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Articles avec #alexandre sokourov tag

Faust (Фауст)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Faust 1
 
Synopsis
 
Le docteur Faust (Johannes Zeiler) et son disciple, Wagner (Georg Friedrich), s'appliquent à chercher l'âme en disséquant des cadavres. Bien que son savoir soit reconnu, Faust vit dans le plus complet dénuement. Pour honorer ses dettes, il s'adresse tout d'abord à son père (Leonid Mozgovoy), également médecin, mais n'obtient de lui qu'une leçon de morale. Puis il se tourne vers Mauricius (Anton Adasinsky), un vieil usurier, hideux et souffreteux, qui est en fait l'incarnation du diable. Faust se laisse néanmoins séduire, espérant recevoir de lui le secret du miracle de la vie. L’usurier le conduit bientôt dans un lavoir. Là, il rencontre une jeune lavandière, Margarete (Isolda Dychauk). Subjugué par sa beauté et sa fraîcheur, il ne pense qu'à la revoir. Dès lors se referme sur lui un piège savamment orchestré par le diable… 
 
Fiche techniqueFaust - Affiche
 
Film russe
Année de production : 2011
Durée : 2h20
Réalisation : Alexandre Sokourov
Image : Bruno Delbonnel
Avec Johannes Zeiler (Heinrich Faust), Anton Adasinsky (Mauricius), Isolda Dychauk (Margarete), Georg Friedrich (Wagner)...  
 

 
Critique 
 
Je suis assez tenté de rapprocher cette nouvelle adaptation –libre- de Faust du dernier opus de Lech Majewski, Bruegel, le moulin et la croix, pour moi l’un des joyaux de l’année dernière. J’y ai retrouvé la même radicalité, les mêmes qualités picturales. Ceux qui me font l’amitié de lire mes chroniques savent sans doute à quel point ce dernier aspect est important pour moi. Que ce film m’ait séduit leur semblera donc naturel… 
 
Les influences sont ici nombreuses et variées. On peut ainsi percevoir dans la scène de dissection introductive celle de la peinture hollandaise, et notamment de deux tableaux de Rembrandt : la Leçon d'anatomie du docteur Nicolaes Tulp et Le bœuf écorché. Il y a dans cette séquence la même viscéralité frontale et expressionniste que dans cette dernière toile, une vanité figurant la carcasse d’un bœuf exposée comme un Christ crucifié. 
 
Faust 2 
On relève également une parenté évidente avec l’œuvre de Courbet, lors de l’inhumation de Valentin, tout d'abord, qui rappelle Un enterrement à Ornans (doublé d’un clin d’œil à Bruegel, avec le moulin à vent situé tout au fond de l’image), puis lorsque Faust contemple la nudité de Margarete, un plan inspiré de L’origine du monde. 
 
L’ascension finale de Faust et Mauricius, dans un chaos pétrifié aux formes tourmentées et aux forces indomptées, fait de roches et de geysers chthoniens, évoque le romantisme d’un Caspar David Friedrich (La mer de glaces, par exemple). Cette descente aux Enfers inversée –traditionnellement, le motif de la montagne exprime en effet plutôt l’élévation spirituelle- est d’une puissance visuelle stupéfiante. Bien plus, sans doute, que si le réalisateur russe avait montré, plus classiquement, un monde souterrain. Dans cet état encore incertain entre le bien, auquel il s’apprête à renoncer, et le mal, vers lequel il se précipite, Faust est alors suspendu […] entre deux gouffres. Derrière lui, devant lui, tout est ténèbres. A peine aperçoit-il quelques fantômes qui, remontant du fond des deux abîmes, surnagent un instant à leur surface (Le génie du Christianisme, Chateaubriand). 
 
Faust 3 
Quand à la représentation des corps, on ne peut que songer aux photographies -fascinantes tout autant que dérangeantes- de Joel-Peter Witkin, auquel la Bibliothèque national vient de consacrer une exposition. La difformité baroque de Mauricius, l’étrangeté de la scène de la femme accouchant d’un œuf (une allusion à L’empire des sens d’Ōshima ?), font écho à la singularité de l’univers de cet artiste dont la recherche plastique sur le vertige charnel, la cruauté, la peur, la mort, le divin passe par la mise en image d’êtres aux corps endommagés ou mutilés, aux anatomies cabossées (voir le dossier de presse de l’exposition). 
 
