune Liana Liberato. C’est d’ailleurs une constante du cinéma américain de confier à de très jeunes gens des rôles souvent délicats. Une démarche assez rare en France (on peut quand même citer de rares exceptions, comme My little princess d'Eva Ioneso). Clive Owen et Catherine Keener forment pour leur part un couple crédible, pris dans la tourmente d'une tragédie qu’ils n’ont pas su prévenir et qui les plonge dans le désarroi. Viola Davis interprète quant à elle avec beaucoup d’humanité son personnage de thérapeute. Seul Jason Clarke (Rule dans Killing fields), en agent du FBI, est un peu hors sujet.
 

Avec ce film, David Schwimmer fait donc œuvre pédagogique, ce que l’on peut saluer, même si quelques-uns observeront que les dangers d’Internet sont bien connus. Il n’empêche, je ne crois pas inutile de rabâcher certains messages…
 
 
Ma note - 2,5/5

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Millenium, les hommes qui n'aimaient pas les femmes (The girl with the dragon tattoo)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Millenium 1
 
Synopsis
 
Mikael Blomkvist (Daniel Craig), brillant journaliste d’investigation, est engagé par un des plus puissants industriels de Suède, Henrik Vanger (Christopher Plummer), pour enquêter sur la disparition de sa nièce, Harriet, survenue des années auparavant. Vanger est convaincu qu’elle a été assassinée par un membre de sa propre famille. Lisbeth Salander (Rooney Mara), jeune femme rebelle mais enquêtrice exceptionnelle, est chargée de se renseigner sur Blomkvist, ce qui va finalement la conduire à travailler avec lui. Entre la jeune femme perturbée qui se méfie de tout le monde et le journaliste tenace, un lien de confiance fragile va se nouer tandis qu’ils suivent la piste de plusieurs meurtres. Ils se retrouvent bientôt plongés au cœur des secrets et des haines familiales, des scandales financiers et des crimes les plus barbares… 
 
Fiche techniqueMillenium - Affiche
 
Film américain
Année de production : 2011
Durée : 2h38
Réalisation : David Fincher
Scénario : Steven Zaillian
Image : Jeff Cronenweth
Avec Daniel Craig (Mikael Blomkvist), Rooney Mara (Lisbeth Salander), Christopher Plummer (Henrik Vanger), Stellan Skarsgård (Martin Vanger)...   
 


Critique
 
J’ai été si peu convaincu par The social network, le dernier opus de David Fincher, et par l’adaptation du premier volet de la trilogie de Stieg Larsson par Niels Arden Oplev, que j’ai attendu ce remake hollywoodien sans impatience. Et même avec un a priori négatif. Le générique du film est rapidement venu à bout de mes préjugés. Cette séquence signée Tim Miller, illustrée musicalement par une reprise d’Immigrant song de Led Zeppelin, a en effet un pouvoir immersif assez sidérant. Perdu dans les méandres d’un clavier d’ordinateur filmé comme un labyrinthe, le spectateur se trouve d’emblée sous l’emprise de Gorgones numériques, de Phénix incandescents, fascinant alliage de culture geek –pour une fois que j’en dis du bien !- et mythologique, au parfum bitumineux aussi délétère qu’entêtant. Cette combinaison hypnotique d’images saisit l’esprit pour ne plus le lâcher, tout en lui donnant les clefs du récit à venir et de la psyché des personnages. Du grand art !
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Je ne suis pas en mesure d’évaluer la fidélité du film de Fincher au roman qui l’a inspiré, n’ayant pas lu ce dernier. Cependant, si j’en juge par les vagues souvenirs que je conserve de la version d’Oplev, Steve Zaillian (entre autres La liste de Schindler, Gangs of New York) paraît respecter l’intrigue de fond du livre. La grande différence entre les deux longs métrages, c’est la grande limpidité et le tempo très maîtrisé du présent récit, qualités dues au montage virtuose de Kirk Baxter et Angus Wall, collaborateurs de longue date du cinéaste américain. Les deux hommes transcendent une histoire finalement pas très originale (si ce n’est le personnage de Lisbeth Salander), n’en déplaise aux fans : des meurtres en série inspirés de textes bibliques, c’est du déjà vu, en souvent plus érudit. Bien sûr, on me rétorquera que je ne peux pas me faire une idée exacte de sa richesse, puisque je connais seulement ce qu’en a retenu le cinéma. C’est probablement vrai… 
 
