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Articles avec #films perdus tag

Les Quatre diables (Four devils)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Four devils 1

 

Après avoir évoqué un film retrouvé, A thief catcher, voici l’histoire d’une œuvre perdue, Four devils, de Friedrich Wilhelm Murnau.

Adaptation d’une nouvelle d’Herman Bang (un écrivain qui inspira également à Dreyer Michaël, dont je parlerai prochainement dans le cadre de l’intégral que je consacre au cinéaste danois), elle
décrit le destin de quatre enfants (Marion, Charles, Adolf et Louise) confiés au directeur d’un cirque ambulant, Cecchi (Anders Randolf), un homme brutal, qui les maltraite. Mais un clown (J Farrell MacDonald) prend bientôt leur défense. Un soir, dans sa roulotte, Cecchi, complètement ivre, force le clown à jouer aux cartes avec lui. S’amusant dans le même temps à effrayer les enfants, une lutte à mort s’engage entre les deux hommes. Le clown en sort vainqueur et emmène ses protégés avec lui. Au cours des années, il leur enseigne l’art du trapèze. Devenus de célèbres acrobates (les Quatre diables), on les retrouve à Paris, où une séductrice (Mary Duncan) va perturber un idyllique amour naissant entre Charles (Charles Morton) et Marion (Janet Gaynor). L’histoire connaitra une fin tragique, qui sera modifiée par la production…
 

 

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Four devils fut tourné entre L’aurore et City girl. Il s’agit du deuxième film américain de Murnau. Sa réputation après Le dernier des hommes avait atteint un tel niveau que William Fox l’avait invité à venir travailler à Hollywood, lui offrant même -fait presque unique dans l’histoire du Septième art- carte blanche : non seulement le réalisateur disposa de sa propre équipe technique, de son opérateur, mais également des installations de la Fox. Il se vit aussi accorder un budget illimité et le final cut. Des largesses que l’on peut expliquer par l’admiration du producteur pour le cinéaste allemand. Ainsi écrivait-il en 1926 dans Fox Folk, le journal du studio : [Murnau] est un génie reconnu, que de nombreux critiques placent tout au sommet de sa profession, et il est certain que ses innovations contribueront largement à donner aux programmes Fox un cachet original et fixeront des normes nouvelles pour les studios américains. Le résultat fut L’aurore, couronné par trois Oscars en 1929. 

 

Four devils 2 

Malgré le succès critique (l’écrivain Robert Sherwood, qualifia l’auteur de L’aurore de plus grand metteur en scène du monde), Murnau dut faire face à de toutes autres conditions de travail, infiniment moins privilégiées, pour Four devils. Il faut dire que L’aurore ne fut pas amorti. Il lui fallut donc se résoudre à prendre en considération les attentes du public. Aussi accepta-t-il qu’un questionnaire, signé de son nom, soit distribué aux spectateurs de la projection-test organisée en Californie en juillet 1928. Il contenait cinq questions :

 

1 – Quelle est votre impression générale et votre opinion sur Les Quatre diables ?

2 – Quels caractères, quelles séquences de l’histoire et quelles scènes en particulier vous ont le plus intéressés ?

3 – Quelles parties, s’il y en a eu, vous ont semblé peu intéressantes ?

4 – Dans quel genre de spectacles cinématographiques classeriez-vous Les Quatre diables ?

5 – Est-ce que chaque partie du film vous a paru claire et est-ce que vous les avez toutes comprises ? Sinon, spécifiez, s’il vous plait, quelles scènes vous n’avez pas comprises complètement.

 

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Le final voulu par Murnau, conforme au livre d’Herman Bang, était tragique : Charles s’élance lors de son numéro de voltige, mais au lieu de trouver le trapèze que doit lui lancer Marion, il ne rencontre que le corps de celle-ci, qui s’est jetée dans le vide. Un épilogue heureux fut cependant ajouté, montrant l’autre couple, Louise et Adolf, partant en voyage de noces.

Les questionnaires montrèrent un net rejet du happy end. William Fox souhaita malgré tout une conclusion positive : Marion se laisse choir seule dans l’arène, mais elle n’est que blessée. Charles se jette alors sur elle et lui demande pardon. Telle est la fin retenue pour la première qui se tint au Gaiety Theatre de New York, en octobre 1928. Four devils fut une nouvelle fois dénaturé quelques mois plus tard, par l’ajout de dialogues. Murnau ne vit jamais cette version parlante, présentée à Los Angeles en juin 1929, puisqu’il se trouvait à Tahiti, où il s'apprêtait à tourner ce qui serait son dernier film, Tabou.
 

 

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Comme souvent avec Murnau, on retrouve ici une conjonction de talents assez incroyable. A commencer par son chef opérateur, Ernest Palmer, à qui l’on doit, notamment, la photographie de plusieurs films de Borzage (L’heure suprême, L’ange de la rue, La femme au corbeau) et qui gagna en 1941 l'Oscar de la meilleure photographie (en collaboration avec Ray Rennahan) pour Arènes sanglantes. Côté interprétation, outre l’immense Janet Gaynor, on signalera surtout la présence de J Farrell MacDonald, dans le rôle du clown, une figure de l'univers de John Ford (il apparaît dans vingt-six de ses films), avec lequel il collabora dès 1919 dans Le proscrit. Mais on le vit aussi chez Hawks, Borzage, Flemming, Hathaway, DeMille, Walsh, Curtiz, Capra, Sturges, Preminger… 

 

Ce film fait parti aujourd’hui des films perdus de Murnau. Cependant, une photo montrant le cinéaste au travail laisse entrevoir deux caméras. On peut donc supposer qu’il existe deux négatifs originaux du film... soit davantage de chance de retrouver un jour cette œuvre. Ce ne serait pas la première. La terre qui flambe (1922) a ainsi été redécouverte grâce à un prêtre italien qui en possédait une copie qu’il projetait dans un asile d’aliénés.

