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A dangerous method

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Sabina Spielrein (Keira Knightley), une jeune femme souffrant d'hystérie, est internée à la clinique du Burghölzli, où elle soignée par le psychanalyste Carl Jung (Michael Fassbender). Elle devient bientôt sa maîtresse. Une relation bientôt révélée lorsque Sabina entre en contact avec Sigmund Freud (Viggo Mortensen)...
 
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Film britannique, allemand, canadien, suisse
Année de production : 2011
Durée : 1h39
Réalisation : David Cronenberg
Scénario : Christopher Hampton
Avec Keira Knightley (Sabina Spielrein), Michael Fassbender (Carl Jung), Viggo Mortensen (Sigmund Freud), Vincent Cassel (Otto Gross), Sarah Gadon (Emma Jung)...  
 


Critique
 
On ne sera pas étonné que David Cronenberg s’intéresse aujourd’hui à la psychanalyse. Au regard des thématiques abordés depuis le début de sa carrière, c’était en effet un passage quasiment obligé. On pourra en revanche être déstabilisé -en première analyse- par sa manière de traiter son sujet. Lui qui se fait parfois si cru lorsqu’il nous parle du corps, à la façon d’un Francis Bacon, adopte un style singulièrement épuré pour évoquer les tourments de l’esprit. D’où, peut-être, l’accueil mitigé réservé à A dangerous method par certains.

Les seuls moments où les troubles de l’âme s’extériorisent sont ceux où Sabina, en proie à une grave crise d’hystérie, arrive à la clinique du Burghölzli. Curieusement, les mêmes qui reprochent au cinéaste canadien d’être trop sage, critiquent le jeu de Keira Knightley, qu’ils jugent outrancier (elle livre pourtant ici la prestation la plus remarquable de sa carrière). C’est oublier que la névrose dont souffre son personnage se manifeste, entre autres, par une grande labilité émotionnelle, une dramatisation de l’expression, un théâtralisme -on parle aussi d’histrionisme- dû au besoin de se mettre en valeur, de séduire ou d'attirer le regard... Quelques-uns se sont amusés à compter le nombre de fois où l’actrice jouait en avançant le menton. Je leur rappellerais bien les signes organiques de cette maladie (contractures musculaires, mouvements anormaux, dyskinésie faciale…), mais ce serait perte de temps, car je devine derrière leur propos moqueur quelque malveillance…
 
 
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J’ai pris le soin de nuancer ma remarque concernant la surprise que peut susciter la forme si peu cronenbergienne de ce film. Elle n’est en réalité pas si étonnante qu’il y paraît de prime abord. Elle tient à son sujet, qui est la psychanalyse. La grande place accordée à la parole est plus que justifié ici, puisqu’elle est le vecteur thérapeutique, n’en déplaise à ceux qui trouvent A dangerous method trop littéraire, trop verbeux. Sans doute attendaient-ils quelques scènes un peu plus épicées. Je les entends se lamenter : Ah ! si la séquence où Jung fouaille le juvénile fessier de Sabina avait été filmée plus frontalement ! Cependant, doit-on regretter que Cronenberg s’adresse plus à l’intellect du spectateur qu’à son voyeurisme, contrairement à McQueen avec son inutile et ennuyeux Shame (même si je comprends que le pénis de Michael Fassbender -ou de sa doublure- en fasse fantasmer certains, ou suscite des réactions complexées d’autres moins bien dotés par la nature...) ? Qu’il se refuse à déverser sur l’écran des images racoleuses ? Si ce n’est pas courant dans la production actuelle, ce n’est pas pour autant synonyme de médiocrité. Au contraire ! Alors, c’est vrai, les critiques en seront pour leur frais, ils ne pourront pas recourir au vocabulaire à la mode (qui est également parfois le mien) : dérangeant, sidérant, choc, charnel, viscéral, animalité, hypnotique, coup de point, vénéneux… et j’en passe… Tant pis pour eux (et pour moi)… 
 
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Les contempteurs du classicisme y sont aussi allés de leur petit couplet aigre sur la mise en scène de A dangerous method, soit disant un peu trop empesée. S’ils en reconnaissent l’élégance formelle, c’est pour mieux en stigmatiser la vacuité. Je trouve au contraire ce classicisme particulièrement inspiré, car il est à l’image de la culture des protagonistes. Le bureau de Freud montre l’intellectuel, le littéraire, l’amateur d’art, notamment antique, qu’il était. A cet égard, on peut saluer le travail de deux fidèles de Cronenberg, Peter Suschitzky, le directeur de la photographie, qui a collaboré à neuf films du cinéaste, et James McAteer, le chef décorateur, qui a également travaillé sur La mouche, Faux-semblants, Le festin nu, M Butterfly ou encore A history of violence. 
 
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A dangerous method n’est cependant pas parfait. Je lui reproche surtout de trop pratiquer l’ellipse. Est-ce dû au fait qu’il s’agit d’une adaptation d’une œuvre théâtrale, The talking cure de Christopher Hampton (titre sans doute plus parlant) ? Quoi qu’il en soit, certains personnages semblent n'être que des fantoches. C’est le cas notamment d’Emma Jung et d’Otto Gross. Le rôle de la première est réduit à celui de mère, alors qu’elle fut une psychologue analytique de renom (lire à son sujet Emma Jung, analyste et écrivain, par Imelda Gaudissart). Le second traverse le film tel une sorte de satyre (le jeu de Cassel rappelle fâcheusement son rôle dans Sa majesté Minor), nous faisant oublier qu’il fut avec Wilhelm Reich l’un des théoriciens fondateurs de la libération sexuelle.

De la même manière, on s'interrogera sur l'absence d'empathie suscitée par le couple Jung-Spielrein. Est-elle le résultat d'une approche trop clinique du sujet ? Ou bien est-elle voulue par l'auteur, qui aurait abordé leur névrose en ayant soin d'éviter tout mécanisme de transfert ? On regrettera aussi son laconisme lorsqu'il évoque les motifs de la rupture entre Freud et Jung ou les expériences de ce dernier dans le domaine de la psycho-galvanométrie, lesquelles améliorèrent les résultats de la méthode des associations verbales mise au point avec son cousin Franz Riklin. Au risque de faire pousser des cris d’orfraie aux détracteurs du film, je crois que Cronenberg aurait dû se donner plus de temps pour aller au bout de son sujet…

Des défauts qui n'empêchent pas A dangerous method d'apporter un éclairage passionnant sur l'une des aventures de la pensée les plus fascinantes, en dépit de ses erreurs et de ses dérives. Mais celles-ci sont inhérentes à toute activité humaine...
 
Ma note - 4/5

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Carnage

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Dans un jardin public, deux enfants de 11 ans se bagarrent et se blessent. Les parents de la victime, Penelope (Jodie Foster) et Michael Longstreet (John C Reilly) demandent à s'expliquer avec la famille du coupable, Nancy (Kate Winslet) et Alan Cowan (Christoph Waltz). Les échanges, d’abord cordiaux tournent bientôt à l'affrontement. Où s'arrêtera le carnage ? 
 
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Film français, allemand, polonais, espagnol 
Année de production : 2011
Durée : 1h19
Réalisation : Roman Polanski
Image : Pawel Edelman
Avec Jodie Foster (Penelop Longstreet), Kate Winslet (Nancy Cowan), Christoph Waltz (Alan Cowan), John C Reilly (Michael Longstreet), Elvis Polanski (Zachary Cowan), Eliot Berger (Ethan Longstreet)...
 

 
Critique
 
En préambule, je voudrais revenir sur la question de la VO-VF, sujet qui a été à l’origine d’une polémique entre Chris et moi il y a quelques semaines. J’ai été de ceux qui ont le plus vivement protesté contre le retrait de 50/50 de la sélection du Festival d’automne au seul prétexte que sa diffusion en VO était insuffisante (je sais, nos motifs de révolte sont bien futiles !). Je reconnais cependant qu’un doublage raté peut non seulement dénaturer le jeu des acteurs, mais également nuire à l’atmosphère d’une œuvre. Carnage en est la preuve. Je dois en effet avouer que la bande annonce en VF de cette adaptation de la pièce de Yasmina Reza m’en avait donné une image à tout le moins faussée. J’avais en particulier trouvé l’interprétation de Kate Winslet à la limite de l’hystérie. Une impression corrigée par la VOST… Malgré cette concession à mes contradicteurs, je reste sur l’idée qu’il est préférable de regarder un film en langue étrangère en VF que de ne pas le voir du tout. En toute chose, je n’aime pas les positions extrêmes. Sauf en matière de Kâma-Sûtra, évidemment (Shame, sors de mon esprit !). Fermons la parenthèse…
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Polanski nous rappelle avec Carnage que l’humain est un être pulsionnel dont le vernis de civilisation, d’éducation peut se craqueler à tout instant. Il suffit d’une parole, d’un geste, d’une simple allusion pour que les belles manières volent en éclat, que les instincts les plus primaires ressurgissent brutalement. Un propos qui n’est pas sans évoquer L’ange exterminateur de Luis Buñuel (1962), film dans lequel les invités d’un notable se trouvent, à la suite d’un étrange phénomène, dans l’impossibilité physique de sortir de la demeure de leur hôte. L’enfermement entraîne bientôt l’abolition des convenances, ce qui révèle la vraie nature de chacun. On songe également au Repas des fauves de Christian-Jaque (1964), qui met en scène sous l’Occupation un groupe de personnes réunies pour fêter un anniversaire. Suite à l’assassinat de deux officiers allemands, un agent de la Gestapo fait irruption dans la pièce où ont pris place les convives, enjoignant à ceux-ci de désigner deux d’entre eux comme otages pour être exécutés si les coupables de l’attentat ne sont pas arrêtés. Perdant toute dignité, les sept amis vont alors s’entredéchirer pour sauver leur vie. La thèse n’est donc pas nouvelle. Mais les comédiens de Carnage sont suffisamment remarquables et les dialogues ciselés pour faire de ce jeu de massacre en huis clos un spectacle jubilatoire, qui est aussi -sans doute- un règlement de compte personnel du cinéaste avec la société, la morale et le politiquement correct...
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Les adaptations d’œuvres théâtrales au cinéma sont souvent assez pauvres sur le plan de la mise en scène. Reconnaissons que Polanski s’en sort ici avec virtuosité (avec la complicité de son chef opérateur attitré depuis Le pianiste, Pawel Edelman), se jouant des contraintes spatiales avec une caméra très mobile, qui passe d’un visage à l’autre au rythme soutenu des joutes verbales. On relèvera également le soin apporté aux accessoires, aux décors, conçus comme des personnages à part entière par Dean Tavoularis (Bonnie and Clyde, Little big man, Le parrain 1, 2 et 3, Apocalypse now, Outsiders, Rusty James, Jardins de pierre, Tucker, La neuvième porte, No country for old man). Dans l’appartement, chaque élément est ainsi révélateur de la mesquinerie du couple Longstreet. De la même manière, l'étroitesse d'esprit de Nancy et Alan est symbolisée par leur mise crypto petite-bourgeoise.