La photographie de Jeff Cronenweth apporte un supplément d’élégance par rapport à la version suédoise, qualifiée de rugueuse par ses admirateurs (sans doute parce que cet adjectif leur semble adapté à la culture nordique), alors qu’elle était seulement passable. Le travail de Cronenweth, où transparait l’influence de son père, Jordan (Blade runner), et de son maître, Sven Nykvist (le chef opérateur de la plupart des films d’Ingmar Bergman, oscarisé pour Cris et chuchotements et Fanny et Alexandre), est d’une grande beauté plastique, notamment dans les flash-backs. La séquence reconstituant le jour de la disparition d’Harriet bénéficie ainsi d’un traitement éminemment raffiné.
     
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L’interprétation est également haut de gamme. Alors que Michael Nyqvist composait un Mikael Blomkvist un peu pâlot, Daniel Craig offre ici une prestation parfaitement crédible, bien qu’aux antipodes de son personnage de James Bond. Rooney Mara -l’ex petite amie de Mark Zuckerberg dans The social network- soutient quant à elle amplement la comparaison avec son homologue suédoise, la pourtant bluffante Noomi Rapace. Son rôle, contrairement à ce que l’on pouvait imaginer, n’a été en rien édulcoré par le filtre de la censure hollywoodienne. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la jeune femme (elle à six ans de moins que Rapace) fait preuve d’une étonnante audace… 
 
Millenium est un divertissement sophistiqué, qui m'a globalement séduit. Toutefois, aussi réussi soit-il, on peut s’interroger sur l’utilité de ce remake. Le roman de Stieg Larsson mérite-il en effet deux adaptations cinématographiques et une série télévisée ? Par ailleurs, je n’en continue pas moins à penser que, hormis Zodiac, Fincher n’est pas le génie que certains se plaisent à dire. C’est un très habile faiseur de films, certes, mais surévalué par la génération geek (chassez le naturel…), tout comme Quentin Tarantino. L’imposture, dans le cas de l’auteur de Seven, est cependant moins flagrante, car il n’est pas dans la citation permanente...

Ma note - 3,5/5
 
David fincher sur ce site : The social network 
 

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Le pacte (Seeking justice)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Le pacte 1
 
Synopsis
 
Laura Gerard (January Jones) est victime d’un violeur alors qu’elle rentrait chez elle. Son mari, Will (Nicolas Cage), est bientôt contacté par un inconnu, Simon (Guy Pearce), qui se présente comme le représentant d’un groupe de citoyens organisés pour rendre la justice. Il lui propose d’éliminer l’agresseur de sa femme, un récidiviste. En échange, on lui demandera de rendre quelques services. Désemparé, Will accepte. Le violeur est abattu. Mais quelque temps plus tard, Simon le recontacte : pour honorer son engagement, il doit tuer un pédophile présumé… 
 
Fiche techniqueLe pacte - Affiche
 
Film américain
Année de production :
Durée : 1h45
Réalisation : Roger Donaldson
Scénario : Robert Tannen
Avec Nicolas Cage ( Will Gerard), January Jones (Laura Gerard), Guy Pearce (Simon), Harold Perrineau (Jimmy), IronE Singleton (Scar)...    
 

 
Critique 
 
Un petit Nicolas Cage ! C’est souvent un nanar de derrière les fagots assuré ! A cet égard, Le pacte ne nous déçoit pas. Tout est en effet réuni pour stimuler nos zygomatiques (et ce n’est pas un luxe en ces temps de crise !)  : un scénario abracadabrantesque, plombé par d’inénarrables invraisemblances, des dialogues écrits avec le pied gauche, une mise en scène paresseuse -dire que Roger Donaldson, le réalisateur, prétend avoir été inspiré par The game de Fincher !- et une interprétation toujours autant premier degré de Cage, qui fait ici de nouveau escale à la Nouvelle-Orléans, après Bad Lieutenant. Je regrette qu’il ne nous ravisse pas d’une nouvelle fantaisie capillaire. Cette déception est cependant amplement compensée par l’improbable code permettant aux membres de l’organisation secrète de s’identifier : le hibou ravi jubile (pour humain, raison et jutice). Dès que je l’ai entendu, j’ai été persuadé qu’il cachait une contrepèterie. Cela m’a taraudé pendant tout le film, je voulais en décrypter le sens. Je n’y suis pas parvenu, hélas ! Si quelqu’un trouve une solution, je lui offre le DVD collector de Casablanca
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Je me demande par contre ce que Guy Pearce est venu faire dans cette galère. Nicolas Cage, c’est une évidence. Avec sa filmographie, Le pacte est taillé pour lui. En plus, il lui permet de rembourser ses dettes fiscales. Mais l’acteur australien ! On est loin de LA Confidential, The proposition et La route, Démineurs, Le discours d’un roi ou Animal kingdom 
 
