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Le château du Dragon (Dragonwyck)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Une fille de fermiers du Connecticut, Miranda Wells (Gene Tierney), est invitée par un parent éloigné, Nicholas van Ryn (Vincent Price), pour s’occuper de sa fille, Katrine (Connie Marshall). Dernier descendant d’une riche famille hollandaise, Nicholas défend avec orgueil ses privilèges, que symbolise son imposante propriété dominant l’Hudson, Dragonwyck. Mais la révolte gronde parmi ses métayers, de plus en plus désireux d’exploiter leurs propres terres. Un mouvement que soutient un jeune médecin, Jeff Turner (Glenn Langan). 
 
L’arrivée de Miranda à Dragonwyck va bouleverser l’existence de Nicholas, qui va bientôt montrer des signes d’intérêt pour la jeune fille dont tout, pourtant, le sépare : la naissance, la richesse et la foi en un Dieu que, lui, rejette. Une nuit, en dépit des soins prodigués par le docteur Turner, Johanna (Vivienne Osborne), sa femme, meurt dans d’étranges circonstances. Cette opportune disparition lui laisse le champ libre pour épouser, quelques mois plus tard, Miranda, qui lui donne un fils. Malheureusement, celui-ci décède presque aussitôt. Nicholas s'enferme alors dans une tour du château et, sous l'empire de la drogue, nourrit à l'égard de sa jeune femme une haine inexorable… 
 
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Film américain
Année de production : 1946
Durée : 1h43
Réalisation : Joseph L Mankiewicz
Scénario : Joseph L Mankiewicz
Image : Arthur C Miller
Avec Gene Tierney (Miranda Wells), Walter Huston (Ephraim Wells), Vincent Price (Nicholas van Ryn), Glenn Langan (Docteur Jeff Turner)...
 

 
Critique
 
Le château du dragon est la première réalisation de Joseph L Mankiewicz. La seconde si l’on en croit IMDB, qui recense la même année Backfire, avec Richard Conte et John Ireland. Une œuvre sur laquelle il est toutefois très difficile d’avoir des informations. Patrick Brion dans le livre qu’il consacre au cinéaste n’en parle pas. Quoi qu’il en soit, il n’était pas un néophyte à l’époque, puisqu’il avait déjà signé de nombreux scénarios et produit plusieurs films, dont Furie de Fritz Lang, L’ensorceleuse de Borzage ou encore Indiscrétions de George Cukor. 
 
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Mankiewicz adapte ici un best-seller d’Anya Seton, Dragonwyck, publié en 1944. Un projet à l’origine porté par Ernst Lubitsch. Mais victime d’une attaque cardiaque sur le tournage de Scandale à la cour (achevé par Otto Preminger), le réalisateur d’origine allemande en abandonna finalement la réalisation à son jeune confrère, se contentant de le coproduire avec Darryl F Zanuck.

L’auteur d’Eve ne montra d’abord pas un grand enthousiasme pour le roman de Seton : C’était un texte ordinaire imitant le roman gothique, avec une pointe de mélodrame […]. Je ne désirais pas y travailler. L’histoire d’amour lui semblait insatisfaisante, les implications politiques et sociales simplistes. Il craignait en outre que le film souffrît de la comparaison avec Rebecca, sorti en 1940. Il accepta néanmoins de le porter à l’écran, car il se sentait flatté de débuter sa carrière de cinéaste sous la houlette de Lubitsch. Ce qu’il confia en 1981 dans la revue Cinéma : J’aurais mis en scène n’importe quoi, même l’annuaire du téléphone, avec Lubitsch comme producteur, et j’aurais même écrit l’annuaire du téléphone s’il me l’avait demandé.

Les deux hommes avaient du respect l’un pour l’autre. Pour autant, leurs relations sur le tournage ne furent pas des plus sereines, Lubitsch allant jusqu’à lancer à Gene Tierney : Qu’est-ce que j’ai fait ! Comment ai-je pu donner notre film à ce novice ? Ce qu’il n’était pas, comme je l’ai dit au début de cet article…
 
 
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On retrouve dans Le château du dragon tout les ingrédients du genre gothique : maison maléfique (photo), pièce interdite (photo), manifestations surnaturelles de l’un des anciens occupants du lieu, en l’occurrence l’aïeul de Nicholas, Azilde, dont le portrait peint (photo) tient ici un rôle important -la place de la peinture est d’ailleurs l’un des grands traits des films de l’époque (voir Rebecca d’Hitchcock, Laura de Preminger, La femme au portrait de Lang, La maison sur la colline de Wise…)-, esthétique expressionniste... Sur ce dernier point, on retiendra particulièrement la scène où Miranda gravit l’escalier conduisant à la chambre où s’est réfugié Nicholas, après la mort de leur enfant. L’ombre projetée de la rampe sur le mur, comme dans Nosferatu, l’éclairage improbable des marches (photo), qui deviennent des lignes obliques semblables aux perspectives tronquées des décors du Cabinet du docteur Caligari, sont autant de citations explicites de ce courant artistique.

Le château du dragon est cependant composé de trop d’éléments hétérogènes pour trouver son unité stylistique. Il nous propose en effet quelques échappées champêtres trop lumineuses -la kermesse (photo)- pour le genre. De plus, Mankiewicz n’exploite pas complètement tous les éléments de son récit, tels les airs de clavecins venus d’un lointain passé dont résonne la grande demeure et que seuls certains habitants peuvent entendre. Enfin, contrairement à la tradition, ce n’est pas la maison qui porte le mal, mais son propriétaire, en sorte que c’est lui qui sera détruit in fine.
 
 
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Le château du dragon est aussi une satire sociale, nous montrant une société figée, réfractaire aux changements du monde qui l’entoure. Ce que symbolise l’isolement de Nicholas, qui préfère se perdre dans ses rêves opiacés, plutôt que de concéder la moindre parcelle de ses privilèges. Filmé alors en contre-plongée (photo), les plafonds s’abaissent sur lui, donnant l’impression que rien ne peut prendre place au-dessus de sa personne. Ou qu’il sera écrasé par son propre sentiment de grandeur.

Miranda, quant à elle, incarne l’évolution de la société. A cet égard, elle n’est pas sans évoquer le personnage d’Angelica Sedara dans Le guépard. Leur personnalité est bien sûr différente. Miranda est sans doute plus naïve -encore qu’elle tient tête aux femmes de la bonne société qui s’obstinent à l’appeler van Wells avec beaucoup de caractère, dénotant ainsi une certaine ambition (photo)-, plus romantique. Elle n’a pas l’animalité un peu vulgaire d’Angelica. Ni sa beauté éclatante. Même vêtue de robes éblouissantes, elle garde en effet en elle la simplicité austère de son milieu d’origine, rural et très croyant (photo). Il n’empêche, toutes deux apportent du sang neuf à l’univers sclérosé -personnifié par Johanna van Ryn dans un cas, Concetta Salina dans l’autre- dans lequel elles se trouvent plongées.
 
 
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Le château du dragon est porté par la très belle photographie d’Arthur C Miller, l’un des plus grands chefs opérateur de son époque. Récompensé par trois Oscars, il travailla avec Raoul Walsh, Allan Dwan, Rouben Mamoulian, Fritz Lang (Chasse à l’homme), Anatole Litvak, William A Wellman, Henry Hathaway, Henry King, Lewis Milestone, Elia Kazan, Otto Preminger, Joseph Losey (Le rôdeur). Mais on retiendra surtout sa collaboration avec John Ford (La mascotte du régiment, Patrouille en mer, Vers sa destinée, La route du tabac, Qu’elle était verte ma vallée).

Ce film repose également sur la parfaite osmose entre ses deux interprètes principaux, Gene Tierney et Vincent Price, qui avaient déjà partagé trois fois l’affiche : Les trappeurs de l’Hudson d’Irving Pichel, Laura d’Otto Preminger et Pêché mortel de John M Stahl. Ce rôle fut probablement une épreuve pour la jeune actrice, puisque son personnage perd son enfant, alors qu’elle-même venait de vivre une tragédie personnelle : ayant contracté la rubéole pendant sa première grossesse, elle mit au monde en 1943 une petite fille lourdement handicapée. Le jeu inquiétant de Vincent Price (photo) laisse entrevoir l’orientation que prendra sa carrière à partir des années 1950, où il deviendra l’un des acteurs emblématiques du cinéma d’horreur, notamment sous la direction de Roger Corman (La chute de la maison Usher, La chambre des tortures, L'empire de la terreur, Le corbeau, La malédiction d'Arkham, Le masque de la mort rouge, La tombe de Ligeia…).

Le château du dragon est à (re)découvrir en DVD chez Carlotta. L’édition est de qualité et propose en suppléments plusieurs entretiens passionnants, dont l’un analyse la place et la fonction du décor dans ce film.
 