Les œuvres qui ont inspiré Faust ont toutes été rejetées en leur temps, pour leur supposé mauvais goût -on surnomma ainsi Courbet le Watteau du laid (Théophile Gauthier)- ou l’incompréhension qu’elles ont suscitée (La mer de glace ne trouva aucun amateur du vivant de son auteur). Si personne ne nie la beauté du film de Sokourov (prétendre le contraire serait de la pure mauvaise foi…), nombre de commentateurs lui reprochent son radicalisme expérimental. C’est précisément cette transgression formelle et thématique qui m’a séduit...
 Faust 4
 
Les qualités picturales de Faust vont cependant bien au-delà de simples citations (cela n'aurait aucun intérêt). Elles résultent surtout de la partition chromatique élaborée par Sokourov et son chef opérateur, Bruno Delbonnel, déjà auteur cette année de la photographie de Dark shadows (et que l’on retrouvera à l’affiche du prochain film des frères Cohen, Inside Llewyn Davis). Un article des Cahiers du cinéma (juin 2012) dévoile quelques-uns des secrets de l’étalonnage de Faust, en particulier grâce à la reproduction de documents de travail du cinéaste, des planches aquarellées précisant les nuances de couleurs qu’il souhaitait obtenir. Cette technique donne un aspect très délavé, presque fané, à l’image. Il faudrait pouvoir reprendre chaque plan de ce film pour saisir toute la subtilité de sa composition, qui rend visuellement bien compte de l’état de décomposition du monde cloacal dans lequel vit Faust. 
 
Selon Sokourov, Faust s’intègre dans un cycle comprenant Moloch (1999), Taurus (2001) et Le soleil (2005), consacré aux grandes figures totalitaires du XXème siècle (respectivement Hitler, Lénine et Hirohito). Pour certains, il le conclut ; pour d’autres, il l’initie. Pour ma part, je le vois davantage comme une synthèse des trois premiers volets. Il leur confère une cohérence esthétique et thématique, faisant de l’ensemble une tétralogie -Wagner n’est pas loin…- sur l’origine du mal et la fin du monde. Ma vision n’est peut-être pas complètement inepte, le réalisateur expliquant dans le dossier de presse : Je voudrais que la tétralogie ne soit pas une suite linéaire mais un cercle. Une fois la boucle bouclée, ce cercle connectera des personnages et des moments historiques très éloignés. Un cercle… Encore une référence à l'auteur de Parsifal (L'anneau du Nibelung). 
 
Faust 5 
Avec Faust, Alexandre Sokourov nous livre un poème onirique et philosophique d'une beauté plastique et d'une intelligence sidérantes (ah ! le mot à la mode est lâché...), à condition de s'y abandonner. Certes, en bousculant nos habitudes, ce film peut faire naître un certain malaise, voire susciter le rejet. Néanmoins, il permet aussi de réveiller un peu nos sens chloroformés par le formatage torpide du cinéma mainstream. On ne va pas s'en plaindre... 
 
Ma note - 5/5 
 
A consulter : Press-book du film 
 
Alexandre Sokourov sur ce site : L'arche russe 

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L'arche russe (Русский ковчег)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

L-arche-russe-1.jpg

 

Synopsis

 

Accompagnant un visiteur étranger, l'écrivain Astolphe de Custine (Sergei Dontsov), le narrateur de L'arche russe (Alexandre Sokourov) parcourt, sans être vu des personnages qui peuplent les lieux, le musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Lors de sa visite, son chemin croisera des figures marquantes de trois cents ans d'histoire russe, comme le tsar Pierre le Grand (Maksim Sergeyev), l’impératrice Catherine II (Natalya Nikulenko) ou Nicolas II (Vladimir Baranov). 