Au-delà de la bonne blague, l’idéologie développée ici est assez embarrassante -pour de pas dire plus- et me rappelle l’ignoble Que justice soit faite. Comme ce vigilant movie, il légitime en effet en partie le recours à la vengeance pour pallier les carences du système judicaire. Il ne va certes pas aussi loin que le film de F Gary Gray, Will se rendant finalement compte que cela ne se fait pas (n’oublions pas que Cage a été nommé en 2009 ambassadeur de bonne volonté pour la justice dans le monde par l'office des Nations Unies contre la drogue et le crime : c’est dire s’il à une conscience aiguë du sujet !). Il n’empêche, on est bien dans la même veine, comme le prouve cette citation –détournée- d’Einstein mise en épigraphe du dossier de presse : Le monde est dangereux à vivre. Non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. Toute une philosophie… 
 
Le pacte 3 
J’ai relevé tout de même deux scènes intéressantes. Celle se déroulant dans le Mercedes-Benz Superdome, durant un rallye de monster trucks. Le plan montrant l’arrivée de Simon est visuellement impressionnant. La confrontation entre Will et Simon est également filmée avec une certaine efficacité. De plus, le lieu où elle a été tournée, le New Orleans Center, un centre commercial abandonné depuis sa destruction par l’ouragan Katrina en 2005, offre un décor de cinéma idéal. 
 
Bien sûr, on me dira que je savais à quoi m’attendre en me déplacement. C’est vrai. Cependant, j’ai une certaine tendresse pour Nicolas Cage. Malgré les errances de sa carrière, je l’aime bien. Et puis, January Jones (Betty Draper dans Mad men) est canon. Comme le dit le dossier de presse du film, elle apporte beaucoup de couleurs à l'écran (je ne sais pas trop ce que cela veut dire, mais j’imagine que c’est un compliment).

Un dernier mot, avant de conclure, sur le titre original. Initialement, ce devait être The hungry rabbit jumps (pour human, reason et justice : cela vous rappelle quelque chose ?), soit en français Le lapin affamé saute. La production s’est finalement ravisée, préférant Seeking justice. Pourquoi tant de sobriété ?
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PS - On pourrait imaginer des variantes pour le code. Pourquoi pas : Une Pipistrelle commune a été prise au piège dans mon bac à cendres (une réunion extravagante de mots qui devrait être moins populaire sur les moteurs de recherche que mon évocation de la poitrine de Keira Knightley, dans mon article sur J Edgar) ? C’est un peu long à dire, mais pas plus crétin…

Si vous avez des idées, n’hésitez pas à m’en faire part dans vos -éventuels, ne soyons pas trop outrecuidant !- commentaires. Dans le cas où personne ne trouverait la contrepèterie (après tout, il n’y en a peut-être pas), j’enverrai le collector de Casablanca à celui ou celle qui m’aura fait la proposition la plus amusante. Le pire, c'est que je suis parfaitement sérieux. Avis aux amateurs…
 
 
Ma note - 1/5

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Take shelter

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Curtis LaForche (Michael Shannon) mène une vie paisible avec sa femme (Jessica Chastain) et sa fille. Jusqu’au jour où il devient sujet à d’effrayants cauchemars. Visions prémonitoires d’une apocalypse imminente ou manifestations ataviques d’une schizophrénie en train de se développer ? Son comportement de plus en plus irrationnel fragilise bientôt son couple et provoque l'incompréhension de ses proches. Rien ne peut vaincre la terreur qui habite son esprit… 
 
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Film américain
Année de production : 2011
Durée : 2h00
Réalisation : Jeff Nichols
Scénario : Jeff Nichols
Image : Adam Stone
Avec Michael Shannon (Curtis LaForche), Jessica Chastain (Samantha LaForge), Tova Stewart (Hannah LaForge), Shea Whigham (Dewart)...
 