Ma note - 4/5

A lire :Joseph L Mankiewicz, Patrick Brion (Editions de La Martinière, 2005)

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Les désarrois de l'élève Törless (Der junge Törleß)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis 
 
Un groupe de jeunes gens s’en va à travers la campagne vers la bourgade où se trouve leur collège. Parmi eux se trouve Thomas Törleß (Mathieu Carrière). Cet adolescent sensible et réservé est un nouveau pensionnaire de cet établissement réservé aux fils de bonne famille. Etablissement dont il va peu à peu pénétrer la vie secrète grâce aux liens qui vont l’unir à deux de ses condisciples, Beineberg (Bernd Tischer) et Reiting (Alfred Diertz). Ces derniers développent de singulières théories sur la race des maîtres et celle des esclaves, qu’ils mettent en pratique la nuit, dans un lieu secret, en tourmentant l’un de leur camarade coupable de vol, Anselm von Basini (Marian Seidowsky). Spectateur passif de ces évènements, Törleß va alors essayer de trouver un sens à leurs actes, à leurs motivations… 
 
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Film allemand
Année de production : 1966
Durée : 1h27
Réalisation : Volker Schlöndorff
Image : Franz Rath
Avec Mathieu Carrière (Thomas Törleß), Marian Seidowsky (Anselm von Basini), Bernd Tischer (Beineberg), Barabara Steele (Bozena)...
 

 
Critique 
 
Adaptation d'un roman de Robert Musil (Die Verwirrungen des Zöglings Törleß), Les désarrois de l'élève Törleß, produit par Louis Malle, est la première réalisation de Volker Schlöndorff. 
 
Au-delà de son évocation, somme toute assez conventionnelle, de la vie d’un pensionnat, avec ses rites, ses personnages (tortionnaire, souffre-douleur) et ses thématiques (découverte de la sexualité, homosexualité) incontournables, cette peinture des jeux interdits de l'adolescence est surtout une parabole glaçante sur le nazisme (même si le livre de Musil fut publié en 1906), comme le récent Ruban blanc de Michael Haneke. D'abord en raison de l'origine juive de la victime de Beineberg et Reiting. Ensuite parce que l'attitude de Törleß, partagé entre son désir de comprendre le délire qui anime ses condisciples, la compassion qu'il ressent pour Basini, mais aussi le mépris que suscite en lui la passivité de ce dernier, qui finit dans son esprit par mériter son sort, annonce l'inertie, l'indifférence du peuple allemand face aux crimes du régime hitlérien.
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Les paroles que Törleß prononce devant ses professeurs, avant de quitter l'école, sont édifiantes. Avec la même froideur qui l'animait lorsqu'il voulait pénétrer certains mystères mathématiques, il explique que l'expérience vécue par Basini, ainsi que le comportement de ses persécuteurs, doivent être acceptés, à défaut d'être compris. Le mal existe naturellement chez l'Homme ordinaire, qui a en lui une part d'ombre, comme les nombres complexes ont une partie imaginaire : Quand j'en ai entendu parlé [du vol de Basini], j'ai trouvé ça monstrueux. Je pensais qu'il fallait le livrer à l'autorité. Mais le châtiment m'indifférait. J'avais un autre point de vue sur tout ça. J'étais pris de vertige [...]. Basini était un élève comme les autres. Quelqu'un de tout à fait normal. Soudain, il a connu la chute. J'avais bien sûr déjà réfléchi à l'humiliation, à l'avilissement, mais sans l'avoir jamais vu. Et puis c'est arrivé à Basini. Je devais admettre que cela existe, que l'Homme n'est pas créé bon ou mauvais, mais change perpétuellement. Qu'il est créé par ses actions. Si nous changeons ainsi, si nous pouvons être victime ou bourreau, alors tout est possible. Les pires atrocités sont possibles. Il n'ya pas de mur entre le bien et le mal. Les deux se confondent. Un Homme normal peut faire des choses horribles. La seule question est : comment est-ce possible ? Je n'ai rien dit pour pouvoir observer. Je voulais savoir comment c'est possible. Ce qui se passe quand un être s'humilie ou fait preuve de cruauté. Hier, je pensais que le monde s'écroulerait. Aujourd'hui, je sais que non. Ce qui de loin semble atroce, inconcevable, se produit simplement, tranquillement, naturellement. Et il faut y prendre garde. Voilà ce que j'ai appris. 
 
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Evocation d’une génération qui portera Hitler au pouvoir trente ans plus tard, ce film commence et s'achève par la vue d'une voie de chemin de fer, rappel sinistre de l'entrée d'un camp de concentration. Mais le propos de Volker Schlöndorff déborde le simple cadre historique du Nazisme. L'analyse fine qu'il nous propose des raisons qui poussent les Hommes à chercher des boucs émissaires a en effet une valeur universelle, qui trouve une résonance aujourd'hui, notamment dans le lien établit par certains gouvernements européens (France, Italie...) entre insécurité et accueil des étrangers... 
 
Sur le plan formel, Volker Schlöndorff recourt ici -autre ressemblance avec le film d'Haneke- à un noir et blanc dont la sécheresse expressionniste rend parfaitement compte de l'âpreté des rapports entre les personnages. On est loin, ici, de l’imagerie poétique retenue par Christian-Jaque pour Les disparus de Saint-Agil (1938).

Côté interprétation, on retiendra notamment la composition de Mathieu Carrière (il s'agit de son deuxième film), dont le visage froid et distancié confère à Törleß toute sa complexité. On relèvera aussi la présence au générique de Barbara Steele, une habituée du cinéma d’épouvante (Le masque du démon de Mario Bava, La chambre des tortures de Roger Corman, L'effroyable secret du Dr Hichcock de Riccardo Freda).
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A noter pour conclure que ce film a obtenu en 1966 le prix Fipresci, une récompense remise dans le cadre du Festival de Cannes par un jury constitué de critiques de cinéma internationaux par l'intermédiaire de la Fédération internationale de la presse cinématographique. Il est disponible dans une belle édition DVD éditée par Criterion (zone 1), sous le titre Young Törless. 
 
 Ma note - 4/5

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L'ordre et la morale

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

L'ordre et la morale 1
 
Synopsis 
 
En avril 1988, la France se prépare à l'élection présidentielle qui voit s'affronter le président de la République, François Mitterrand, et le Premier ministre, Jacques Chirac. Le vendredi 22 avril au matin, à Fayaoué, sur l'île d'Ouvéa, deux jours avant le premier tour, des indépendantistes kanaks du FLNKS attaquent la gendarmerie, dans le but de l’occuper. Cependant, l’attaque dégénère et quatre gendarmes sont tués. Les survivants, soit une trentaine de personnes, sont pris en otage et séparés en deux groupes. Le premier, mené par Chanel Kapoeri, se rend dans le sud de l’île, à Mouli, où les captifs sont finalement libérés trois jours plus tard, à la demande des anciens et des coutumiers. Le second, conduit par Alphonse Dianou (Iabe Lapacas), est emmené dans une grotte près de la tribu de Gossanah.

Le capitaine du GIGN, Philippe Legorjus (Mathieu Kassovitz), est dépêché sur place avec un groupe d’intervention pour entamer le dialogue avec les preneurs d’otages. Mais il se voit bientôt placé sous les ordres des militaires, commandé par le Général Vidal (Philippe de Jacquelin Dulphé). Il comprendra vite que, lorsque les enjeux sont politiques, l’ordre n’est pas toujours dicté par la morale... 
 
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Film français
Année de production : 2011
Durée : 2h16
Réalisation : Mathieu Kassovitz
Image : Marc Koninckx
Avec Mathieu Kassovitz (Capitaine Philippe Legorjus), Iabe Lapacas (Alphonse Dianou), Malik Zidi (JP Perrot), Philippe Torreton (Christian Prouteau)... 
 

 
Critique 
 
Encore un film que je suis allé voir avec un a priori assez négatif. Parce qu’un tel sujet se prêtait à un traitement manichéen, voire démagogique. Surtout de la part de l’auteur de La haine… Or, j’ai été heureusement surpris...

Je ne suis pas assez informé sur les faits pour évaluer l’authenticité du déroulement des événements dépeints ici, toutefois Mathieu Kassovitz me semble adopter un ton mesuré, tout en étant parfaitement documenté sur son sujet. S’il est clair qu’il choisit son camp, celui des Kanaks, il ne nous donne en effet pas à voir une réalité simpliste, exception faite, peut-être, de certains portraits de militaires dont la psychologie est assez grossière. L’assassinat des quatre gendarmes à Fayaoué nous est ainsi montré sans concession (ils sont abattus d’une balle dans le dos), même si l’on nous présente cet acte davantage comme un dérapage que comme un crime prémédité.