Ces détails permettent en outre à Polanski de stigmatiser le consumérisme, le matérialisme (Penelope et Michael se révèlent finalement plus soucieux de sauver leur Kokoschka, un catalogue d’exposition du peintre autrichien souillé par Nancy, que de régler effectivement le différent les opposant aux Dowan), la bonne conscience occidentale, qu’elle soit écologique ou humanitaire, l’addiction technologique qui désociabilise (Alan est incapable de décrocher de son mobile), le cynisme du monde des affaires… Polanski dresse un portrait au vitriol de notre société. Et ce, en seulement 79 minutes. Brillant et efficace !
 
 
 Ma note - 4/5

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Mission impossible : protocole fantôme (Mission impossible : ghost protocol)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Impliquée malgré elle dans un attentat terroriste contre le Kremlin, l'agence Mission impossible (IMF) se retrouve totalement discréditée. Le Président des Etats-Unis déclenche aussitôt le Protocole fantôme, une procédure mettant fin aux activités de l’organisation. Privé de ressources et de renforts, Ethan Hunt (Tom Cruise) doit trouver le moyen de blanchir l'agence et de déjouer toute nouvelle tentative d'attentat… 
 
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Film américain
Année de production : 2011
Durée : 2h13
Réalisation : Brad Bird
Scénario : Josh Appelbaum, André Nemec 
Image : Robert Elswit
Avec Tom Cruise (Ethan Hunt), Jeremy Renner (Brandt), Simon Pegg (Benji), Paula Patton (Jane), Michael Nyqvist (Hendricks)...    
 


Critique
 
C’est donc au tour de Brad Bird, double Oscar du meilleur film d'animation pour Les Indestructibles et Ratatouille, de se coller à la réalisation de ce quatrième volet de Mission impossible. Chacun de ses prédécesseurs ont marqué la saga de son propre style : Brian de Palma en avait fait un thriller élégant et cérébral, John Woo s’était laissé aller à un délire baroque, JJ Abrams, quant à lui, avait apporté un sens du rythme né de son expérience pour la télévision.
 
Si l’approche de Brad Bird est sans doute moins personnelle, elle est aussi peut-être plus conforme à l’esprit de la série qui l’inspire. Mission impossible : protocole fantôme est en effet centré sur le travail de l’équipe dirigée par Ethan Hunt et sa mission. L’intrigue ne se perd pas dans de vains méandres narratifs inutilement complexes.

On saura également gré au cinéaste de ne pas recourir abusivement à la shaky cam, comme Paul Greengrass, ou de ne pas nous infliger un montage épileptique à la Tony Scott, procédés toujours déplaisants pour le spectateur souffrant de cinétose…. Il est simplement efficace dans l’action et inventif visuellement (voir l’écran derrière lequel progressent Ethan et Benji (Simon Pegg) sans être vu -enfin presque !- dans le couloir menant aux archives du Kremlin). Après tout, n’est-ce pas ce que l’on attend de ce type de film ? Bien sûr, le scénario est tout sauf crédible. Mais c’est le propre du genre…
 
 
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Mission impossible : protocole fantôme vaut surtout pour quelques séquences survitaminées. Difficile de citer tous les morceaux de bravoure du film. Quatre scènes d’anthologie dominent tout de même l’ensemble : l’explosion de la tour Spasskaïa, la plus haute du Kremlin, l’ascension ultra-chorégraphiée du Burj Khalifa de Dubaï, la poursuite en pleine tempête de sable et l’affrontement entre Ethan et Kurt Hendricks (Mikael Nyqvist) dans un parking automatique de Mumbai.

Côté interprétation, Tom Cruise, n’en déplaise à ses détracteurs, est au meilleur de sa forme, ayant, dit-on, assuré lui-même toutes ses cascades. Simon Pegg apporte un contre-point humoristique fort bien venu à la figure un peu trop inébranlable du héros. Ses maladresses et ses réparties empêchent le film de sombrer dans un sérieux plombant. On retiendra également le beau travail du directeur de la photographie, Robert Elswit, oscarisé en 2008 pour There will be blood. 
 
Bref, un spectacle qui n’a d’autre prétention que de distraire, mais qui respecte le public. Agréable à regarder. 
 
Ma note - 2,5/5

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L'arche russe (Русский ковчег)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis

 

Accompagnant un visiteur étranger, l'écrivain Astolphe de Custine (Sergei Dontsov), le narrateur de L'arche russe (Alexandre Sokourov) parcourt, sans être vu des personnages qui peuplent les lieux, le musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Lors de sa visite, son chemin croisera des figures marquantes de trois cents ans d'histoire russe, comme le tsar Pierre le Grand (Maksim Sergeyev), l’impératrice Catherine II (Natalya Nikulenko) ou Nicolas II (Vladimir Baranov). 

 

Fiche techniqueL'arche russe - Affiche

 

Film russe, allemand

Année de production : 2002

Durée : 1h36

Réalisation : Alexandre Sokourov

Scénario : Boris Khaimsky, Anatoli Nikiforov, Svetlana Proskurina, Alexandre Sokourov   

Image : Tilman Büttner

Avec Sergei Dontsov (Astolphe de Custine), Natalya Nikulenko (Catherine II), Vladimir Baranov (Nicolas II), Maksim Sergeyev (Pierre le Grand)...   

 



Critique

 

L’arche russe est tout d’abord bâtie sur un incroyable tour de force technique, qui offre au spectateur une expérience visuelle unique : un plan-séquence de 96 minutes, mettant en scène des centaines d’acteurs et de figurants. Le tournage de ce film réalisé d’un seul souffle, pour reprendre l’expression du cinéaste, s’est déroulé le 23 décembre 2001, après quatre années de préparation. Seuls quelques plans ont été retouchés numériquement, tels celui évoquant le blocus de Saint-Petersburg pendant la Seconde guerre mondiale, avec cette galerie aux fenêtres penchées et envahie de neige. Ou encore celui montrant, à la fin, la véritable nature du musée de l’Ermitage : une arche au sens biblique du terme, c’est-à-dire un lieu où est préservé la culture russe, donc la vie même de cette Nation.

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Mais le travail d’Alexandre Sokourov va bien au-delà de cette simple prouesse. Il dit d’ailleurs lui-même que le plan-séquence d’une heure et demie n’est qu’un outil. L’arche russe est aussi, et avant tout, une vision somptueuse et nostalgique de l’histoire de la Russie. Somptueuse, par la splendeur du lieu où se déroule le film (qui est filmé comme une œuvre d’art), par le raffinement des éclairages et des costumes. Plusieurs plans peuvent à cet égard être cités en exemple : celui où l’on voit Catherine II courir dans le jardin enneigée ; celui mettant en scène un groupe de jeunes filles (parmi lesquelles la fille du tsar Nicolas II, Anastasia) dansant dans une galerie du palais, gracieusement enveloppées dans des voiles pastels qui les font ressembler à des papillons... ou à des anges. 

 

Nostalgique, lorsqu’il met en scène la famille impériale ou le bal final, ce dernier apparaissant comme l’acte ulitme et élégant d'un monde qui disparaitra bientôt. D’ailleurs, les participants à cette fête semblent pressentir qu’ils ne reverront plus ce lieu, la plupart cherchant avidement (ou désespéramment) du regard à en conserver le souvenir dans leur mémoire. Ces fantômes d’un passé glorieux quittent alors le palais par le grand escalier du Jourdain, dans une longue procession lente et solennelle, qui donne à la scène l’apparence d’un enterrement : celui de l’histoire d’un pays dont le cinéaste nous raconte la lente et inévitable dégradation. 