Critique
 
La richesse de Take Shelter, film à la frontière des genres, rend l’exercice du critique difficile. N’ayant pas le lyrisme de certains de mes camarades blogueurs, ni leur esprit d’analyse, je dirais, pour en donner une idée juste, qu’il est une sorte d’hybride –fécond- entre The tree of life (chronique familiale), Black Swan (récit schizophrénique) et Melancholia (conte apocalyptique). En quelque sorte, il est une synthèse des œuvres les plus singulières –quoi que l’on pense de leurs qualités- de l’année 2011. Ce qui devrait suffire à contenter les cinéphiles les plus exigeants. Ou, du moins, susciter leur curiosité.
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La peur de Curtis LaForche est à l'image de celle que nous pouvons ressentir, en Occident, face à un monde en mutation. Ce n’est évidemment pas la première fois que le cinéma se fait l’écho de telles angoisses. Il le fait parfois d’une manière directe, parfois sous forme symbolique. Les raisins de la colère, dont j’ai fait il y a quelques temps la chronique, empruntait la première voie, en évoquant les infortunes d’une famille de petits fermiers de l’Oklahoma frappée par une triple crise, économique (la Grande Dépression), technologique (la mécanisation agricole) et environnementale (les tempêtes de poussière, ou Dust Bowl, provoquées par l’érosion des sols).

Notre époque connaît des bouleversements étrangement semblables. Nous les appréhendons toutefois d’une façon très différente d'il y a 70 ans. A supposé, bien sûr, que l’on accrédite la vision développée ici par Jeff Nichols, ce qui est mon cas. Ainsi, dans le film de Ford, les Joad avaient-ils foi en la possibilité d’un avenir meilleur en Californie, en dépit de leurs difficultés. Leur migration avait certes pour corollaire le déracinement, l’éclatement de la cellule familiale, mais aussi la solidarité et la volonté de se battre, de s’en sortir collectivement. L’anxiété contemporaine se traduit par le repli sur soi. Le salut de l’individu n’est plus ailleurs, ni avec les autres, souvent regardés comme une menace (voir Contagion) : il est sur sa terre (et même sous, dans un abri), avec ses plus proches parents. Malgré son cynisme –où sa trop grande lucidité, c’est selon le point de vue- et son désir de rompre avec son entourage,
Justine, l’héroïne de Melancholia, n’agit pas différemment, puisque c’est aux côtés de son neveu et de sa sœur, dans la propriété de celle-ci, qu’elle affronte l’Apocalypse.

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Cette métaphorisation de nos angoisses me paraît psychologiquement pertinente, car, avec l’affaiblissement du sentiment religieux, la fin du communisme (un rapprochement sans doute baroque, néanmoins tous deux ont apporté à leur façon de l’espoir –souvent déçu- à ceux qui souffraient), un capitalisme de moins en moins vaillant et la mondialisation, on peut avoir l’impression aujourd’hui qu’il n’existe plus aucun secours idéologique dans la société pour supporter les incertitudes du futur, ni aucun lieu pour échapper au danger. A moins de faire l’autruche… comme Curtis en se réfugiant dans un abri anti-tempête… Mais il est temps que je mette un terme à mes divagations pseudo-philosophiques, aussi prétentieuses que maladroites… 
     
Le scénario de Take shelter se déploie avec beaucoup d’intelligence, d’autant que son auteur entretient l’ambigüité sur l’origine des visions de son héros jusqu’au final, voire au-delà (je ne parle pas de l’avant-dernier opus de Clint Eastwood !), chacun pouvant avoir sa propre interprétation… La mise en scène est d’une classe absolue, évitant les débauches d’effets à la Nolan ou à la Emmerich. Pas besoin d’une technologie démonstrative pour plonger dans l’esprit et les cauchemars de Curtis : le regard de Michael Shannon suffit à exprimer son désarroi et sa terreur. Pas besoin non plus d’une orgie obscène de pixels pour évoquer la fin des Temps, comme dans 2012. L’imagerie eschatologique de Jeff Nichols, sublimée par la photographie d’Adam Stone -déjà présent sur Shotgun Stories, le premier long métrage du cinéaste- est à la fois simple et angoissante : des éclairs irradiants un ciel de plomb, des gouttes de pluie ambrées, le reflet d’un vortex dans une vitre… La dernière scène est d’une beauté sidérante -encore un point commun avec le dernier Lars von Trier…
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Curtis, bouleversant dans son désir de protéger les siens, effrayant dans son obsession, tout autant que pathétique dans son vain combat intérieur contre sa déraison (une folie qui le conduit à dépenser l’argent économisé pour l’implant cochléaire de sa fille dans les travaux d’extension de son abri), est superbement incarné par Michael Shannon, qui porte littéralement le film. A ses côtés, Jessica Chastain offre une prestation lumineuse, peut-être la plus émouvante de sa carrière. Son personnage est à l’opposé de Ronnie Neary dans Rencontres du troisième type. A la différence de cette dernière, qui fuit le comportement délirant de Roy, elle conserve pour Curtis de l’empathie, le soutient, notamment lors de la réunion du Lions Clubs. Les deux acteurs forment ici un magnifique couple. 
 