Il apparaît par ailleurs clairement que Kassovitz a soigneusement préparé son projet, qu’il a porté pendant dix ans. Il a recueilli les témoignages des principaux protagonistes de l’affaire, confronté les versions. S’appuyant en outre sur les rares sources écrites existantes, tel le rapport de la Ligue des droits de l’Homme ou le livre de capitaine Legorjus, il a écrit une trentaine de moutures de son scénario. Le seul reproche que l’on puisse adresser au réalisateur, sur ce point du moins, c’est que certains faits encore entourés de zones d’ombre soient mis en scène. Mais c’est la différence entre un documentaire et une fiction inspirée d’événements réels : des choix doivent être réalisés, des libertés peuvent être prises…
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Pour ma part, j’ai trouvé que Mathieu Kassovitz cerne bien les enjeux politiques dans lesquels ont été pris les acteurs sur le terrain, qu’ils fussent militaires, gendarmes, militants indépendantistes ou civils, ce qui donne de la crédibilité à son film. J’y vois de la sincérité, de l’honnêteté. Bien sûr, une telle œuvre ne manquera pas de soulever quelques polémiques, tant il est difficile –impossible ?- en France de se pencher sur l’histoire récente. Même si quelques jeunes cinéastes font preuve en la matière de plus d’audace -et de courage- que par le passé (voir L’assaut de Julien Leclercq, autre bonne surprise de cette année).
 
L’ordre et la morale est moins réussi sur le plan de sa construction. Il peine en effet à trouver son équilibre entre action et conflit intime du personnage principal, d’où une impression de faux rythme. Sur la forme, ses clins d’œil répétés à Apocalypse now ont pour conséquence qu'il ne peut échapper à une comparaison avec le monument de Coppola. Un parallèle qui se fait au désavantage évident du réalisateur français. Sa mise en scène manque singulièrement de souffle. Kassovitz n’est pas un visionnaire, contrairement à son aîné américain. Sans doute est-il aussi trop appliqué à reconstituer fidèlement la tragédie d’Ouvéa…
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Malgré tout, l’assaut final est filmé avec une belle d’énergie. Sa représentation presque abstraite, avec une caméra très mobile, restitue bien l’extrême confusion des combats dans la jungle. Il y a également cette lumineuse idée de mêler deux temps dans une même séquence, permettant ainsi à Legorjus de vivre en direct l’attaque de la gendarmerie de Fayaoué grâce au récit, déroulé sous forme de flash-back, de Samy. On retiendra enfin la qualité de la bande originale, dont les chants mélanésiens ne sont pas sans évoquer un autre grand film de guerre, La ligne rouge. Rien de très étonnant, puisque son auteur, Klaus Badelt, a collaboré avec Hanz Zimmer sur la partition du chef-d’œuvre de Terrence Malick… 
 
Après l’échec artistique de son exil américain, Mathieu Kassovitz nous revient donc avec un film solide, à défaut d’être inspiré. A voir… 
 
Ma note - 2,5/5

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Scorsese par Scorsese de Michael Henry Wilson, Cinéma et peinture de Joëlle Moulin

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Les Cahiers du cinéma viennent de rééditer Scorsese par Scorsese , le livre d’entretiens de Michael Henry Wilson avec l’auteur de Taxi driver. Les chapitres restituent la chronologie des rencontres entre les deux hommes et couvrent toute la filmographie du réalisateur, de ses premiers courts métrages à Shutter island. La qualité des propos confèrent à l’ensemble une grande qualité littéraire et le mouvement du récit, celui de la création d’une œuvre par l’artiste lui-même. Pour illustrer ses propos, Scorsese a largement ouvert ses archives personnelles : notes, dessins, manuscrits, story-boards, photos de famille ou de plateau, tout document pouvant éclairer ses trente ans de conversations avec Wilson. Une biofilmographie complète cette riche iconographie. 

 

Cinéma et peinture 

Citadelles & Mazenot publie pour sa part un ouvrage intitulé Cinéma et peinture. Signé Joëlle Moulin, diplômée de l’Ecole du Louvre, il analyse les rapports entre la peinture et le Septième art, des frères Lumière à David Lynch, en passant par Renoir, Welles, Ford, Kubrick, Lang, Hitchcock ou encore Chaplin. Il se décline en sept parties : un peintre au cinéma, Vincent Van Gogh ; le style au cinéma ; le rôle des tableaux dans les films ; Edward Hopper dans quelques films ; le cinéaste et son modèle ; analogies de motifs ; passeurs d’images. Comme toujours chez cet éditeur, ce livre est très richement illustré, mais aussi assez cher (près de 70 euros).

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50/50

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Le quotidien d'Adam (Joseph Gordon-Levitt), 27 ans, bascule le jour où on lui diagnostic une forme très rare de cancer. Il l'annonce alors à sa petite amie, Rachael (Bryce Dallas Howard), son meilleur ami, Kyle (Seth Rogen), et sa mère (Anjelica Huston) qui, tous trois, vont réagir différemment à la nouvelle et conduire le jeune homme à s'interroger sur la manière dont il veut vivre cette épreuve… 
 
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Film américain
Année de production : 2011
Durée : 1h40
Réalisation : Jonathan Levine
Scénario : Will reiser
Image : Terry Stacey
Avec Joseph Gordon-Levitt (Adam), Seth Rogen (Kyle), Anna Kendrick (Katherine), Bryce Dallas Howard (Rachael), Anjelica Huston (Diane)...
 

 
Critique
 
Le principal mérite de Jonathan Levine et de son scénariste, Will Reiser, est d’aborder ici un sujet grave sans jouer la carte du pathos. L’histoire est pourtant très personnelle, puisque Reiser est lui-même un ancien malade du cancer. Un thème dramatique, largement autobiographique : deux points qui rapprochent 50/50 de La guerre est déclarée. La comparaison s’arrête cependant là, car le film de Valérie Donzelli est traité avec plus d'intensité. Mais peut-être le regard sur ce dernier est-il faussé par le fait qu’il mettait en scène un enfant… 
 
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L’autre force de 50/50 réside dans sa galerie de personnages, éminemment attachants. En tête, je citerai Anna Kendrick, dans un rôle de débutante maladroite proche de celui qu’elle tenait dans In the air de Jason Reitman. Et même si elle est assez improbable dans la peau de cette jeune thérapeute, elle est infiniment touchante. Joseph Gordon-Levitt offre une nouvelle fois une composition très juste (il était déjà formidable dans (500) jours ensemble), évoluant avec une adresse funambulesque entre humour sensible et émotion. Seth Rogen fait son numéro habituel, cependant c’est sans doute grâce à lui que le film ne bascule pas dans le genre larmoyant. Quelques beaux seconds rôles illuminent également cette histoire, notamment Mitch (Matt Frewer) et Alan (Philip Baker Hall), avec qui Adam se lie d’amitié pendant ses séances de chimiothérapie. La délicatesse de ses portraits fera d’autant plus regretter celui du médecin qui annonce à Adam son cancer : la scène où il enregistre son compte rendu d’examen, sans même prêter attention à la présence du malade, est un brin caricaturale. Peut-être est-ce du vécu, car il est vrai que certains très bons praticiens sont parfois assez dépourvus de psychologie, même si ce n’est pas la majorité. Dans ce cas, son attitude dans cette séquence est en contradiction avec son ton certes direct, mais plus humain, lorsqu’il annonce à son patient que le traitement n’a pas eu l’effet espéré et qu’il va devoir être opéré.
 
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Bien qu’imparfait, 50/50 n’en méritait pas moins son maintien dans la sélection du Festival d’automne organisé sur Christoblog. Je m’en suis largement expliqué, toutefois je souhaite revenir un instant sur cette controverse. La raison invoquée pour son exclusion, à savoir qu’il n’est pas assez diffusé en VO, me semble en effet des plus ambiguës, Chris disant par ailleurs sur un groupe d’expression qu’il n’a pas hésité à enlever [50/50] du festival : les critiques sont plus que moyennes partout...

En son temps, Tron : l’héritage (programmé dans le cadre du Festival d’hiver) fut probablement vu majoritairement en VF. Or, cela n’avait dérangé personne. Je ne comprends donc pas pourquoi ce point soulève une telle difficulté aujourd’hui. Avant de prendre cette décision radicale, on aurait au moins pu interroger les participants sur leur volonté ou non de conserver ce film. C’eût été une manière de montrer du respect envers ceux qui ont fait l’effort de jouer le jeu en se déplaçant pour une oeuvre qu’ils n’avaient pas spécialement envie de voir.

Je conviens de bonne grâce que, au regard des problèmes auxquels l’humanité est aujourd’hui confrontée, tout cela est bien dérisoire ! Cependant, la question de la VO-VF l’est tout autant. Aussi quand Chris écrit je ne peux absolument pas envoyer des gens voir un film en VF, c'est trop dur pour moi !, peut-on également sourire. Je ne doute pas que l’intéressé me rétorquera que c’était de l’humour. Néanmoins, si tel n'est pas le cas, je tiens à l'assurer qu'on peut se faire violence et consentir à
voir, si la cause est digne, un film en langue étrangère en français...