 

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L’arche russe est également une évocation de l’attirance de la Russie pour l’Europe, et de l’indifférence mêlée d’arrogance de celle-ci envers la première, dédain qu'incarne à merveille le marquis de Custine au début du film. Mais les préjugés de ce dernier -et peut-être ceux du spectateur- s'estomperont à mesure que sa connaissance de la culture russe s'affinera. Ainsi, en découvrant la salle où sera bientôt reçu l’ambassadeur de Perse, concédera-t-il : votre architecte Stassov n’était finalement pas si mauvais. Il aime la discipline, mais laisse de la place pour respirer. Son expression mélancolique à la fin du bal témoigne aussi de l'évolution de ses sentiments. Il a l’air perdu et paraît lui aussi regretter la disparition imminente de ce monde, qu'il jugeait avec tant de sévérité dans son livre. D’ailleurs, au narrateur qui l’invite à quitter la salle de bal, à aller droit devant nous, il répondra qu’il préfère rester... 

 

Un grand et beau film donc, mais qui pourra paraître à certains difficile d’accès en raison des choix esthétiques du réalisateur et de la connaissance qu’il nécessite de l’histoire russe. 

 

Ma note - 4/5

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Programme d'Arte pour les Fêtes de fin d'année

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Ceux qui n'auront pas la chance de se rendre à l’exposition Fritz Lang à la Cinémathèque française (jusqu’au 29 janvier 2012), ou qui n’ont pas acheté l’édition Blu-ray, pourront tout de même découvrir la version presque intégrale de Metropolis sur Arte le 30 décembre prochain à 22h45. La chaîne franco-allemande l’avait déjà diffusée en février 2010, lors d’un ciné-concert organisé dans le cadre du Festival du film de Berlin. Pour ceux qui auraient vécu ces dernières années au sommet d’une colonne, comme l’anachorète Saint Siméon le Stylite, et qui viendraient seulement d’en descendre, rappelons qu’une copie comprenant la quasi-totalité des scènes manquantes de ce film a été retrouvée en 2008 au Musée du cinéma de Buenos Aires... 

 

Arte proposera également pendant les Fêtes six soirées Laurel et Hardy. Ce cycle débutera ce soir, avec le premier long métrage du tandem, Sous les verrous (1931) et deux courts : Marchands de poisson (1932) et Laurel et Hardy constructeurs (1928). Le 22 décembre seront diffusés C’est donc ton frère (1936), Livreurs sachant livrer (1932) et Vive la liberté (1929). Au programme du 26 décembre, Laurel et Hardy au Far West (1937), Laurel et Hardy électriciens (1935) et On a gaffé (1928). Le 28 décembre, la chaîne diffusera un documentaire d’Andrea Baum, Laurel et Hardy – Une histoire d’amour. Le 29 décembre, on verra Les as d’Oxford (1940), Les bricoleurs (1940), Son altesse royal (1929). Le 1er janvier, outre le documentaire déjà cité, on pourra découvrir Les compagnons de la nouba (1934), Les joyeux compères (1934) et Atoll K (1951), qui marque la dernière collabration du duo. Certains de ces films seront rediffusés le 2 janvier. 

 

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En complément, Arte consacrera son programme muet du mois à un acteur comique qui eut son heure de gloire avec les prestigieux studios Hal Roach, Max Davidson. Né en 1875 à Berlin, ce comédien s'est illustré dans près de deux cents rôles, apparaissant notamment dans Intolérance de Griffith ou Le dictateur de Chaplin. La chaîne diffusera trois de ses courts métrages le 27 décembre (à partir de 1h05) : Quand la fille mène le bal (Leo McCarey), Une histoire de fous (Clyde A Bruckman) et Comme un coq en pâte (Fred Guiol). 

 

La chaîne franco-allemande nous permettra enfin de revoir plusieurs films de Pierre Etaix : Heureux anniversaire (21 décembre), Yoyo (23 décembre), Le grand amour (28 décembre), Le soupirant (30 décembre) et Tant qu’on a la santé (le 3 janvier).

Programme complet sur ce lien.

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Hugo Cabret (Hugo)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Hugo Cabret (Asa Butterfield), orphelin d’une douzaine d’années, vit en cachette dans la gare Montparnasse. Il veille au bon fonctionnement des horloges du bâtiment à la place de son oncle Claude (Ray Winstone), un alcoolique, tout en s’efforçant d’échapper à la vigilance d’un policier (Sacha Baron Cohen) et de son chien. De son père (Jude Law), il lui reste seulement un étrange automate, qu’il essaie de remettre en état en chapardant des pièces (ressorts, engrenages…) et des outils dans une boutique de jouets de la gare. Mais un jour, son propriétaire, Monsieur Georges (Ben Kingsley), le surprend au moment où il tente de dérober une souris mécanique. L’obligeant à vider ses poches, il découvre un carnet dans lequel sont reproduits les plans de sa machine. Profondément troublé, le vieil homme refuse de lui rendre son bien. Hugo va alors le suivre jusque chez lui, où il rencontre sa fille adoptive, Isabelle (Chloë Grace Moretz). L’adolescente porte en pendentif une clef en forme de cœur. Précisément celle qui pourrait rendre à la vie l’automate du jeune garçon… 
 
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Film américain
Année de production : 2011
Durée : 2h06
Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : John Logan
Image : Robert Richardson
Avec Ben Kingsley (Georges Méliès), Sasha Baron Cohen (Le policier), Asa Butterfield (Hugo Cabret), Chloë Grace Moretz (Isabelle), Jude Law (Le père d'Hugo)... 
 


Critique
 
La séquence d’introduction d’Hugo Cabret m’a quelque peu décontenancé. Le long traveling sur le quai de la gare Montparnasse, en dépit de sa belle fluidité et de sa beauté plastique, m’a en effet d’abord donné le sentiment de m’être fait voler sur la marchandise, de regarder un film d’animation dans le genre Pôle express de Zemeckis, avec des créatures numériques, et non pas de vrais acteurs faits de chair et d’os. Une impression heureusement bien vite corrigée… Avec cette adaptation d’un classique de la littérature enfantine signé Brian Selznick, Scorsese nous propose en effet un somptueux livre d’images et un vibrant hommage à son art. 
 
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Je n’étais jusque-là pas vraiment convaincu par la 3D (même sur Avatar), que je regardais un peu comme une attraction de foire (mais après tout, le cinéma était aussi considéré comme tel à ses débuts !). L’auteur de Taxi driver bouleverse profondément ma perception de cette technologie. D’abord parce que les effets obtenus ici sont à la fois spectaculaires et élégants. Deux scènes sont à cet égard particulièrement bluffantes. Celle où le policier se penche vers Hugo : il semble presque sortir de l’écran (Scorsese réalise le vieux rêve de Woody Allen dans La rose pourpre du Caire), au point qu’on a la tentation d’étendre le bras pour le toucher. Imaginez que ce soit Eva Green à la place de l’interprète de Borat : dans ce cas, ce serait plutôt ses lèvres que… cependant cessons de nous échauffer les sens (la faute à Shame !) et revenons à notre sujet… La seconde se situe vers la fin du film, au moment où Méliès est enfin honoré par ses pairs. L’espace derrière lui est sombre. Tout comme son costume. Seul élément éclairé, son visage flotte alors comme un hologramme.

Hugo Cabret remet en cause ma perception du relief au cinéma également parce qu’il nous fait revivre l’expérience des premiers spectateurs du cinématographe (comme on l’appelait à l’époque), qui, d’après la tradition, crurent en voyant L'arrivée d'un train en gare de La Ciotat des frères Lumière que le convoi allait les percuter. La 3D nous rappelle ici que la profondeur de champ, l’immersion sont l’essence même du cinéma. Ce sont des notions que l’on avait perdues, notre œil étant aujourd’hui habitué à l’image animée. Le dimensionnement permet au public d’Hugo Cabret d’y être de nouveau sensible.
 
 
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Au-delà de cet aspect, le Paris de Scorsese est une splendeur. C’est bien sûr une ville fantasmée, ainsi que l’était celle de Woody Allen dans Minuit à Paris. Mais c’est surtout un enchantement, comme peuvent l’être les illustrations d’un ancien livre de contes. Il y a évidement l’ensorcelant univers de la gare, qui est un terrain de jeu géant propre à faire rêver les enfants (je n’ai pas eu de mal à concevoir le bonheur d’Isabelle et Hugo, ayant eu moi-même la chance dans ma jeunesse de vivre dans l’un des plus fascinants monuments de Bourgogne…).