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A lire : Murnau, Lotte H Eisner (Le terrain vague, 1964)
L'aurore de Murnau, Joël Magny (Cahiers du cinéma, 2005)
A voir : Four devils (in L’aurore, Carlotta) 

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L'argent (Penge)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Cette photographie est extraite de L'argent, de Karl Mantzius, un film aujourd'hui disparu, exception faite d'un fragment de bobine de 55 secondes. On se demandera sans doute pourquoi je consacre un article à une œuvre perdue, d'un réalisateur tombé dans l'oubli. Mon intérêt tient en fait à l'identité de l'auteur du scénario, qui n'est autre que Carl Theodor Dreyer. 

 

Bien sûr, j'entends déjà certains de mes camarades blogueurs railler mon attitude fétichiste, moi qui ne cesse de me moquer des admirateurs fanatiques. J'ai d'ailleurs eu un intéressant débat avec Gabriel et Robin, sur Facebook, sur la notion -pour moi crétine- d'œuvre culte. En réalité, ce n'est pas tant cette image qui m'intéresse. Ni même le long métrage dont elle est tirée. Je n'ai rien trouvé à son sujet, si ce n'est qu'il s'agit d'une adaptation de L'argent, de Zola. C'est surtout l'occasion pour moi d'évoquer les débuts de Dreyer et, peut-être, d'apporter un éclairage nouveau sur une personnalité jugée parfois un peu austère.

 

Le réalisateur danois fit ses premières armes au cinéma d'une manière assez surprenante, en réglant les manœuvres de la fuite en ballon du héros de La chevauchée de la mort (1912), de Kai van der Aa Kühle. Surpenante ? Pas tant que ça, en réalité. Car Dreyer, qui était alors journaliste, était considéré comme un spécialiste de l'aéronautique. Ses premiers écrits sur cette matière remonte à l'époque où il travaillait au Berlingske Tilende. Le 17 juillet 1910, il fut ainsi le premier reporter à interviewer Robert Svendsen après sa traversée du Sund, entre le Danemark et la Suède. 

 

Cette même année, il commença à écrire sur un autre sport : le vol en ballon. Cette fois, cependant, il ne se contenta pas de rapporter les exploits des autres. Il participa lui-même aux compétitions. Sa première expérience eut lieu le 14 août 1910. Ce jour-là, le jeune homme s'embarqua aux côté du comte Moltke pour un voyage d'une quarantaine de kilomètres. Son second essai fut plus sérieux, puisqu'il parcourut, en compagnie de l'ingénieur Krebs, 540 kilomètres, de Copenhague à la région de Christiana (ancien nom d'Oslo). Au cours des deux années suivantes, Dreyer accomplit neuf nouvelles randonnées en ballon plus ou moins longues. Mais l'exploit qui lui apporta la célébrité fut son survol du Sund en compagnie de l'aviateur français Poulain, le 4 juillet 1911. Il prit cette fois place sur une sorte de siège suspendu au-dessous de la machine, entre les roues. Le lendemain, le Riget, nouvel employeur de Dreyer, publia un portrait du jeune casse-cou.

 

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Carl Theodor Dreyer accroché sous l'avion de Poulain (4 juillet 1911)

 

Un an plus tard, Dreyer fut embauché par un nouveau quotidien, l'Ekstra Bladet. L'occasion pour lui de rencontrer Kai van der Aa Kühle, le directeur du Comptoir Nordique-Russe, une multinationale qui, entre autres activités, produisait des films. Invité sur un tournage par le dirigeant de cette société, il fut remarqué par le producteur en imaginant une fin satisfaisante à l'histoire. Il fut aussitôt invité à écrire un scénario. Ce qu'il fit avec un collègue journaliste, Viggo Cavling. Ainsi vit le jour La fille du brasseur, dont on ne sait pas grand chose (aucune copie n'ayant été conservée), si ce n'est que ce récit comportait trois particularités exigées par van der Aa Kühle : utiliser un puits bien connu situé près d'Elseneur, insérer une scène d'incendie dans une écurie et situer l'action à l'intérieur d'une brasserie.

 

Dreyer poursuivit ses activités de scénariste pour le compte de la Filmfabriken Danmark : L'explosion du ballon (seul film dans lequel Dreyer apparaît comme acteur) et Le correspondant de guerre. Un quatrième scénario, dont on ne sait s'il fut porté à l'écran, a été retrouvé il y a quelques années par Gösta Werner. Selon Maurice Drouzy, auteur d'une biographie de référence sur le cinéaste, cette histoire porte de manière indubitable la griffe de Carl Theodor Dreyer. On y découvre plusieurs motifs qui vont reparaître sous d'autres formes dans des films ultérieurs.

 

A partir de 1913, Dreyer se détacha peu à peu de ses activités journalistiques pour se consacrer de plus en plus au cinéma. Le 26 juin de cette année, il signa un contrat avec la Nordisk Films Compagni, la plus grande société de production scandinave de l'époque, d'abord pour améliorer la qualité littéraire des intertitres des films, puis rédiger des scénarios. C'est dans ce contexte qu'il fut amener à collaborer avec Karl Mantzius sur L'argent. 

 

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A lire : Carl Th Dreyer, né Nilsson, Maurice Drouzy (Les éditions du Cerf, 1982)
A voir : Penge (in Praesidenten, Danish film classics)

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