Quoi qu’il en soit, on ne m’y reprendra plus. C’est la dernière fois que je m’inscris à ce Festival, dont les règles sont à géométrie variable. Pour moi, le seul motif légitime d’exclusion d’un film est sa diffusion limitée (peu importe la version). Pour le reste, c’est du purisme de pacotille, pour ne pas dire du snobisme. N’en déplaise à certains, je pense en effet que l’on peut voir un film de Jonathan Levine en VF sans que son sens en soit fondamentalement dénaturé. Cela leur apparaîtra sans doute comme une forme de dédain. Pas du tout ! La preuve que je ne méprise pas le cinéma de cet auteur, c’est que j’ai fortement milité pour le maintien de 50/50 dans la sélection du Festival. Las ! les piliers historiques de cette vénérable manifestation en ont décidé autrement. Leur parole a force de loi. Comme celle que reçut Moïse de la part de Yahweh sur le mont Sinaï.
 
 
Aucun film en VF tu ne verras...
 
PS – Je précise à Chris qu’il dispose bien sûr d'un droit de réponse… 
 
Ma note - 2,5/5

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Le narcisse noir (Black narcissus)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis 

 

Religieuse dans un couvent de Calcutta, sœur Clodagh (Deborah Kerr) est chargée par la Supérieure de son ordre, Mère Dorothée (Nancy Roberts), d’organiser une école et un dispensaire dans un ancien palais offert à la congrégation par un souverain d’un petit Etat himalayen, le général Toda Rai (Esmond Knight). Quatre de ses compagnes sont désignées pour l’accompagner : les sœurs Ruth (Kathleen Byron), Briony (Judith Furse), Philippa (Flora Robson) et Miel (Jenny Laird). Mais une fois sur place, la beauté trouble du lieu, autrefois ancien harem, la virilité exacerbée de Dean (David Farrar), l’émissaire du général chargé d’assister les missionnaires, la sensualité de la jeune Kanchi (Jean Simmons), une orpheline de 17 ans dont la congrégation se voit confier l’éducation, vont exacerber les tensions entre les cinq femmes…

 

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Film britannique

Année de production : 1947
Durée : 1h40

Réalisation : Michael Powell, Emeric Pressburger

Scénario : Michael Powell, Emeric Pressburger

Image : Jack Cardiff

Avec Deborah Kerr (Soeur Clodagh), Kathleen Byron (Soeur Ruth), David Farrar (Dean), Jean Simmons (Kanchi), Sabu (Le jeune général)...

 



Critique

 

Des Chaussons rouges, Martin Scorsese a coutume de dire qu’il s’agit du plus beau film en Technicolor. Une formule que je suis assez tenté d’appliquer également à cet autre joyau du tandem Michael Powell-Emeric Pressburger, Le narcisse noir.

 

Les films pour lesquels le mot art vient immédiatement à l’esprit ne sont pas légion. Celui-ci appartient à cette catégorie. Chaque plan est en effet composé comme un tableau (photo). Une qualité qui doit beaucoup à l’extraordinaire sens pictural du directeur de la photographie du film, Jack Cardiff, l’un des grands magiciens du Technicolor et l’un des rares Européens qui, à l'époque, fut formé à cette technique.

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Dans Magic hour, the life of a cameraman, Cardiff raconte comment il fut contacté, avec d’autres opérateurs, par des représentants de la Technicolor motion picture corporation : Les premiers postulants sortirent de l’entretien très ébranlés : les questions avaient été techniquement très pointues […]. Puis vint mon tour. Plusieurs messieurs à l’air sombre étaient assis autour du grand bureau […]. Ils commencèrent les questions : quelle formation, quelle école de photo (pour peu qu’il y en eût une), et enfin le coût des lumens. Je les interrompis fermement, et, avec toute la dignité dont je pouvais faire preuve, je leur annonçai que ne ferais sûrement pas l’affaire […]. Après un silence d’effroi, on me demanda, ce qui, à mon avis, ferait un bon chef opérateur. J’étais persuadé que ma réponse –l’étude minutieuse de la lumière dans les maisons, les trains, les autobus… aux différentes heures du jour et l’analyse de l’éclairage chez les grands maîtres de la peinture- n’était pas vraiment ce qu’ils avaient envie d’entendre. Ils me regardèrent sans mot dire. L’un d’entre eux me demanda de quel côté Rembrandt plaçait sa source de lumière principale. Je me sentais en terrain légèrement plus ferme en répondant que c’était à gauche. Les questions se poursuivaient […]. Je commençais tout juste à m’échauffer sur le sujet quand ils me coupèrent le sifflet, et je fus reconduit à la porte […]. Le lendemain, on m’a appris que j’étais pris. 

 

Dans Le narcisse noir, la palette chromatique de Jack Cardiff est pensée dans un sens symbolique et psychologique : à la transparence vermeerienne des lumières des premières scènes, où se lit la calme certitude des cinq missionnaires (photo), succèdent peu à peu un flamboiement de couleurs impressionnistes propre à éveiller les sens (photo), puis des clairs-obscurs rembranesques, au fur et à mesure que se trouble leur esprit, où vacille leur foi (photo). L’image se fait expressionniste, faisant basculer le récit dans le fantastique. Les sentiments des personnages transfigurent alors la pellicule.

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Un renversement esthétique qui culmine avec la métamorphose de sœur Ruth, dont le visage passe du diaphane à l’incarnat (photo). A cet égard, cette transformation n’est pas sans évoquer celle de Nina dans Black Swan. A sa sortie, les commentateurs ont souvent comparé le film d’Aronofsky aux Chaussons rouges. Mais ne serait-il pas plus juste d’établir une filiation avec Le narcisse noir (Black narcissus en anglais) ? L’opposition finale entre sœur Ruth, toute de pourpre vêtue, et sœur Clodagh, dans son aube immaculée (photo), me semble en effet comme le pendant de l’affrontement entre le cygne noir et le cygne blanc de Black Swan. Tout comme les paupières rougies de Kathleen Byron répondent au regard injecté de sang de Natalie Portman…

 

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Le narcisse noir doit également beaucoup au fascinant travail de Walter Percy Day, probablement le plus grand spécialiste des trucages photographiques de son temps, et d’Alfred Junge, le chef décorateur du film. Peut-être n’est-il pas inutile de dire ici quelques mots sur leur carrière respective. 

 

Peintre de formation, Day s’orienta vers le cinéma peu après la Première guerre mondiale. Il se distingua très vite en créant des peintures sur verre (matte painting). Les effets qu’il obtenait étaient si saisissants que l’un des films auquel il participa, L'arriviste d’André Hugon, provoqua une polémique au sein de la classe politique française, qui s’insurgea qu’un étranger eût eu l’autorisation de filmer à l’intérieur de l’Assemblée nationale. En réalité, Day n'y avait jamais mis les pieds, mais il en avait si parfaitement reproduit les décors que les membres du Parlement eux-mêmes furent pris par l'illusion. Ce petit scandale assura la réputation de Day en France, ce qui l’amena à travailler avec les plus grands cinéastes de l’époque, comme Renoir (Nana), Duvivier (Le mystère de la tour Eiffel) et, surtout, Gance, pour lequel il réalisa la peinture sur verre de la scène du club des Cordeliers de Napoléon Bonaparte. Il participa aussi à ce film en tant qu'acteur, interprétant le rôle de l'amiral Hood, le général britannique battu par Bonaparte à Toulon.

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Peinture sur verre de Walter Percy Day

 

Vers 1926-1927, Day retourna en Angleterre et travailla pour les studios de Borehamwood, collaborant notamment avec Hitchcock sur Le masque de cuir (1927). Il eut à cette occasion recours à l’effet Schüfftan, une technique de trucage inventée par le chef opérateur du même nom, permettant, grâce à un jeu de miroirs inclinés, de mélanger dans une même prise de vue des décors de taille réelle et des maquettes (voir à ce sujet Les Nibelungen et La double énigme). Vers la fin des années 1920, Day forma équipe avec ses fils, Arthur George Day et Thomas Sydney Day, auquel s’associa plus tard son beau-fils, le peintre Peter Ellenshaw, tous présents sur Le narcisse noir. Par le biais de son ami, le cameraman Georges Périnal (Oscar de la meilleure photographie en 1940 pour Le voleur de Bagdad), qui avait tourné Marius (1931) pour Alexandre Korda, de nouvelles perspectives s’ouvrirent bientôt à lui. Le metteur en scène hongrois l'engagea sur La vie privée d’Henry VIII (1933). Plus important, il mit Day en relation avec le duo Michael Powell-Emeric Pressburger, qu’il avait contribué à constituer pour L’espion noir. Les trois hommes collaboreront, outre pour Le narcisse noir, sur Colonel Blimp (1943), A Canterbury tale (1944) et Les chaussons rouges (1948).

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Le décorateur allemand Alfred Junge débuta sa carrière au cinéma à la UFA au début des années 1920, aux côtés du réalisateur Ewald André Dupont, dont il fut plusieurs fois le directeur artistique, en particulier sur Moulin Rouge (1928) et Piccadilly (1929). En 1931, il participa au tournage de Marius. Devant la montée du Nazisme, il fuit son pays natal en 1932 et s’installa en Angleterre, où il collabora avec Hitchcock (Le chant du Danube, L’homme qui en savait trop, Jeune et innocent) et Powell (dix films). Il fut également associé à plusieurs coproductions américaines. Le narcisse noir lui valut l’Oscar de la meilleure direction artistique en 1948. 