La reconstitution de l’atmosphère des années 1930 est de la même manière une absolue réussite, même si certains trouveront peut-être la photographie de Robert Richardson –entre autres Platoon, Wall Street, Né un 4 juillet, JFK, Casino, Nixon, Kill Bill, Aviator, Inglourious Basterds, Shutter Island- un peu trop chatoyante et les décors de Dante Ferretti -oscarisé pour Aviator et Sweeney Todd- trop léchés. Laissons les râleurs à leur mauvaise humeur ! Le square sous la neige, avec ses gisants, près de la maison de Méliès, est pour ma part une merveille…
 
 
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Passionné par l’histoire du cinéma, j’ai évidemment été touché par l’hommage révérencieux rendu ici aux pionniers du Septième art, et particulièrement à son premier magicien. Il faut dire que Martin Scorsese est le plus cinéphile de tous les réalisateurs en activité. On connaît son implication dans la préservation du patrimoine cinématographique, notamment au travers de la World cinema fondation. Et même si l’évocation de la carrière de Méliès se fait ici sur un ton sans doute trop didactique, c’est un ravissement de voir ce grand créateur inventer devant nous, dans son studio de verre semblable à une serre, un monde peuplé de nymphes et de Sélénites (photo)…
 
Mais le cinéaste américain ne se contente pas de convoquer l’auteur du Voyage dans la Lune (dont on peut apprécier au passage quelques extraits de la version restaurée et coloriée). Il cite aussi Fred C Newmeyer (lorsque, pour échapper au policier, Hugo rejoue la fameuse scène de Safety last ! où Harold Lloyd se retrouve suspendu dans le vide accroché à l’aiguille d’une horloge (photo)), Charles Chaplin, Georg Wilhelm Pabst (et son actrice fétiche, Louise Brooks), Buster Keaton (Le mécano de la General), Louis Feuillade (Judex, Fantômas) et même Renoir, avec une image furtive du rêve de  La fille de l’eau. Quant à l’automate, ne renvoie-t-il pas à la femme-robot de Metropolis (photo) ? Le cinéma est un art de l’illusion, de la beauté et de l’émotion, ce que ces séquences nous rappellent avec bonheur…  
 
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Hugo Cabret est plus imparfait sur le plan narratif. Il souffre ainsi de quelques ruptures de rythme. Je suis toutefois en complet désaccord avec ceux qui lui reprochent sa niaiserie ou qui regrettent que Scorsese n’ait pas construit une intrigue alambiquée à la manière du Prestige (parfois, ce sont les mêmes, n’est-ce pas Gabriel ?). C’est oublier que ce film est un conte ! Je reconnais qu'il hésite parfois sur le public auquel il s’adresse et que les aspects historiques paraîtront peut-être indigestes aux enfants. Il n’empêche... Il y a ici assez d’aventures, de décors féériques, de mystères, de transgressions d'interdits pour stimuler l’imagination des plus jeunes (et même des plus grands lorsqu'ils ont conservé une âme innocente... comme moi...), et donc les séduire. Ce dont aurait été incapable le cinéma prétentieux de Nolan…
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Le soin accordé à la forme aurait pu nuir à l’émotion. Ce n’est pas le cas. Deux scènes m’ont plus spécialement touché. Celle où l’automate commence à écrire. Hugo espère qu’il lui transmettra un message de son père disparu. Mais la machine ne trace d’abord sur le papier, au grand désespoir du jeune garçon, que d’indéchiffrables caractères. Puis le miracle se produit, les lignes forment peu à peu un dessin, celui d’une Lune grimaçante dans l’œil de laquelle est fiché un obus, et une signature : Georges Méliès. Une image du film que son père aimait tant…

La seconde met en scène les deux enfants essayant de trouver l’endroit où Méliès a caché le carnet d’Hugo. Repérant un tiroir secret dans la traverse supérieure d’une armoire, ils découvrent une boite, qu’ils font tomber. Des centaines d’esquisses et de croquis du cinéaste s’envolent alors dans la pièce, et flottent, tels de fantasmagoriques papillons que la 3D rend presque palpables (photo)…
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L’interprétation est à la hauteur de ce superbe spectacle, Ben Kingsley en tête, véritablement habité par son personnage. Face à lui, Asa Butterfield est formidable de détermination. La jeune Chloë Grace Moretz apporte quant à elle ce qu’il faut de fantaisie et de fraîcheur à ce conte. J’ai moins apprécié l’interprétation de Sacha Baron Cohen. Il est vrai cependant que je n’aime pas trop cet acteur. Jean Dujardin aurait sans doute été idéal pour ce rôle… 
 
Etrange année que 2011, qui a vu le taux d’équipement numérique des salles de cinéma françaises franchir le seuil des 50 %, certains établissements n’étant même plus équipé pour la projection en 35 mm (voir le rapport de CN Films), et un retour plus ou moins mélancolique aux sources de cet art (dont le support finit parfois en talon de chaussure pour femme...), avec The artist et ce film. Dans les deux cas, singulière coïncidence, des chiens occupent une place importante dans l’histoire. Faut-il mener Une vie de chien pour voyager aux origines du cinéma ?

Ma note - 4/5

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Charlot fait du cinéma (A film Johnnie)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Synopsis
 
Charlot (Charles Chaplin) est éjecté manu militari d’une salle de cinéma en raison de son comportement particulièrement indiscipliné. Il a cependant eu le temps de tomber amoureux de l’héroïne du film (Peggy Pearce), qu’il essaie de rencontrer en pénétrant furtivement dans les studios Keystone, où il sème la panique sur de nombreux plateaux…
 
Fiche techniqueCharles Chaplin 1
 
Film américain
Année de production : 1914
Durée : 0h15
Réalisation : George Nichols
Avec Charles Chaplin (L'amateur de cinéma), Roscoe Arbuckle (Lui-même), Peggy Pearce (La Keystone girl), Mabel Normand (Elle-même), Ford Sterling (Lui-même)... 
 


Critique
 
Comme je l’ai dit, Charlot et le parapluie fut le dernier film tourné par Chaplin sous la direction d’Henry Lehrman. Les relations entre les deux hommes n’avaient cessé de se dégrader depuis leur première collaboration sur Pour gagner sa vie, l’acteur reprochant au cinéaste de dénaturer ou supprimer ses meilleurs effets. Conscient de ces difficultés, Sennett assigna à sa nouvelle vedette un autre metteur en scène, George Nichols. Mais ce dernier n’eut pas davantage les faveurs de Chaplin, qu’il dirigea seulement à quatre reprises. Il semble que Nichols ait été, lui aussi, incapable de saisir le potentiel comique du comédien, qui se souvint dans ses mémoires qu’il attendait seulement de lui une imitation de Ford Sterling. Malgré tout, quelques gags savoureux de ce film sont de toute l’évidence des improvisations de Chaplin, tant ils annoncent ses réalisations futures (voir la scène où il utilise un pistolet comme cure-dent).
 
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Mais Charlot fait du cinéma est surtout un passionnant témoignage sur les conditions de tournage dans les premières années d’Hollywood. On voit ainsi les équipes techniques de la Keystone au travail, on y croise quelques-unes de stars du studio, comme Roscoe Arbuckle, Ford Sterling, Mabel Normand, Edgar Kennedy ou encore Henry Lehrman. On découvre aussi comment un évènement -en l’occurrence un incendie- pouvait être intégré dans un film, ainsi que ce fut le cas, par exemple, pour Charlot est content de lui (une course de baby-cart) ou Charlot et le parapluie (des inondations).

Chaplin nous montrera l’envers du décor dans trois autres moyens métrages, dont il sera cette fois également l’auteur : dans Charlot grande coquette (The Masquerader), produit par la Keystone, dans lequel il apparaît d’abord sans maquillage, jouant son propre rôle ; puis dans son premier film pour la Essanay, Charlot débute (His new job), où il se présente à une audition pour devenir acteur ; enfin dans Charlot fait du ciné (Behind the screen), tourné par la Mutual.
 
 
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Comme tous les films tournés par Chaplin pour la Keystone, Charlot fait du cinéma est disponible dans le coffret commercialisé par la société Lobster. 
 
Charles Chaplin sur ce site : intégrale Charles Chaplin  

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Shame

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Shame 3     
Synopsis
 
Brandon (Michael Fassbender) vit seul dans un vaste appartement, à quelques pâtés de maisons de Wall Street. Toute son existence est organisée autour de son addiction au sexe. Mais un jour sa sœur, Sissy (Carey Mulligan), arrive sans prévenir à New York et s'installe chez lui. Brandon aura le plus grand mal à supporter cette présence, qui bouleverse ses habitudes de vie... 
 
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Film britannique
Année de production : 2011
Durée : 1h41
Réalisation : Steve McQueen
Scénario : Abi Morgan, Steve McQueen
Image : Sean Bobbitt
Avec Michael Fassbender (Brandon), Carey Mulligan (Sissy), James Badge Dale (David Fisher), Nicole Beharie (Marianne)...
 


Critique
 
Ma diatribe contre le cinéma britannique -voir We need to talk about Kevin- m’avait valu quelques remontrances de la part de camarades blogueurs. Certains se disaient gênés par ma généralisation. Peut-être me soupçonnaient-ils de britannophobie… Je me garderai de démentir cette hypothétique accusation, car ce serait lui donner une importance qu'elle ne mérite pas et une forme de réalité. D’autres m’invitaient à découvrir l’œuvre de réalisateurs que je ne connaissais pas. Parmi les noms les plus souvent cités figurait celui de Steve McQueen. Je n’ai toujours pas vu Hunger. Mais avec Shame, je suis en mesure d’apprécier enfin son style. Hélas, ce n’est pas ce cinéaste qui me réconciliera avec la production cinématographique anglaise ! Sans doute me répliquera-t-on, comme pour le film de Lynne Ramsay, que l’action de Shame se situe aux Etats-Unis et que ses thématiques n’ont rien de spécifiquement britanniques. Il n’empêche, Steve McQueen est originaire de Londres et ce long métrage produit au Royaume-Uni. Il est donc représentatif de ce que ce pays est capable en matière de Septième art…
      Shame 4
   
Avant de passer aux critiques, reconnaissons tout d’abord l'élégance visuelle de Shame. Son auteur est un artiste plasticien. Cela se ressent dans la composition de chaque plan, dont le premier, très pictural, qui nous montre Brandon étendu sur un lit, le corps en partie recouvert d’un drap gris-bleu au plissé somptueux : on dirait un Christ d’une scène de Déploration. Je n’ai pas dit défloration, bande d’obsédés ! Bon, j’espère que cette boutade un tantinet impie ne me vaudra pas l’invective des catholiques intégristes, très actifs en ce moment... Mais fermons cette parenthèse.