Take shelter est une pure merveille, dont j’ai probablement mal rendu compte. J’ai en effet le sentiment de m’être en peu perdu dans d'improbables analyses… Je signale tout de même, avant de conclure, que Shotgun Stories est sorti en DVD chez Potemkine en décembre dernier. Au moins, avec cette information, aurai-je fait œuvre utile… 
 
Ma note - 4,5/5

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J Edgar

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Repéré par le procureur général Alexander Palmer (Geoff Pierson), alors qu’il vient d’être victime d’un attentat, J Edgar Hoover (Leonardo DiCaprio) va peu à peu gravir les échelons de l’administration américaine, devenant le premier directeur du Federal Bureau of Investigation. Au fil de son ascension, il fait la connaissance d’Helen Gandy (Naomi Watts), à qui il fera un temps la cour, avant de la choisir comme assistante, puis de Clyde Tolson, qui deviendra son adjoint. Et même un peu plus… 
 
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Film américain
Année de production : 2011
Durée : 2h17
Réalisation : Clint Eastwood
Scénario : Dustin Lance Black
Image : Tom Stern
Avec Leonardo DiCaprio (J Edgar Hoover), Naomi Watts (Helen Gandy), Armie Hammer (Clyde Tolson), Geoff Pierson (Alexander Palmer)...
 

 
Critique
 
Je veux d’abord être clair. Je ne fais pas partie de ces iconoclastes qui, les années passant, renversent –par principe, la mode étant au jetable- les idoles d’hier, pour se prosterner devant de nouveaux dieux (Nolan, Fincher), qui, peut-être -je n’ose écrire j’espère !- vivront eux aussi ce que vivent les roses, l’espace d’un matin, selon la jolie formule de Malherbe, avant d’être eux-mêmes remplacés dans le cœur ingrat des cinéphiles…

Clint Eastwood connaît depuis quelques années se sort injuste. Ses dernières réalisations n’ont certes pas été à la hauteur de sa réputation, mais est-ce une raison pour le vouer au bûcher ? Il a mis en scène trente-cinq films depuis 1971, dont quelques titres inoubliables (Impitoyable, Lettres d’Iwo Jima, Mystic river, Sur la route de Madison…). Lorsque l’on mène une carrière aussi longue et riche, il est impossible de ne produire que des chefs-d’œuvre. Par comparaison, Terrence Malick –pour moi le plus grand cinéaste américain vivant, malgré la déception de The tree of life- en est seulement à cinq sur une période d’activité à peu près égale (La ballade sauvage date de 1973). Il lui est évidemment plus facile d’être constant… Bien sûr, on pourra reprocher à Eastwood sa boulimie. Du moins témoigne-t-elle de son amour du cinéma…
 
 
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Pour autant, si je n’oublie pas ce que le Septième art doit à certains auteurs, je ne suis pas non plus un admirateur aveugle. Il m’arrive de défendre avec ardeur certains films, parfois un peu trop vivement, comme je l’ai fait avec Les raisins de la colère face à Bastien, à qui j’adresse des excuses aussi plates que la poitrine de Keira Knightley (une association de mots qui devrait booster mon compteur de visites !). Cependant, jamais une œuvre dans sa globalité. Vous n’êtes pas près de me surprendre en flagrant délit de fanitude… sauf si on me parle d’Eva Green (mais dans ce cas, mon approche est strictement viscérale).

Aussi, ce n’est pas parce qu’il est une figure mythique du cinéma américain qu’on doit aborder chaque nouvel opus d’Eastwood avec une déférence religieuse. Or, si J Edgar est objectivement plus réussi qu’Au-delà (pas difficile, diront les esprits fielleux…), je m’explique assez mal l’accueil exagérément élogieux qui lui est quasiment unanimement réservé par la critique française (faut-il y voir une manière de s’attirer les bonnes grâces du maître, et ainsi obtenir un entretien ?).