 

Walter Percy Day et Alfred Junge accomplissent ici de véritables prodiges, entendu que Le narcisse noir fut entièrement réalisé en studio. Seules quelques prises de vue furent tournées en extérieur… dans les jardins de Leonardslee dans le Sussex, dont la végétation subtropicale convenait à l’évocation de la flore indienne. Ce choix, a priori singulier, et qui suscita d’abord la surprise de ses collaborateurs, était pour Powell la seule manière de contrôler chaque élément de son film, notamment la lumière. Bien lui en prit finalement puisque l’illusion fut telle que, selon la légende, certains spectateurs prétendirent reconnaître les lieux précis du tournage en Inde ! De plus, en reconstituant en studio les vertigineuses perspectives des montagnes et vallées himalayennes, Powell et son équipe ont apporté un supplément d'art à leur film. Un peu comme la grand-mère du narrateur de La recherche du temps perdu s’efforçait d’introduire dans ses cadeaux plusieurs épaisseurs d'art, préférant ainsi offrir une carte postale représentant la cathédrale de Chartres peinte par Corot plutôt qu’une photographie du monument lui-même. 

 

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Envoûtant sur la forme, cette œuvre l’est aussi sur le fond, par son érotisme omniprésent. L’histoire imaginée par Margaret Rumer Godden -dont un autre roman sera porté à l’écran par Jean Renoir en 1951 (The river)- est d’une étonnante audace, même pour notre époque, puisque évoquant les conflits intimes d’un groupe de religieuses installées dans un lieu réservé initialement au plaisir. Emportées dans un tourbillon de sensations, leur passé, leurs désirs se réveillent peu à peu, les faisant douter de leur mission, de leur choix de vie… Trois scènes illustrent plus particulièrement l’incroyable tension sexuelle de ce film : la danse de Kanchi, l’apparition de Dean torse-nu dans le couvent et le maquillage de sœur Ruth après la rupture de ses vœux…  

 

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Deux interprètes dominent Le narcisse noir : Deborah Kerr et Kathleen Byron. Difficile de dire laquelle emporte la vedette. En théorie, il s’agit de la première, qui est au centre du récit. Mais c’est la seconde qui impressionne le plus : littéralement dévorée par le désir et la passion, son personnage  connait, comme je l’ai déjà dit, l’une des métamorphoses les plus marquantes de l’histoire du Septième art. Il s’agit sans doute là de son rôle-phare. Si les tourments de sœur Clodagh se manifestent d’une manière moins spectaculaire, souvent sous forme de rêverie à l’occasion de prières, Deborah Kerr n’en offre pas moins également une admirable composition (photo). L’actrice écossaise, qui avait débuté devant la caméra de Powell (Espionne à bord, Colonel Blimp), dont elle avait été la compagne, propose ici un jeu tout en profondeur et en retenue. Un rôle qui rappelle celui qu’elle tiendra quelques années plus tard dans Dieu seul le sait de John Huston (1957). A leurs côté, on retiendra encore la présence de Jean Simmons (photo) qui dans ce film irradie de jeunesse –elle est alors âgée de seulement 17 ans- et de sensualité , de David Farrar (photo), tout en animalité, et du jeune Sabu (photo), remarqué dans Le voleur de Bagdad et Le signe du Cobra (Robert Siodmak).

 

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Œuvre picturale et flamboyante, fruit d’une osmose parfaite entre la forme et le fond, Le narcisse noir est assurément l’une des manifestations les pures de la beauté et de l’intelligence au cinéma, que les mots -en tous cas les miens- sont bien incapables de restituer. Je vous invite donc à regarder l’album de ce film, en cliquant sur ce lien. Les images sont souvent plus parlantes que les paroles... 

 

Pour conclure, quelques informations sur l’édition DVD commercialisée par l’Institut Lumière. La restauration proposée est en tous points stupéfiante, que ce soit au niveau de l’image ou du son. Côté compléments, très beau travail également, avec, entre autres, une préface de Martin Scorsese, une présentation du film par Bertrand Tavernier, un entretien avec Thelma Schoonmaker, la veuve de Powell, des témoignages de Jack Cardiff, Noreen Ackland (assistante monteuse), Ian Christie (historien), Kathleen Byron et Christopher Challis (chef opérateur), ainsi qu’un livret de 48 pages reproduisant de longs extraits tirés des mémoires de Powell.

Album du film
 

 

Ma note - 5/5

 

Michael Powell et Emeric Pressburger sur ce site : L’espion noir

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Feu Mathias Pascal de Marcel L'Herbier (Arte, 29 novembre 2011 à 00h20)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Arte proposera le 29 novembre prochain Feu Mathias Pascal de Marcel L’herbier. Adapté d’un roman de Pirandello, ce mélodrame de 1926 raconte l’histoire de Mathias, qui, après s’être pris de querelle avec sa femme et sa belle-mère, se rend à Monte-Carlo, où il gagne au jeu une importante somme d’argent. De retour dans son village, il découvre que, suite à la fausse identification du cadavre d’un désespéré qui s’est jeté dans son puits, on l’a déclaré mort. Il décide alors de profiter de la situation pour commencer une nouvelle vie…

 

Feu Mathias Pascal 

Cette version, déjà diffusée sur la chaîne franco-allemande le 28 décembre 2010, est issue d’une copie tirée en 2009 en couleur à partir d’un contretype de 1964, lui-même obtenu à partir d'un négatif d'origine. A noter encore qu’il s’agit du quatrième film de Michel Simon. 

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Intouchables

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Intouchables 1
 
Synopsis 
 
A la suite d’un accident de parapente, Philippe (François Cluzet), riche aristocrate, engage comme aide à domicile Driss (Omar Sy), un jeune de banlieue tout juste sorti de prison. A priori, la personne la moins adaptée pour le job. Ensemble ils vont faire cohabiter Vivaldi et Earth Wind and Fire, le verbe et la vanne, les costumes et les bas de survêtement… Deux univers vont se télescoper, s’apprivoiser, pour donner naissance à une amitié aussi dingue, drôle et forte qu’inattendue, une relation unique qui fera des étincelles et qui les rendra… intouchables… 
 
Fiche techniqueIntouchables - Affiche
 
Filme français
Année de production : 2011
Durée : 1h52
Réalisation : Olivier Nakache, Eric Toledano
Avec François Cluzet (Philippe), Omar Sy (Driss), Anne Le Ny (Yvonne), Audrey Fleurot (Magalie), Alba Gaïa Kraghede Bellugi (Elisa)...
 

 
Critique 
 
Encore un film tire-larmes et bien-pensant me suis-je dit en lisant le pitch d’Intouchables. Aussi avais-je exclu a priori d’aller le voir. Mais le phénomène qui l’entoure depuis sa sortie, l’excellent bouche à oreille dont il bénéficie, ont éveillé ma curiosité et m’ont amené à penser que j’avais, peut-être, porté un jugement un peu rapide sur cette nouvelle réalisation du tandem Eric Toledano-Olivier Nakache, dont j’avais par ailleurs apprécié Nos jours heureux. Au bout du compte, qu’en est-il ? Certes, comme le relève quelques commentateurs, ce n’est pas du grand art en matière de mise en scène, hormis la séquence d’ouverture, qui ne manque pas d’une certaine virtuosité. On pourrait également lui reprocher quelques clichés un peu faciles ou le classicisme de son scénario (la plupart des comédies reposent sur cette rencontre entre deux personnages issus d’univers que tout oppose). Cependant, il faudrait avoir l’esprit sacrément mal disposé pour s’en tenir à ces défauts et rester insensibles au formidable duo formé par François Cluzet et Omar Sy. Leurs échanges sont réjouissants et font presque systématiquement mouche. Et bien que le sujet soit des plus délicats, jamais leurs traits d’humour ne mettent mal à l’aise. 
     
Intouchables 2
 
C’est que le rire est ici vital, salvateur. Non seulement il aide les deux protagonistes à ne pas sombrer dans le désespoir de leur handicap respectif, l’un physique, l’autre social, mais il permet aussi au film d’éviter un pathos toujours désastreux. L’émotion ne pointe que discrètement, pudiquement, essentiellement dans la dernière scène, lorsque le regard de Philippe, attablé dans le restaurant où il attend la jeune femme avec qui il correspond depuis plusieurs mois (il ne sait en fait pas à cet instant qu’il a rendez-vous avec elle), croise celui de Driss, qui s’éloigne sur la plage de Dunkerque. 
 