McQueen et son chef opérateur, Sean Bobbitt (qui a surtout travaillé pour la télévision), jouent sur les contrastes entre couleurs chaudes et froides. C'est le cas, par exemple, quand Brandon attend l’ascenseur au rez-de-chaussée de sa résidence : son manteau tranche avec le fond mordoré du couloir. Il y a quelque chose de vermeerien -voir La jeune fille à la perle, par exemple- dans cette alliance chromatique antithétique. Ce qui me fait penser à un texte de Proust : Enfin [Bergotte] fut devant le Ver Meer qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu'il connaissait, mais où, grâce à l'article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu […] et la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune (La prisonnière).
    Shame 1
 
Shame convainc également lorsque McQueen met en scène la misère affective de Brandon. Son addiction au sexe est triste. Elle ne lui procure à l’évidence aucune satisfaction, si ce n’est éphémère. Car très vite, le besoin –dans son cas, ce n’est pas un désir à assouvir, avec tout ce que cela comporte de stimulation, mais une simple nécessité organique morbide à apaiser- renaît, occupant tout le champ de sa conscience. Une dépendance est une prison mentale dont on s’échappe moins facilement que d’une geôle faite de murs… 
 
Malheureusement, le réalisateur parvient si bien à nous faire ressentir la vacuité de l’existence de son héros que ce spectacle fait naître en retour un ennui assez puissant (j’ai eu le même sentiment en regardant Lady chatterley de Pascale Ferran). D’autant que ce film comprend un certain nombre de scènes sans intérêt. Au premier rang desquelles je citerai celle où l’on nous montre Brandon en train d’uriner. Non pas que je sois pudibond. Je ne vois néanmoins pas en quoi cette séquence nourrit l’histoire. Elle me paraît gratuite. Sauf à supposer que Steve McQueen ou Michael Fassbender soient paraphiles et prennent leur pied dans la pratique de l’ondinisme…

Autre moment tout aussi inutile, celui où Sissy chante New York New York. Inutile et insipide ! Car on a en tête la version de Liza Minnelli dans le film de Scorsese. En sorte que l’on a envie de bousculer un peu Carey Mulligan (même si Fassbender s’en charge très bien tout au long du film !), afin d'insuffler de l'énergie à son interprétation mollassonne de ce classique. Je sais, c'est du jazz vocal. Mais c'est d'un barbant!

 

Shame 2 
Et puis il y a ce final où la rame de métro dans laquelle se trouve Brandon est stoppée par ce que l’on suppose être une tentative de suicide. Il se rappelle alors que, quelques jours auparavant, sa sœur s’amusait à se pencher sur le bord du quai. Et de se précipiter jusqu’à son appartement, où il la trouve baignant dans son sang. Mais que le lecteur de cette chronique se rassure : il sauvera la jeune femme, devenue soudain plus essentielle à sa vie que ses hormones… Désolé pour ce spoiler, toutefois il était nécessaire pour faire comprendre le côté lourdaud de cette conclusion en totale dissonance avec ce qui précède. Comment croire, en effet, à cette brusque renaissance de l’instinct familial chez Brandon, qui un peu plus tôt dans le film a tenté d’étrangler Sissy… Steve McQueen aurait dû s’arrêter au moment où son héros regarde sur le quai de la station de métro le brancard recouvert d’un drap : cela laissait au spectateur la possibilité de construire une autre fin, moins guimauve.

    
Shame aurait dû être un vertige sensoriel. Cependant, en raison du traitement quasi clinique de son sujet, il ne provoque pas le moindre trouble. Un comble ! Pourtant, Michael Fassbender donne beaucoup. Reste un bel objet agréable à la rétine, mais aussi un brin ennuyeux. On retiendra aussi l’interprétation de Carey Mulligan, qui offre une prestation intéressante (sauf lorsqu’elle pousse la chansonnette !), a des lieues des personnages sages et timides qu'elle incarne habituellement. Bref, un film un peu vain, que certains esprits turpides ne manqueront pas de rapprocher -à tort !- de Drive (qu'à l'inverse, j'ai beaucoup aimé). Je les vois venir ! Et je me prépare à leur répondre… 
 
Ma note - 2,5/5

A consulter : Press-book du film   

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Les Lyonnais

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Edmond Vidal (Gérard Lanvin), surnommé Momon, a grandi dans un camp de Gitans. Il en a retenu le sens de la famille, la loyauté et la fierté de ses origines. Il est resté très proche de Serge Suttel (Tchéky Kario), son ami d’enfance avec qui il a été en prison pour un vol de cerises. Les deux hommes ont ensuite plongé dans le grand banditisme, connaissant leurs heures de gloire avec le gang des Lyonnais, une bande de braqueurs célèbres du début des années 1970. Mais en 1974, lors d’une arrestation spectaculaire, l’aventure prend fin. Aujourd’hui à l’approche de la soixantaine, Monmon tente d’oublier cette période de sa vie, prenant soin de Janou (Valeria Cavalli), son épouse, de ses enfants et petits enfants. Cependant, Serge Suttel ne s’est pas assagi... 
 
Fiche techniqueLes-Lyonnais---Affiche.jpg
 
Film français
Année de production : 2011
Durée : 1h42
Réalisation : Olivier Marchal
Scénario : Olivier Marchal
Image : Denis Rouden
Avec Gérard Lanvin (Edmond Vidal), Tchéky Kario (Serge Suttel), Daniel Duval (Christo), Patrick Catalifo (Commissaire Max Brauner)...
 

 
Critique
 
Il était difficile pour Olivier Marchal de tomber plus bas que son pathétique et sordide MR 73. Dans ce sens, et par comparaison, Les Lyonnais pourrait presque passer pour un bon film. J’insiste quand même lourdement sur le presque ! Il n’y a en effet pas grand-chose à retenir de ce nouvel opus de l’ex-policier reconverti à la réalisation.

L’intrigue est d'abord assez maladroitement construite. Le trop plein de flash-backs et l’absence de ressemblance des acteurs incarnant les personnages jeunes avec leur alter ego plus âgé -même si on a prit le soin de mettre a
u coin de la bouche des différents interprètes de Momon un grain de beauté (des effets spéciaux à la française !)- font qu’on a le sentiment de regarder deux films différents. Une impression due peut-être au fait que Marchal a d’abord envisagé de conter l’histoire des Lyonnais en deux volets, comme Jean-François Richet avec Mesrine. Il aurait été plus inspiré de l’imiter. Il aurait également pu se contenter d'évoquer le présent. Car non seulement il n'est pas un virtuose de la narration, mais en plus, les incessants aller et retour entre le passé et le présent n'ont pas de réelle raison d'être. Dans Il était une fois en Amérique, du côté duquel Olivier Marchal lorgne clairement, ils avaient une justification, le héros de Leone portant un regard désabusé sur sa vie manquée. Ici, pas de  mélancolie. Seule compte la (pseudo-)droiture de Momon, que symbolisent -sans subtilité- les mâchoires serrées et le torse bombé d’un Gérard Lanvin de moins en moins bien utilisé (que l’on songe à son inénarrable accent méridional dans Mesrine : l'ennemi public n° 1 !). Marchal aurait donc pu nous épargner ces séquences sépia qui n'apportent rien à son récit. Bon, c'est vrai qu'il ne serait pas resté grand chose...  
 
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Les Lyonnais n’est pas plus convaincant sur le fond que sur la forme. Son auteur a une théorie : les voyous d'hier avaient des valeurs, les truands d’aujourd’hui n’ont plus aucune règle. C’est son fantasme. C’est aussi, et surtout, un mythe. Car où est l’honneur lorsqu’on enlève un enfant de neuf ans -en l'occurrence Christophe Mérieux- ou qu’on abat froidement un juge devenu gênant (Louis Guillaud, dit la Carpe, reconnu dans une confession post-mortem avoir fait partie du groupe qui tua le juge Renaud en juillet 1975) ? Faits bien sûr éludés par le cinéaste… Et cette manière d'imputer à une justice trop inflexible le passage de Momon et Suttel de la petite délinquance au grand banditisme ! C’est d’un démagogique ! Certes, Marchal ne prétend pas faire un documentaire. Et je respecte sa liberté d’artiste. Cependant, puisqu’il fait le choix de s’inspirer de faits réels, il aurait pu se livrer à une réflexion morale. Bien sûr, Momon paraît regretter que la libération de son ancien compagnon se soit soldée par la mort d’une jeune policière mère de famille. Mais si cette opération a tourné au bain de sang, ce n’est pas parce qu’il a pris le risque de l’organiser : c’est parce qu’il l’a confiée à d’autres, de jeunes têtes brûlées, sans aucun principe. Une façon pour le moins tendancieuse d'envisager la responsabilité d'un criminel...
 
Ma note - 1,5/5

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Actualité DVD - Blu-ray (décembre 2011)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Cagliostro

 

Les éditions Potemkine proposent en cette fin d’année un beau programme éditorial, avec tout d’abord la sortie du Comte de Cagliostro de Richard Oswald. Ce long métrage de 1929 mettant en scène Joseph Balsamo, un aventurier italien du XVIIIème siècle rendu célèbre par plusieurs romans d’Alexandre Dumas, est l’une des toutes dernières productions d'Albatros.