 

Fiche techniqueL'arche russe - Affiche

 

Film russe, allemand

Année de production : 2002

Durée : 1h36

Réalisation : Alexandre Sokourov

Scénario : Boris Khaimsky, Anatoli Nikiforov, Svetlana Proskurina, Alexandre Sokourov   

Image : Tilman Büttner

Avec Sergei Dontsov (Astolphe de Custine), Natalya Nikulenko (Catherine II), Vladimir Baranov (Nicolas II), Maksim Sergeyev (Pierre le Grand)...   

 



Critique

 

L’arche russe est tout d’abord bâtie sur un incroyable tour de force technique, qui offre au spectateur une expérience visuelle unique : un plan-séquence de 96 minutes, mettant en scène des centaines d’acteurs et de figurants. Le tournage de ce film réalisé d’un seul souffle, pour reprendre l’expression du cinéaste, s’est déroulé le 23 décembre 2001, après quatre années de préparation. Seuls quelques plans ont été retouchés numériquement, tels celui évoquant le blocus de Saint-Petersburg pendant la Seconde guerre mondiale, avec cette galerie aux fenêtres penchées et envahie de neige. Ou encore celui montrant, à la fin, la véritable nature du musée de l’Ermitage : une arche au sens biblique du terme, c’est-à-dire un lieu où est préservé la culture russe, donc la vie même de cette Nation.

 L'arche russe 2

 

Mais le travail d’Alexandre Sokourov va bien au-delà de cette simple prouesse. Il dit d’ailleurs lui-même que le plan-séquence d’une heure et demie n’est qu’un outil. L’arche russe est aussi, et avant tout, une vision somptueuse et nostalgique de l’histoire de la Russie. Somptueuse, par la splendeur du lieu où se déroule le film (qui est filmé comme une œuvre d’art), par le raffinement des éclairages et des costumes. Plusieurs plans peuvent à cet égard être cités en exemple : celui où l’on voit Catherine II courir dans le jardin enneigée ; celui mettant en scène un groupe de jeunes filles (parmi lesquelles la fille du tsar Nicolas II, Anastasia) dansant dans une galerie du palais, gracieusement enveloppées dans des voiles pastels qui les font ressembler à des papillons... ou à des anges. 

 

Nostalgique, lorsqu’il met en scène la famille impériale ou le bal final, ce dernier apparaissant comme l’acte ulitme et élégant d'un monde qui disparaitra bientôt. D’ailleurs, les participants à cette fête semblent pressentir qu’ils ne reverront plus ce lieu, la plupart cherchant avidement (ou désespéramment) du regard à en conserver le souvenir dans leur mémoire. Ces fantômes d’un passé glorieux quittent alors le palais par le grand escalier du Jourdain, dans une longue procession lente et solennelle, qui donne à la scène l’apparence d’un enterrement : celui de l’histoire d’un pays dont le cinéaste nous raconte la lente et inévitable dégradation. 

 

L'arche russe 3 

L’arche russe est également une évocation de l’attirance de la Russie pour l’Europe, et de l’indifférence mêlée d’arrogance de celle-ci envers la première, dédain qu'incarne à merveille le marquis de Custine au début du film. Mais les préjugés de ce dernier -et peut-être ceux du spectateur- s'estomperont à mesure que sa connaissance de la culture russe s'affinera. Ainsi, en découvrant la salle où sera bientôt reçu l’ambassadeur de Perse, concédera-t-il : votre architecte Stassov n’était finalement pas si mauvais. Il aime la discipline, mais laisse de la place pour respirer. Son expression mélancolique à la fin du bal témoigne aussi de l'évolution de ses sentiments. Il a l’air perdu et paraît lui aussi regretter la disparition imminente de ce monde, qu'il jugeait avec tant de sévérité dans son livre. D’ailleurs, au narrateur qui l’invite à quitter la salle de bal, à aller droit devant nous, il répondra qu’il préfère rester... 

 

Un grand et beau film donc, mais qui pourra paraître à certains difficile d’accès en raison des choix esthétiques du réalisateur et de la connaissance qu’il nécessite de l’histoire russe. 

 

Ma note - 4/5

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