Avec une telle entrée en matière, vous avez sans doute compris que J Edgar ne m’a pas complètement convaincu. Commençons par les critiques, afin de finir sur une note positive…
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Le récit, organisé autour de –trop- nombreux flash-backs, est parfois difficile à suivre. D’autant que les transitions entre les époques ne sont pas toujours des plus claires. Le scénariste, Dustin Lance Black (oscarisé pourHarvey Milk) prend le parti de se focaliser sur la sphère privée de Hoover, laissant de côté, ou presque, son action à la tête du FBI. Ce qu’on peut déplorer. On aurait en effet aimé avoir la vision de Clint Eastwood sur un pan essentiel de l’histoire des Etats-Unis, dont il est l’une des incarnations culturelles (n’en déplaise à certains), comme Ford en son temps (n’en déplaise à d’autres…). 
 
Certes, J Edgar évoque, entre deux scènes intimes, la période troublée de 1917-1920, où l’Amérique vécut dans la crainte d’une extension sur son territoire de la révolution bolchevique, ou l’enlèvement du fils aîné de Charles Lindbergh. On y croise aussi quelques figures de premier plan, tel le procureur Palmer ou Bob Kennedy...

Le contexte historique n’est toutefois pour les auteurs de ce film qu’une toile de fond. Seules comptent pour eux la relation castratrice du directeur du FBI avec sa mère et sa liaison avec son bras droit, Clyde Tolson. C’est un choix comme un autre, bien sûr. Il n’en est pas moins regrettable de ne retenir d’une personnalité qui eut autant d’influence, de pouvoir, que son supposé complexe d'Œdipe, sa prétendue homosexualité ou son soi-disant goût pour le travestissement. Qu’est-ce que cela apporte ? C’est comme si, pour retracer la vie de Talleyrand, on parlait uniquement de ses bonnes fortunes. Ou que l’on réduisait la biographie et l’œuvre de Proust à son amour démesuré pour sa mère et son inversion.

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Si encore ces hypothèses –l’homme avait tellement le goût du secret que rien n’est établit formellement, ce qu’admet lui-même le réalisateur dans un entretien accordé au magazine Positif (j’ai du mal à croire qu’un homme aussi obsédé par son image ait pu s’exhiber en travesti)- servaient à éclairer la psyché de Hoover et à démontrer que sa vie privée a pu influencer ses décisions ou ses actes. Ce n’est cependant pas le cas ici. Ou alors tellement en creux que c’est à peine perceptible…
 
     
Je suis aussi assez réservé sur l’interprétation. Leonardo DiCaprio est dans la performance. C’est évidemment bluffant, néanmoins cela sent trop l’exercice de style (genre Actors Studio), la course à l’Oscar, pour que l’on ne finisse pas par être agacé. Beau travail quand même des équipes de maquillage prosthétique. Du moins pour son personnage. Armie Hammer, qui incarne Tolson, n’a pas la même chance. Alors que le visage vieilli de DiCaprio est d’une surprenante plasticité, que son regard exprime étonnamment la sénescence, celui de Hammer est comme momifié. S’en est presque risible… 
 
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J Edgar
offre tout de même au spectateur quelques motifs de satisfaction. On peut d’abord se réjouir que l’auteur de Gran Torino retrouve son style. On pouvait craindre en effet qu’il eût été englouti sous les vagues dévastatrices du tsunami d’Au-delà… Son chef opérateur et collaborateur de longue date, Tom Stern, signe ici une photographie élégante, avec une palette chromatique très expressive, souvent désaturée (comme dans Lettres d’Iwo Jima), mais pas seulement.

Comme je l’ai écrit, j’aurais préféré que le récit fût davantage centré sur l’action de Hoover. Je reconnais pourtant que l’évocation du lien entre le patron du FBI et son adjoint est véritablement sublimé par le scénario de Lance et la sensibilité d’Eastwood. Leur rencontre est filmée avec beaucoup de pudeur. La dernière scène, qui nous montre Hoover gisant sur le sol, a demi-nu, dépouillé de sa puissance, est également très belle, notamment en raison du geste de Tolson, qui le recouvre d’une couverture.

De petits instants de grâce, qui ne suffisent cependant pas à faire de J Edgar un élément majeur de la filmographie d’une légende d'Hollywood.
 
 
Ma note - 2,5/5

A consulter : Press-book du film

Clint Eastwood sur ce site : Au-delà

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