Longtemps considérée comme perdue, cette œuvre a été retrouvée par la Cinémathèque française et en partie reconstituée : la continuité de la restauration suit celle d’une version courte, des intertitres résumant les scènes manquantes. A noter que le jeune Marcel Carné -il avait alors 23 ans- fut assistant sur ce film, une expérience qu’il relata dans Cinémagazine du 24 mai 1929 (voir sur le site Marcel Carné la transcription de son article et les photogrammes du film).

 

La société Albatros (1922-1929) avait pour but de permettre aux cinéastes russes exilés en France de pouvoir continuer à tourner. Des réalisateurs français y travaillèrent aussi occasionnellement : Jean Renoir, René Clair, Jacques Feyder, Marcel L’Herbier, Jean Epstein… La Cinémathèque française possède les droits de la collection de ce studio. En partenariat avec Arte, cette institution a décidé de lancer une collection de DVD destinée à valoriser ce patrimoine (voir à ce sujet mon article du 26 juillet 2011). A noter par ailleurs que la Cinémathèque de Grenoble vient de consacrer une exposition à cette société.

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Stalker, Andreï Tarkovski (1979)


Potemkine vient également de mettre en vente un magnifique coffret regroupant l’intégralité de l’œuvre d’Andreï Tarkovski. MK2 commercialisait déjà quelques-uns de ses films. Cette fois, c’est l’ensemble de ses courts et longs métrages qui sont accessibles : Les tueurs, Il n’y aura pas de départ aujourd’hui, Le rouleau compresseur et le violon, L’enfance d’Ivan, Andreï Roublev, Solaris, Le miroir, Stalker, Nostalghia, Le sacrifice, Tempo di viaggio. Chaque film est présenté par le critique Pierre Murat. Cet ensemble exceptionnel propose aussi en complément plusieurs entretiens avec des collaborateurs du cinéaste russe.

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Hara-kiri : mort d'un samouraï (一命)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis

 

Voulant mourir dignement, Hanshirô Tsugumo (Ebizô Ichikawa), un samouraï sans ressources, demande à accomplir un suicide rituel dans la résidence du clan Li, dirigé par Kageyu Saito (Kôji Yakusho). Pour le dissuader, ce dernier lui conte l’histoire tragique d’un jeune rônin, Motome Chijiiwa (Eita), venu deux mois plus tôt avec la même requête. Les hommes de Kageyu ayant découvert qu’il s’agissait d’un hara-kiri pantomime (c'est-à-dire d’une imposture destinée à soutirer de l’argent), le jeune homme se vit obligé d’accomplir son acte avec un sabre en bambou. Malgré l’horreur de ce récit, Hanshirô persévère dans sa décision. Mais au moment de se faire hara-kiri, il présente une ultime requête : il désire être assisté par trois lieutenants du maître des lieux. Précisément ceux qui ont contraint Motome à aller au bout de son projet. Or, par une étrange coïncidence, les trois hommes sont absents du palais. Méfiant, Kageyu demande à Hanshirô de s’expliquer… 

 

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Film japonais, britannique

Année de production : 2011

Durée : 2h06 

Réalisation : Takashi Miike 

Scénario : Kikumi Yamagishi

Image : Nobuyasu Kita

Avec Ebizô Ichikawa (Hanshirô Tsugumo), Kôji Yakusho (Kageyu Saito), Eita (Motome Chijiiwa), Hikari Mitsushima (Miho)...

 


 

Critique

 

Auteur très prolifique (sa fiche IMDB recense 87 réalisations depuis 1991), Takashi Miike nous propose cette fois un remake d’un classique de Masaki Kobayashi, récompensé à Cannes par le Grand prix du jury en 1963 (avec Un jour un chat du Tchèque Vojtěch Jasný). Cette œuvre, qualifiée de monument du chanbara  -un genre cinématographique et théâtral japonais de bataille de sabre- par ses admirateurs, est l’adaptation d’un roman de Yasuhiko Takiguchi. N’ayant pas vu l’original (ce que je regrette), je ne suis pas en mesure de comparer les mérites des deux versions. D’après ce que j’ai lu, il semble que l’auteur d’Ichi the killer ait été fidèle à son modèle. Cela n’empêchera pas les connaisseurs de crier à la trahison ou au scandale ! Tandis que mon regard vierge de toutes références leur paraîtra sans doute assez candide…

 

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 Hara-kiri, Masaki Kobayashi (1962)

 

Pour ma part, je trouve que Miike nous livre ici une œuvre aussi réussie sur le plan narratif que visuel. Les flash-backs structurant le récit sont en effet parfaitement maîtrisés : ils ménagent ce qu’il faut de mystère autour d’Hanshirô sans nuire à la cohérence de l’ensemble. Les parenthèses naturalistes, d’une beauté sobre, sont quant à elles ponctuées par trois séquences magistrales, qui soutiennent le rythme de l’histoire. Il y a d’abord celle du seppuku, dont la cruauté est à la limite du soutenable. Non pas que le réalisateur nippon se laisse aller, comme il en a l’habitude, à un sadisme malsain. Il n’impose pas de gros plans sur les blessures que s’inflige Motome. Cependant, le bruit de la lame en bambou heurtant l’abdomen du jeune rônin, son visage crispé par la douleur suffisent à marquer durablement -et péniblement- l’esprit. La seconde est celle où Hanshirô demande à Kageyu d’être assisté par ses lieutenants. A priori, rien ne laissait présager que ce personnage pût avoir un lien avec Motome (je concède que je suis plutôt bon public et pas très clairvoyant…). La prise de conscience d’une possible relation entre les deux saisit autant le chef du clan Li que le spectateur. La troisième concerne la bataille finale, très chorégraphiée, où éclate avec une virtuosité rare la violence jusque-là contenue d’Hanshirô.

 

Hara-kiri 3 

Esthétiquement, le film est tout simplement somptueux. Chaque plan, très épuré, est composé avec une rigueur quasiment picturale. Certaines scènes semblent même figées, comme si le film se déroulait à la manière d’un emakimono, ces rouleaux de soie ou de papier alternant textes et illustrations enluminées ou estampées. Ici, le style devient métaphore d’une société certes raffinée, mais sclérosée par ses traditions et ses codes.

 

Car Hara-kiri est aussi un drame social bouleversant -lorsque Miike décrit la vie misérable menée par Motome et son épouse, Miho (Hikari Mitsushima), dans une maison délabrée, où de simples feuilles de papier protégent les habitants du froid- et une dénonciation des dérives autoritaristes d’un Etat tout puissant (on est au début du shogunat Tokugawa). On peut penser que ce message politique, s’il avait tout son sens à l’époque Edo, ou dans les années d’après-guerre, quand Kobayashi porta pour la première fois à l’écran le livre de Takiguchi, est aujourd’hui moins d’actualité. Pas sûr. On ne se donne évidemment plus la mort au nom de codes moraux inhumains, toutefois la violence faite aux plus fragiles par les nouveaux shoguns -je parle des financiers- laisse sur le carreau pas mal de monde. Pas pour des questions d'honneur, mais de rentabilité. En sorte que l'on recense de plus en plus de suicides de salariés en souffrance sur leur lieu de travail. Bon, désolé pour mon discours de plus en plus gauchisant (voir ma critique de Time out)…

 Hara-kiri 1

 

Takashi Miike réalise avec ce remake un mélodrame rouge sang, à l’image de l’inquiétante armure vide de toute humanité qui symbolise le pouvoir du clan Li. J’attends maintenant de le confronter avec la version de 1962. Celle-ci est disponible en DVD chez Carlotta. L’éditeur annonce en outre pour avril 2012 la sortie d’un blu-ray…

 

 Ma note - 4,5/5

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La fille de l'eau

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

La fille de l'eau 1
 
Synopsis
 
Une péniche glisse au fil de l'eau. A son bord se trouvent Gudule (Catherine Hessling), son père (Marc Rosaërt) et le frère de celui-ci, Jeff (Pierre Lestringuez). Mais le père de la jeune fille tombe par accident dans le canal et se noie. Elle se retrouve alors livrée à son oncle, un homme brutal et porté sur la boisson, qui a tôt fait de dilapider l’héritage de son frère avec ses compagnons de beuverie. Un soir qu’il a bu plus que de raison, Jeff tente de violer sa nièce. Celle-ci parvient toutefois à s’enfuir avec son chien dans les bois environnants, où elle est recueillie par La Fouine (Maurice Touzé) et sa mère, La Roussette (Henriette Moret), deux bohémiens vivant de petits larcins et de braconnage. Cependant, le jeune homme, par ses mauvais coups répétés, provoque bientôt la colère des paysans des alentours, et notamment du plus riche d’entre eux, Justin Crépoix (Pierre Champagne).
 
Fiche techniqueLa fille de l'eau - Affiche
 
Film français
Année de production : 1925
Durée : 1h11
Réalisation : Jean Renoir
Scénario : Pierre Lestringuez
Avec Catherine Hessling (Gudule), Pierre Lestringuez (Jeff), Pierre Champagne (Justin Crépoix), Maurice Touzé (La Fouine), Henriette Moret (La Roussette)... 
 