Intouchables ne serait évidemment pas ce qu’il est sans ses deux interprètes principaux, en parfaite osmose. On connaissait déjà l’immense talent de François Cluzet. Omar Sy révèle ici toute l’étendue du sien, qui va bien au-delà de son rôle d’amuseur cathodique. Les deux comédiens forment un beau couple de comédie, comme on n’en a plus vu depuis longtemps.
    Intouchables 4
 
Bref, un grand film populaire au sens noble du terme (une formule qui devrait me valoir les sarcasmes de l’intelligentsia de la blogosphère !), c’est-à-dire sachant divertir, tout en respectant le public. Eric Toledano et Olivier Nakache ne prennent en effet pas les spectateurs pour des demeurés, à la différence d’un Dany Boon. Derrière l’amusement, il y une dimension humaine et sociale. Peut-être n’est-elle pas très originale. Du moins a-t-elle le mérite d’exister, ce que relève avec une jolie formule le journal Le Monde : En deuxième rideau, le film file une métaphore généreuse, qui montre tout l'intérêt de l'association entre la vieille France paralysée sur ses privilèges et la force vitale de la jeunesse issue de l'immigration. 
 
Ma note - 3/5

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Charlot et le parapluie (Between showers)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Synopsis
 
Un dandy (Ford Sterling) échange discrètement son vieux parapluie troué contre celui, flambant neuf, d'un policier (Chester Conklin) qui fait la cour à son amie (Sadie Lampe). Plus tard, alors que la pluie a cessé de tomber, il offre son assistance à une jeune femme (Emma Clifton), qui ne peut franchir une profonde flaque d’eau accumulée au bord d’un trottoir. Lui tendant son parapluie, il part chercher une planche sur un chantier. Charlot, qui a repéré la belle, ne tarde pas à l’imiter. Mais entre temps, un policier est arrivé sur les lieux et a apporté son aide à la dame. Le dandy souhaite alors récupérer son parapluie, cependant la jeune femme refuse. Une confrontation s’ensuit, dans laquelle intervient le véritable propriétaire de l’objet, qui jettera finalement le voleur en prison…
 
Fiche techniqueCharles Chaplin 1
 
Film américain
Année de production : 1914
Durée : 0h14
Réalisation : Henry Lehrman
Avec Charles Chaplin (Le vagabond), Ford Sterling (Le rival), Chester Conklin (Un policier), Sadie Lampe (L'amie du policier)...
 


Critique
 
Ce cinquième film de Chaplin à la Keystone est aussi le dernier qu’il tourna sous la houlette d’Henry Lehrman. Les relations entre les deux hommes n’avaient en fait cessé de se dégrader depuis leur première collaboration sur Pour gagner sa vie. Si l’on en croit David Robinson, l’acteur reprochait à son réalisateur de dénaturer ou supprimer ses meilleurs effets comiques. Ce que paraît confirmer ce court métrage, où Lehrman donne la part belle au jeu grimaçant et rudimentaire de Ford Sterling, au détriment de celui infiniment plus subtil de Chaplin. Conscient de ces difficultés, Sennett assignera bientôt à sa nouvelle vedette un autre metteur en scène, George Nichols.
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Charlot et le parapluie marque aussi les retrouvailles de Chaplin et Sterling, avec qui il avait partagé l’affiche de A thief catcher. Le scénario de ce court métrage a pour point de départ les pluies torrentielles qui s’abattirent au début du mois de février 1914 sur la région de Los Angeles. Comme beaucoup de productions de l’époque, l’intrigue peut sembler dépourvue de sens. C’est qu’il faut faire l’effort d’en pénétrer le langage, essentiellement basé sur le mime. Le public d’alors, familier de ce genre de spectacle, comme pouvait l’être celui du XVIIème siècle pour la Commedia dell'arte, en avait bien sûr une compréhension plus aiguë. 
     
Sous ses airs de comédie échevelée et absurde, Charlot et le parapluie constitue tout de même une évolution majeure du genre burlesque, même si elle s’opère ici par petites touches. Deux styles comiques s’opposent en effet dans ce film, celui de Sterling, fondé sur le geste, et celui de Chaplin, plus intérieur et expressif. Si le premier nous apparaît aujourd’hui assez abscons, faute de détenir encore le code qui nous permettrait de le décrypter, le second est universel et intemporel, donc immédiatement accessible, ainsi que l’observe Robinson dans sa biographie du cinéaste : La différence essentielle entre la comédie Keystone et la comédie Chaplin tient à ce que l’une se fonde sur l’exposition et l’autre sur l’expression. La technique de l’exposition relève de codes tels que le mime ; le style expressif, lui, est compris instantanément par tous. C’est le facteur essentiel de la renommée mondiale que Chaplin connu presque immédiatement.
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Comme tous les films tournés par Chaplin pour la Keystone, Charlot et le parapluie est disponible dans le coffret commercialisé par la société Lobster.

Charles Chaplin sur ce site : intégrale Charles Chaplin

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Contagion

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis 
 
Une pandémie dévastatrice ravage la planète… Au Centre de prévention et de contrôle des maladies, des équipes se mobilisent pour tenter de décrypter le génome du mystérieux virus, qui ne cesse de muter. Le docteur Ellis Cheever (Laurence Fishburne), confronté à un vent de panique collective, fait appel à une jeune doctoresse, Erin Mears (Kate Winslet). Leonora Orantes (Marion Cotillard), de l’OMS, s’efforce quant à elle de remonter aux sources du fléau… 
 
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Film américain
Année de production : 2011
Durée : 1h46 
Réalisation : Steven Soderbergh
Scénario : Scott Z Burns
Avec Gwyneth Paltrow (Beth Emhoff), Laurence Fishburne (Docteur Ellis Cheever), Kate Winslet (Docteur Erin Mears), Matt Damon (Mitch Emhoff), Jude Law (Alan Krumwiede), Marion Cotillard (Docteur Leonora Orantes)...
 

 
Critique 
 
Ma grande nosophobie me faisait craindre un spectacle particulièrement anxiogène. Mais il n’en est rien. Pourtant, ce thriller choral se distingue par son traitement particulièrement réaliste, pour ne pas dire clinique (voir l’autopsie de Beth Emhoff). Alors, qu’est-ce qui fait que Contagion ne fonctionne pas, qu’il ne provoque pas l’effroi, qu’on ne se sent pas concerné ? Peut-être est-ce un effet de l’emballement médiatique de l’épisode H1N1, qui nous amène aujourd’hui à considérer un tel sujet avec un brin de cynisme. Sans doute cela tient-il aussi au fait que le propos de Soderbergh se dilue dans plusieurs intrigues secondaires mettant en scène des personnages trop désincarnés pour susciter l’intérêt. C’est le cas, par exemple, de celui du docteur Leonora Orantes, interprété par une Marion Cotillard qui poursuit une carrière hollywoodienne aussi prestigieuse… qu’insignifiante et muette. En effet, que ce soit sous la direction de Michael Mann (Public ennemies) ou de Christophe Nolan (Inception), on ne peut pas dire qu’elle se soit vu jusque-là confier des rôles très denses et très dialogués. Bon, sachons gré tout de même à Soderbergh de ne pas lui avoir fait fredonner La vie en rose ou L’hymne à l’amour 
 
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On reprochera également à Soderbergh certains traits caricaturaux : l’origine du mal vient ainsi d’Asie ; la famille recomposée est décimée, alors que le modèle plus traditionnel est préservé ; la femme adultère figure parmi les premières victimes (ah ! l’infâme pécheresse !), tandis que l’homme trompé bénéficie d’une miraculeuse immunité…
 
Tout n’est toutefois pas à rejeter. On retiendra notamment l’intéressant rôle dévolu à Jude Law, blogueur militant aux motivations ambiguës, dont il aurait été tendant de faire, par démagogie, une sorte de chevalier blanc face aux autorités étatiques et à l’industrie pharmaceutique, mais qui en réalité joue sur les rumeurs pour asseoir sa notoriété et s’enrichir, ainsi que la mise en scène de Soderbergh, toujours d’une absolue élégance. C’est néanmoins un peu mince pour convaincre, surtout de la part d’un tel auteur. Cependant, avant de le juger trop sévèrement, il faut garder à l’esprit qu’il nous a habitués, depuis le début de sa carrière, a alterné projets ambitieux et films ludiques, lesquels lui permettent généralement de financer les premiers. Espérons que son prochain opus, Haywire, programmé pour février prochain, appartiendra à ceux-ci… 
 
Ma note - 2,5/5

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La Marseillaise

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Au soir du 14 juillet 1789, le duc de La Rochefoucauld-Liancourt (William Aguet) se présente à Versailles et demande au gentilhomme de service à voir de toute urgence le Roi (Pierre Renoir). Celui-ci, harassé par une furieuse partie de chasse, le reçoit dans son lit. La Rochefoucauld apprend alors au souverain que les Parisiens ont pris la Bastille dans le journée. C'est donc une révolte ! s'exclame Louis XVI à cette annonce. Non, sire, une révolution ! lui répond le duc. 
 