 
Critique
 
Encore une première œuvre ! Après avoir évoqué Les désarrois de l’élève Törless de Schlöndorff et Le château du dragon de Mankiewicz, voici donc le premier film mis en scène par Jean Renoir. Avant La fille de l’eau, le cinéaste avait porté le projet de Catherine (remonté en 1927 sous le titre Une vie sans joie), réalisé par Albert Dieudonné, le futur interprète de Napoléon. Renoir avoue cependant dans Ma vie et mes films qu’il ne se contenta pas d’en être le producteur : Je ne pouvais me retenir d’intervenir constamment dans la mise en scène. Il fallait à Dieudonné une patience d’ange pour ne pas nous envoyer promener, Catherine et moi. Ce premier essai, confia-t-il plus tard, n’avait d’autre d’objet que de faire de sa femme, Catherine Hessling (l'un des derniers modèles de son père), une vedette de cinéma. Il imagina donc pour elle une petite histoire où se reflétait toute son admiration pour les films américains. Ce film ne fut projeté qu’en privé. Renoir eut plus tard la franchise de reconnaître qu’il s’agissait d’un petit chef-d’œuvre de banalité, espérant alors qu’il n’en subsistât aucune trace. Il admettait également que Dieudonné avait fait son possible pour le maintenir dans les limites du raisonnable, mais qu’il n’était de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. 
 
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Selon les dires de Renoir, La fille de l’eau est né du bizarre assemblage de Catherine Hessling et de la forêt de Fontainebleau, où le cinéaste possédait une maison. Avec son ami d’enfance Pierre Lestringuez (qui joue ici le rôle de Jeff), il imagina une histoire dont l’unique but était de mettre en valeur les qualités plastiques de Catherine et la magie de la forêt. L’intrigue était au second plan de ses préoccupations. Que l’on me permette ici une petite digression… A propos du dernier film de Nicolas Winding Refn, j’ai répondu à ceux qui prétendent qu’il s’agit d’un exercice de style virtuose, mais creux : Qu’est-ce que le cinéma ? Un art surtout visuel. Aussi les seules qualités esthétiques peuvent-elles suffire à faire un grand film. Grand détracteur de Drive, mon ami Chris (Christoblog) m’a répliqué : Justifier que le cinéma est avant tout un art visuel pour le dispenser d'être intelligent, c'est osé. A ce rythme là on va pouvoir encenser un paquet de conneries jolies à regarder comme Inception, des Luc Besson, des pubs de parfum ou beaucoup de blockbusters bien filmés. Je le renvoie aux propos de Renoir, qui affirme au sujet de La fille de l’eau : [L’intrigue] n’était qu’un prétexte à des plans présentant une valeur purement visuelle. [Lestringuez et moi] nous nous élevions contre le point de vue des intellectuels qui donnent la priorité au sujet et considèrent le contenu comme plus important que le contenant. Ils admirent le Radeau de la Méduse de Géricault, mais pour de fausses raisons. C’est un magnifique tableau, mais peu de gens se rendent compte que ce tableau est grand par suite d’une symphonie équilibrée de couleurs et de formes. Ce qu’il signifie est secondaire. Et de conclure par une citation d'André Gide : En art seul compte la forme. Je ne peux qu’inciter respectueusement Chris à méditer ces paroles d’un grand cinéaste et d’un grand auteur français… Bon, si j’étais honnête, je lui signalerais également que Renoir qualifiait le doublage de monstruosité, de défi aux lois humaines et divines, se demandant comment on peut admettre qu’un homme ayant une âme et un corps s’adjoigne la voix d’un autre homme, possesseur d’une âme et d’un corps tout à fait différents (Ecrits, 1926-1971). Mais c’est un autre sujet. Et étant d’une parfaite mauvaise foi, je me garderai de lui donner du grain à moudre (voir ma critique de 50/50)… 
 
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Le scénario de La fille de l’eau n’est de fait pas d’une folle originalité. Rien ne le distingue de nombre de productions de l’époque : une orpheline victime d’un homme violent est sauvée par l’amour d’un jeune homme de condition sociale plus élevée. Sur le plan formel, en revanche, ce premier essai montre une maîtrise déjà étonnante. En ce sens, je suis en désaccord total avec ce qu’écrit Claude-Jean Philippe, ancien présentateur du Ciné club de France 2, dans la biographie qu’il consacre au réalisateur : Franchement, si l’on m’avait montré La fille de l’eau sans générique, j’aurais été bien incapable de l’attribuer à l’auteur de Partie de campagne […]. Jean Renoir est loin d’appartenir à la lignée des cinéastes qui font de leur coup d’essai un coup de maître. Dans son commentaire, il n’évoque même pas la scène du rêve de Gudule (je vais y revenir), pourtant cruciale. C’est à se demander s’il a réellement vu ce film ! 
 
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Certes, Renoir est ici dans l’expérimentation permanente, croisant les genres et les influences, mais il réussit tout. Il se fait impressionniste -évidemment !- quand il filme la campagne autour de Marlotte, sur les lieux même où son père avait peint tant de chefs-d’œuvre (photo). Expressionniste, au moment le plus sombre de l’histoire de Gudule, juste avant que son oncle ne tente de la violer (photo). Naturaliste, lors de l’incendie de la roulotte des bohémiens par les amis de Justin (photo). Surréaliste, enfin, lorsqu’il met en scène le cauchemar de la jeune fille. Cette séquence d’environ six minutes est proprement bluffante de modernité, avec des contrastes très puissants, une photographie par instant tellement surexposée qu’on a presque le sentiment de voir un négatif, des ralentis d’une stupéfiante beauté. Les perspectives sont bouleversées (des hommes poursuivent Gudule en se déplaçant dans un plan perpendiculaire à celui où elle se trouve (photo)), déformées (les paysages se reflètent à la surface d’une sphère (photo)). Les proportions sont altérées : un lézard évolue ainsi dans un décor de colonnes miniatures (photo). Ce dernier plan faisait la fierté du cinéaste : Ma plus grande réussite dans ce genre fut la réalisation […] du gros plan d’un lézard occupant tout l’écran et devenant de ce fait un impressionnant crocodile. Une satisfaction qu’il faut relier à un fantasme d’enfant : Un cadre qui m’influença grandement fut une villa près de Grasse que mon père avait louée pour l’hiver en 1900 […]. J’avais plusieurs fois aperçu un lézard vert venu profiter de l’humidité du jardin. Agrandi cent fois, cet innocent reptile fournissait à mes rêves un crocodile très présentable […]. Je me suis mis à collectionner les reptiles. La séquence s’achève d’une manière très picturale, avec la descente de Gudule, qui évoque la chute des âmes damnées d'un Jugement dernier gothique (photo).
   
La fille de l'eau 8
 
On voit par ailleurs poindre dans La fille de l’eau certains des thèmes que Renoir développera dans ses œuvres ultérieures, en particulier son anarchisme, qu’Antoine a si remarquablement analysé dans un article intitulé Le crime de monsieur Lange : communiste ou anarchiste (voir sur ce site). Cette tendance apparaît dans deux intertitres : lors de la présentation de La Fouine, dont on nous dit qu’il s’agit d’un braconnier plein d’avenir, et lorsque Justin se vante d’avoir détruit les nasses en osier du jeune homme, acte que l’auteur qualifie d’exploit stupide. Le cinéaste prend clairement le parti de ses personnages qui s’opposent à l’autorité. Ce que symbolise cette scène où il compare, en deux plans successifs très drôles, Justin, dont le cou s’allonge pour boire un verre de vin (photo) avec un groupe d’oies sortant du café où il se trouve (photo).     
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Les grands créateurs savent en général s’entourer d’une équipe fidèle. Et ce, dès leurs premiers films. On peut citer, par exemple, le lien fort qui unit John Ford et son scénariste Dudley Nichols, ou, plus près de nous, celui existant entre les frères Coen et leur chef opérateur Roger Deakins. Renoir n'échappe pas à la règle. On trouve à l'affiche de La fille de l'eau plusieurs de ses collaborateurs réguliers. Il y a d'abord Jean Bachelet, qui signa la photographie de Catherine, Nana, Sur un air de charleston, Marquitta, La petite marchande d’allumettes, Tire-au-flanc, Madame Bovary, Le crime de monsieur Lange, Les bas-fonds, La règle du jeu… Pierre Lestringuez fut quant à lui l’auteur des scénarios des quatre premiers films du réalisateur, qui dit de lui dans son livre de souvenirs : Il était mieux qu’un ami d’enfance, c’était un ami d’avant l’enfance. Son père et mon père avaient été intimes. Catherine Hessling, pour sa part, fut l’héroïne de six films de Renoir. Elle apparaît ici avec un maquillage très particulier : sa bouche et ses yeux, d'un noir intense, se détachent violemment sur le visage recouvert d’un fond de teint épais et blanc. Renoir en était arrivé à la conclusion que, puisque le cinéma était en noir et blanc, il était inutile de photographier d’autres couleurs. La fidélité n’était cependant pas à sens unique. En effet, lorsque Pierre Champagne, qui interprète Justin Crépoix, se tua dans un accident de voiture, Renoir employa sa veuve, Mimi, comme scripte sur La nuit du carrefour (1932). 
 
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La fille de l’eau est injustement méconnu. Il est vrai que son auteur lui-même en mésestimait la valeur : Avec ce film à petit budget, je ne comptais pas bouleverser le marché cinématographique. J'aurais même fait cadeau de ce film aux exploitants qui auraient bien voulu le projeter. Il convient donc de le découvrir. Il existait chez Studio Canal une belle édition DVD incluant La petite marchande d’allumettes et Sur un air de charleston. Cette édition n’est malheureusement plus commercialisée (elle est néanmoins disponible d'occasion).

A noter pour conclure que ce film a été restauré en 2005 par la cinémathèque française à partir d'un contretype 35 mm sur support de sécurité. Cet élément établit par Henri Langlois comportait des intertitres en anglais. Le travail de restauration a consisté à traduire et adapter ces textes afin de composer un nouvel intertitrage, puis à numériser le contretype pour traiter l'image.

 
Ma note - 4/5
 
A lire : Ma vie et mes films, Jean Renoir (Flammarion, 2005) 
Ecrits (1926-1971), Jean Renoir (Ramsay, 1974)
Jean Renoir, une vie en oeuvre, Claude-Jean Philippe (Grasset, 2005)  
 
Jean Renoir sur ce site : La Marseillaise

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Soirée Georges Méliès (France 3, 8 décembre 2011 à partir de 23h40)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Georges Méliès est né le 8 décembre 1861. Pour le 150ème anniversaire de sa naissance, France 3 s'apprête à lui dédier une soirée. Celle-ci débutera avec la diffusion du documentaire de Serge Bromberg et Éric Lange, Le voyage extraordinaire, qui retrace l’histoire de la restauration du chef-d’œuvre du réalisateur, Le voyage dans la Lune. Ce court métrage, premier film classé au patrimoine de l’UNESCO, a été présenté en ouverture officielle du dernier Festival de Cannes dans une version inédite en couleur. Donnée pour perdue, celle-ci est réapparue en 1993, lorsqu’un anonyme déposa à la cinémathèque de Barcelone une collection de plus d’une centaine de boîtes de films des premiers temps du cinéma. La pellicule était cristallisée, donc inutilisable. Cela n’empêcha pas Serge Bromberg, patron de Lobster, et auteur, avec Ruxandra Medrea, de L'enfer d'Henri-Georges Clouzot, de se battre pour récupérer cette copie. Ce qu'il réussit à faire en échange de L’Araignée d’or (1908), une œuvre de Segundo de Chomón, un pionnier du cinéma espagnol (pour en savoir davantage sur cette restauration voir mon article du 23 mai 2011).

 

La soirée hommage au premier magicien du cinéma se poursuivra avec la diffusion du Voyage dans la Lune et de six courts-métrages : Le chevalier mystère (1899), L’antre des esprits (1901), Le royaume des fées (1903), Le tonnerre de Jupiter (1903),  Le chaudron infernal. (1903), Les cartes vivantes (1904).  

 

Le voyage dans la lune 1

 

Pour mémoire, je rappelle que la société Lobster commercialise un coffret de six DVD rassemblant la presque totalité des films conservés du cinéaste (soit près de 200). Un ensemble exceptionnel qui permet d’appréhender l’importance de l’œuvre de ce génie de l’enchantement. Onze musiciens ont accompagné les films dans l’esprit de l’époque. Quinze courts métrages ont été reproduits à partir de copies originales coloriées au pinceau. Vingt-deux ont un boniment rédigé par Méliès lui-même, ou inspiré de ses écrits. En complément, Le grand Méliès, de Georges Franju (1953), interprété par André Méliès et Jehanne d’Alcy, retrace la vie de ce maître absolu de la fantaisie et du rêve.

J’en profite pour signaler la réédition récente aux Editions de La tour verte de Georges Méliès, l’enchanteur. Ecrite par la petite-fille du réalisateur, Madeleine Malthête-Méliès, cette biographie très documentée et richement illustrée sera présentée par son auteur le 8 décembre à la Cinémathèque française.

 

A noter enfin que Hugo Cabret de Martin Scorsese (sortie le 14 décembre), devrait contenir quelques scènes de la version coloriée du Voyage dans la Lune.

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Time out (In time)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Time out 1 
Synopsis
 
Année 2161, ghetto de Dayton. Will Salas (Justin Timberlake) et sa mère (Olivia Wilde) vivent au jour le jour, afin de gagner du temps, qui est la nouvelle unité monétaire depuis que l’être humain a été génétiquement modifié afin de ne plus vieillir après l'âge de 25 ans. Au-delà, un compteur crédité d'une année intégré à l'avant-bras se met en marche : s’il tombe à zéro, l'individu meurt. 
 
Un soir, le chemin de Will croise celui d’Henry Hamilton (Matthew Bomer), qu’il sauve de Fortis (Alex Pettyfer), un chef de gang local. Mais l’homme, qui a déjà vécu 105 ans, est las de l’existence. Avant de se suicider, il transfert à son sauveur un siècle de vie. Le jeune homme n’a cependant pas le temps de faire profiter sa mère de ce cadeau inespéré, cette dernière mourant dans ses bras après n'avoir pas pu se payer le bus. Will part alors pour la zone de New Greenwich, où vivent les nantis. A l’occasion d’une partie de poker dans un casino prestigieux, il fait la connaissance de Philippe Weis (Vincent Kartheiser), un homme si fortuné qu'il pourrait vivre éternellement. Celui-ci l’invite à une soirée, où il rencontre Sylvia (Amanda Seyfried), sa fille, avant d'être rejoint par des Gardiens du temps dirigés par Raymond Leon (Cillian Murphy), qui le suspecte d'avoir assassiné Henry Hamilton. Pour s'échapper, Will n’a d’autre choix que de prendre Sylvia en otage… 
 
Fiche techniqueTime-out---Affiche.jpg
 
Film américain
Année de production : 2011
Durée : 1h49
Réalisation : Andrew Niccol
Scénario : Andrew Niccol
Image : Roger Deakins
Avec Cillian Murphy (Raymond Leon), Justin Timberlake (Will Salas), Amanda Seyfried (Sylvia Weis), Johnny Galecki (Borel)...
 

 
Critique
 
L’auteur de Bienvenue à Gattaca et du scénario de The Truman Show, Andrew Niccol, nous propose une nouvelle fois de décortiquer les dérives de notre société à travers le prisme de l’anticipation, un genre dont il s’est fait une spécialité. Ce n’est pas le premier film de l’année à jouer sur ce registre. On peut citer Never let me go de Mark Romanek, qui nous décrivait le parcours de jeunes gens destinés à donner leurs organes vitaux pour effectuer des transplantations, ou encore L'agence de George Nolfi, inspiré d’une nouvelle de Philip K Dick évoquant un monde où le libre-arbitre n’existe pas.
 
Time out est quant à lui une métaphore des ravages du capitalisme sauvage. Comme à Metropolis, mégapole divisée en deux parties, une ville haute où les dirigeants mènent une existence oisive et luxueuse, et une cité souterraine où les ouvriers s’affèrent pour faire vivre les premiers, deux univers coexistent ici, sans jamais se croiser. Si la division n’est plus verticale, mais horizontale (il faut franchir des péages pour passer d’un secteur à l’autre), le résultat est le même que dans le chef-d’œuvre de Fritz Lang : les plus pauvres, obligés d’être toujours plus productifs pour faire face à une inflation entretenue par les spéculateurs, enrichissent ces derniers en s’épuisant à reconstituer leur capital temps limité. Ils sont entraînés dans une véritable course contre la montre pour survivre.

Time out 6
L’action se situe en 2161. A une époque où l’on parle de repousser toujours plus l'âge de départ à la retraite et, surtout, d’un retour à la semaine de travail de 39 heures… payée 35… on peut se demander s’il était nécessaire d’imaginer un futur si éloigné... Dayton et New Greenwich, ce n’est peut-être pas aujourd’hui, mais c’est assurément demain.
Car, pour les salariés, l'ère du travailler plus pour... ne pas gagner moins va bientôt s'ouvrir. Les speculateurs, eux, peuvent continuer à dormir tranquille : leur argent, c'est notre temps. Et comme on va leur en donner un peu plus, sans contrepratie...
 
L’idée de départ de Time out, plutôt finaude, est plus ou moins bien exploitée par son auteur, qui cède un peu facilement à la tentation du thriller basique. Il évacue trop rapidement certains des aspects les plus fascinants –et les plus troublants- de son récit, notamment celui découlant du nivellement des âges, qui culmine dans la scène où Will arrive dans la demeure de Philippe Weis : l’homme lui présente sa fille, son épouse et sa belle-mère, toutes trois ayant l’apparence de jeunes femmes à la beauté resplendissante. Pas un instant la possibilité d’une transgression générationnelle ne semble envisagée. Will est naturellement attiré vers Sylvia, qui a à peu près son âge. Il ne faut pas choquer… Niccol ne s’interroge pas non plus sur les conséquences des actes de Will et Sylvia, qui, en redistribuant le temps à ceux qui en manquent, provoquent en retour une inflation, qui rendra la situation des indigents encore plus difficile… A ces questions, Niccol préfère l’action, quitte à être répétitif (voir les deux courses désespérées de Will vers sa mère, puis vers Sylvia, pour leur injecter du temps). 
 
Time out 4 
Les deux héros, sortes de Bonnie et Clyde du futur, ne sont pas non plus très convaincants. Non pas que Justin Timberlake et Amanda Seyfried jouent faux, mais leur côté très –trop- glamour va à l’encontre de ce que Niccol cherche à dénoncer : leur beauté, leur classe, rendent en effet le capitalisme infiniment plus séduisant que la misère crasseuse du ghetto de Dayton. En sorte qu’on prendrait bien le parti des cyniques spéculateurs du temps ! 
 
Time out n’est pas déplaisant à regarder, d’autant que Roger Deakins, fidèle chef opérateur des frères Coen, à qui l’on doit cette année la photographie de True grit et The company men, fait une nouvelle fois du très beau travail. Cependant, on peut regretter qu’Andrew Niccol n’ait pas suffisamment fouillée son idée de départ. 
 
PS – Quelqu’un peut-il m’expliquer par quel miracle In time, titre original du film, est devenu, en français, Time out ? 
 
Ma note - 2,5/5

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