Quelques mois plus tard, dans un village de Provence. Anatole Roux, di Cabri (Edouard Delmont) est arrêté pour avoir tué un pigeon. Déféré aussitôt devant la justice, il devient l'objet d'une dispute entre le seigneur du village (Maurice Escande), qui demande sa condamnation aux galères, et le maire, Paul Giraud (Jean Aquistapace), qui plaide pour son élargissement. Le débat devient bientôt si vif que personne ne se soucie plus de l'accusé, qui en profite pour s'échapper. Trouvant refuge dans les collines, Cabri fait la connaissance de deux autres fugitifs, Honoré Arnaud (Andrex), un commis aux douanes du port de Marseille, et Jean-Joseph Bomier, (Edmond Ardisson), un maçon. C'est de là que les trois hommes assistent aux premiers soubresauts de la Révolution, avec l'incendie de deux châteaux… 
 
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Film français
Année de production : 1938
Durée : 2h15
Réalisation : Jean Renoir
Avec Pierre Renoir (Louis XVI), Lise Delamare (Marie-Antoinette), Léon Larive (Picard), William Aguet (Le Duc de La Rochefoucauld-Liancourt), Louis Jouvet (Roederer)... 
 

 
Critique

La Marseillaise
est un Renoir atypique, dont l'accent provençal et le caractère parfois un peu (trop) folklorique évoquent par instants le cinéma de Pagnol. On retrouve d'ailleurs à son générique plusieurs habitués des films du cinéaste d'Aubagne, tel Edouard Delmont, qui tourna sous sa direction Jofroi (1933), Angèle (1934), César (1936), Regain (1397) ou encore La femme du boulanger (1938). On citera aussi Andrex, présent également dans Angèle. A noter que ces deux comédiens partagèrent en 1935 l'affiche de Toni, de Renoir.
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Œuvre de commande destinée à célébrer le 150ème anniversaire de la Révolution, La Marseillaise est fortement marquée par le contexte politique de l'époque (le tournage eut lieu en plein Front populaire) et sa principale source de financement (ce film fut en partie produit par la CGT grâce à un système de participation où les spectateurs préachetaient leur place). En sorte que son auteur nous livre une vision un brin caricaturale (ou à tout le moins digne de l'imagerie d'Epinal) des évènements révolutionnaires et des personnages qui les ont traversés. Ainsi, si le portrait de Louis XVI reste plutôt mesuré, celui de Marie-Antoinette apparaît très à charge. Tout comme ceux des aristocrates, qui, exception faite du marquis de Saint-Laurent (incarné par Aimé Clarion), sont tous dépeints au mieux comme des êtres futiles (voir la scène située dans l'hôtel de Coblence), au pire comme d'aveugles réactionnaires. En fait, les moments les plus justes et les plus émouvants du film sont ceux où Renoir se fait moins ouvertement le chantre d'une idéologie et renonce à son ambition de réaliser une fresque historique (on peut tout de même saluer la parfaite maîtrise de sa mise en scène). Situant alors son récit à une échelle plus intime, il retrouve le bel humanisme qui imprègne l'ensemble de son œuvre. 
 
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Plus impersonnel que les autres réalisations de l'auteur, La Marseillaise n'est donc pas un Renoir majeur. On retiendra cependant le soin accordé aux reconstitutions et les prestations de grands acteurs, comme Pierre Renoir ou Louis Jouvet. On relèvera également le très beau travail des différents opérateurs ayant officié sur le film : Jean-Paul Alphen, qui assista Jacques Lemare sur La règle du jeu ; Jean Bourgoin, assistant caméraman sur La grande illusion, mais également directeur de la photographie de Welles (Mr Arkadin) ou Tati (Mon oncle) et oscarisé en 1963 pour Le jour le plus long (récompense partagée avec Walter Wottitz) ; Alain Douarinou, l’un des cadreurs attitrés de Max Ophüls (La ronde, Le plaisir, Madame de…, Lola Montès) ; Jean-Marie Maillols, notamment assistant caméraman sur Le procès de Jeanne d’Arc de Bresson.

Il n'existe malheureusement pas de bonne édition DVD de ce film (du moins à ma connaissance). La seule disponible en zone 2 est commercialisée par Studio Canal (sans aucun bonus). Il existe en zone 1 un coffret collector comprenant, outre La Marseillaise, La jeune fille de l'eau, Nana, Sur un air de charleston, Le testament du docteur Cordelier et Le caporal épinglé.
 
 
Ma note - 3,5/5

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Actualité DVD - Blu-ray (novembre 2011)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Pour les amateurs du cinéma de David Lean, je signale que Carlotta s’apprête à mettre en vente un coffret consacré à ses débuts de réalisateur : Heureux mortels (1944), L’esprit s’amuse (1945), Brève rencontre (1945), Les amants passionnés (1949) et Madeleine (1950). Chaque film, présenté en version restaurée, sera précédé d’une préface de Pierre Berthomieu, historien du cinéma. Brève rencontre contiendra en outre deux documentaires : Il était une fois Brève rencontre et Directed by David Lean. Un livret de 36 pages, intitulé Before the epic, David Lean et l’âge d’or du cinéma britannique, accompagnera cet ensemble. Avec le coffret Oliver Twist et Les grandes espérances sorti le 19 octobre chez Opening, et Vacances à Venise, édité également chez Carlotta, c’est la quasi totalité des premières œuvres du cinéaste anglais qui est désormais accessible.

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   Brève rencontre, David Lean (1945) 

 

Le patrimoine cinématographique britannique sera décidément à l'honneur en cette fin d'année, puisque je rappelle la prochaine commercialisation en Blu-ray du chef-d'oeuvre de Michael Powell et Emeric Pressburger, Les chaussons rouges (également chez Carlotta). Plusieurs compléments seront proposés : Il était une fois Les chaussons rouges (24 mn) ; Ballet flamboyant (32 mn), un voyage dans les coulisses des ballets du film en compagnie de Nicolas Le Riche (danseur étoile à l’Opéra de Paris) et de Mathias Auclair (Conservateur en chef à la Bibliothèque-musée de l’Opéra) ; et un entretien avec Thelma Schoonmaker-Powell, la veuve de Michael Powell.

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Les Quatre diables (Four devils)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Après avoir évoqué un film retrouvé, A thief catcher, voici l’histoire d’une œuvre perdue, Four devils, de Friedrich Wilhelm Murnau.

Adaptation d’une nouvelle d’Herman Bang (un écrivain qui inspira également à Dreyer Michaël, dont je parlerai prochainement dans le cadre de l’intégral que je consacre au cinéaste danois), elle
décrit le destin de quatre enfants (Marion, Charles, Adolf et Louise) confiés au directeur d’un cirque ambulant, Cecchi (Anders Randolf), un homme brutal, qui les maltraite. Mais un clown (J Farrell MacDonald) prend bientôt leur défense. Un soir, dans sa roulotte, Cecchi, complètement ivre, force le clown à jouer aux cartes avec lui. S’amusant dans le même temps à effrayer les enfants, une lutte à mort s’engage entre les deux hommes. Le clown en sort vainqueur et emmène ses protégés avec lui. Au cours des années, il leur enseigne l’art du trapèze. Devenus de célèbres acrobates (les Quatre diables), on les retrouve à Paris, où une séductrice (Mary Duncan) va perturber un idyllique amour naissant entre Charles (Charles Morton) et Marion (Janet Gaynor). L’histoire connaitra une fin tragique, qui sera modifiée par la production…
 

 

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Four devils fut tourné entre L’aurore et City girl. Il s’agit du deuxième film américain de Murnau. Sa réputation après Le dernier des hommes avait atteint un tel niveau que William Fox l’avait invité à venir travailler à Hollywood, lui offrant même -fait presque unique dans l’histoire du Septième art- carte blanche : non seulement le réalisateur disposa de sa propre équipe technique, de son opérateur, mais également des installations de la Fox. Il se vit aussi accorder un budget illimité et le final cut. Des largesses que l’on peut expliquer par l’admiration du producteur pour le cinéaste allemand. Ainsi écrivait-il en 1926 dans Fox Folk, le journal du studio : [Murnau] est un génie reconnu, que de nombreux critiques placent tout au sommet de sa profession, et il est certain que ses innovations contribueront largement à donner aux programmes Fox un cachet original et fixeront des normes nouvelles pour les studios américains. Le résultat fut L’aurore, couronné par trois Oscars en 1929. 

 

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Malgré le succès critique (l’écrivain Robert Sherwood, qualifia l’auteur de L’aurore de plus grand metteur en scène du monde), Murnau dut faire face à de toutes autres conditions de travail, infiniment moins privilégiées, pour Four devils. Il faut dire que L’aurore ne fut pas amorti. Il lui fallut donc se résoudre à prendre en considération les attentes du public. Aussi accepta-t-il qu’un questionnaire, signé de son nom, soit distribué aux spectateurs de la projection-test organisée en Californie en juillet 1928. Il contenait cinq questions :

 

1 – Quelle est votre impression générale et votre opinion sur Les Quatre diables ?

2 – Quels caractères, quelles séquences de l’histoire et quelles scènes en particulier vous ont le plus intéressés ?

3 – Quelles parties, s’il y en a eu, vous ont semblé peu intéressantes ?

4 – Dans quel genre de spectacles cinématographiques classeriez-vous Les Quatre diables ?

5 – Est-ce que chaque partie du film vous a paru claire et est-ce que vous les avez toutes comprises ? Sinon, spécifiez, s’il vous plait, quelles scènes vous n’avez pas comprises complètement.

 

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Le final voulu par Murnau, conforme au livre d’Herman Bang, était tragique : Charles s’élance lors de son numéro de voltige, mais au lieu de trouver le trapèze que doit lui lancer Marion, il ne rencontre que le corps de celle-ci, qui s’est jetée dans le vide. Un épilogue heureux fut cependant ajouté, montrant l’autre couple, Louise et Adolf, partant en voyage de noces.

Les questionnaires montrèrent un net rejet du happy end. William Fox souhaita malgré tout une conclusion positive : Marion se laisse choir seule dans l’arène, mais elle n’est que blessée. Charles se jette alors sur elle et lui demande pardon. Telle est la fin retenue pour la première qui se tint au Gaiety Theatre de New York, en octobre 1928. Four devils fut une nouvelle fois dénaturé quelques mois plus tard, par l’ajout de dialogues. Murnau ne vit jamais cette version parlante, présentée à Los Angeles en juin 1929, puisqu’il se trouvait à Tahiti, où il s'apprêtait à tourner ce qui serait son dernier film, Tabou.
 

 

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Comme souvent avec Murnau, on retrouve ici une conjonction de talents assez incroyable. A commencer par son chef opérateur, Ernest Palmer, à qui l’on doit, notamment, la photographie de plusieurs films de Borzage (L’heure suprême, L’ange de la rue, La femme au corbeau) et qui gagna en 1941 l'Oscar de la meilleure photographie (en collaboration avec Ray Rennahan) pour Arènes sanglantes. Côté interprétation, outre l’immense Janet Gaynor, on signalera surtout la présence de J Farrell MacDonald, dans le rôle du clown, une figure de l'univers de John Ford (il apparaît dans vingt-six de ses films), avec lequel il collabora dès 1919 dans Le proscrit. Mais on le vit aussi chez Hawks, Borzage, Flemming, Hathaway, DeMille, Walsh, Curtiz, Capra, Sturges, Preminger… 

 

Ce film fait parti aujourd’hui des films perdus de Murnau. Cependant, une photo montrant le cinéaste au travail laisse entrevoir deux caméras. On peut donc supposer qu’il existe deux négatifs originaux du film... soit davantage de chance de retrouver un jour cette œuvre. Ce ne serait pas la première. La terre qui flambe (1922) a ainsi été redécouverte grâce à un prêtre italien qui en possédait une copie qu’il projetait dans un asile d’aliénés.

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A lire : Murnau, Lotte H Eisner (Le terrain vague, 1964)
L'aurore de Murnau, Joël Magny (Cahiers du cinéma, 2005)
A voir : Four devils (in L’aurore, Carlotta) 

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La montagne sacrée (Der heilige Berg)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Diotima (Leni Riefenstahl) est danseuse. Habitée par son art, elle trouve dans la communion avec les éléments naturels une sorte d'ivresse dionysiaque : l’écume jaillissante des vagues sur les rochers, la lumière du soleil, le souffle du vent dans la montagne… C’est d’ailleurs dans une station alpestre qu’elle décide de présenter son nouveau spectacle. Deux amis, Karl (Luis Trenker) et Vigo (Ernst Petersen) assistent à la première. Bouleversé par la beauté de la jeune femme, Karl s’éclipse avant la fin de la représentation, pour s’isoler dans la montagne, tandis que Vigo, également fasciné, mais moins émotif, la rejoint pour lui offrir un edelweiss.
 
Les mois passent... Profitant des premiers beaux jours, Diotima part se promener. Atteignant un refuge, elle rencontre Karl, dont le sombre mystère la trouble à son tour. Les deux amants décident bientôt de se fiancer. Mais la veille de la cérémonie, Diotima retrouve Vigo, qui participe à une compétition de combiné nordique. La danseuse assiste aux épreuves, que Vigo remporte devant Colli (Friedrich Schneider), un champion local. Diotima s’empresse de féliciter le jeune homme. Cependant, Karl surprend leurs effusions. Se croyant trahi, il entraîne alors son ami dans une ascension périlleuse, la face nord du Santo, où se jouera leur destin… 
 
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Film allemand
Année de production : 1926
Durée : 1h46
Réalisation : Arnold Fanck
Scénario : Arnold Fanck
Avec Leni Riefenstahl (Diotima), Luis Trenker (Karl), Ernst Petersen (Vigo), Frida Richard (La mère), Friedrich Schneider (Colli)...
 

 
Critique 
 
Une histoire difficile à résumer, car le scénario d’Arnold Fanck manque de fluidité, alternant un peu maladroitement scènes dramatiques et échappées visuelles dans des décors alpestres grandioses, qui sont la véritable raison d’être de La montagne sacrée. De fait, il s’agit avant tout d’un film de montagne, genre dont le réalisateur fut l’un des pionniers et qui lui apporta une certaine renommée grâce, notamment, à L'enfer blanc du Piz Palu, codirigé avec Georg Wilhelm Pabst (Quentin Tarantino y fait une allusion discrète dans Inglorious Basterds). Cette orientation donne lieu à des prises de vue sophistiquées, en particulier lors de la course de ski de fond, moment le plus spectaculaire du film, où la caméra suit au plus près Vigo et Colli. 
 
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La trame de La montagne sacrée peut-être qualifiée de romantique, puisque s’appuyant sur la vision d’une nature dont les bouleversements sont le reflet des sentiments agitant l’âme des personnages. Plusieurs scènes semblent d’ailleurs directement inspirées d’œuvres picturales de ce courant artistique. Ainsi, lorsque Karl se réfugie au sommet de la montagne après avoir surpris Diotima et Vigo, on songe immanquablement au Voyageur contemplant une mer de nuages (Der Wanderer über dem Nebelmeer), de Caspar David Friedrich. Le nom même de l’héroïne est une référence au poète romantique Friedrich Hölderlin, qui l’utilisa pour désigner celle dont il était épris, Susette Gontard, dans son roman Hyperion et plusieurs de ses élégies :
 
Regarde ! avant que notre tertre, ô mon amour, s’affaisse,
Le jour marqué viendra, et mon chant mortel
Le verra, Diotima, te mettre au rang
Des héros et des dieux, ce jour à ton image.
 
 
Par certains aspects, cependant, La montagne sacrée reste encore marqué par l’esthétique expressionniste. C’est le cas, par exemple, du plan où l’ombre de la mère, inquiète de ne pas voir revenir Karl, se dessine sur un mur. Cette influence transparaît également dans le jeu parfois très appuyé des comédiens. 
 
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Mais La montagne sacrée n’est pas qu’un simple objet de curiosité. La présence à l’affiche de Leni Riefenstahl altère nécessairement le regard que le spectateur d’aujourd’hui peut porter sur ce film. Par son exaltation de l’héroïsme, de l’esprit de sacrifice, par sa glorification du corps athlétique, il porte en effet en lui un certain nombre de valeurs douteuses que la propagandiste du Troisième Reich célébrera quelques années plus tard dans Sieg des Glaubens et, surtout, Triumph des Willens. Certes, La montagne sacrée ne saurait être qualifiée d’œuvre de propagande avant l’heure. D’autant qu’Arnold Fanck ne prit sa carte au NSDAP qu'en 1940, davantage pour pouvoir continuer à tourner dans son pays que par réelle conviction idéologique (son adhésion tardive l'obligea même à s'expatrier un temps au Japon). Il n’empêche, elle est révélatrice d'un état d'esprit qui débouchera au début des années 1930 sur le Nazisme. Le grand critique de cinéma Siegfried Kracauer nota d'ailleurs à son propos : Bien que cette sorte d'héroïsme fût trop singulière pour servir de modèle aux gens des vallées, elle était enracinée dans une mentalité apparentée à l'esprit nazi. (...) En outre, l'idolâtrie des glaciers et des rochers était symptomatique de l'antirationalisme sur lequel les Nazis allaient capitaliser.
 
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Quelques mots pour conclure sur l’édition DVD commercialisée par MK2. La copie proposée est de bonne facture, sans être exceptionnelle. Elle bénéficie d'un nouvel accompagnement musical, signé Aljoscho Zimmermann, qui met parfaitement en valeur les images. Côté bonus, on doit se contenter d'une analyse de Patrick Zeyen intitulée Un simple objet de curiosité ?, d'une durée de 15 minutes.
 
Ma note : 3,5/5 
 
A lire : De Caligari à Hitler, Siegfried Kracauer (L'âge d'homme, 2009)

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