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Take shelter

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

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Synopsis
 
Curtis LaForche (Michael Shannon) mène une vie paisible avec sa femme (Jessica Chastain) et sa fille. Jusqu’au jour où il devient sujet à d’effrayants cauchemars. Visions prémonitoires d’une apocalypse imminente ou manifestations ataviques d’une schizophrénie en train de se développer ? Son comportement de plus en plus irrationnel fragilise bientôt son couple et provoque l'incompréhension de ses proches. Rien ne peut vaincre la terreur qui habite son esprit… 
 
Fiche techniqueTake-shelter---Affiche.png
 
Film américain
Année de production : 2011
Durée : 2h00
Réalisation : Jeff Nichols
Scénario : Jeff Nichols
Image : Adam Stone
Avec Michael Shannon (Curtis LaForche), Jessica Chastain (Samantha LaForge), Tova Stewart (Hannah LaForge), Shea Whigham (Dewart)...
 


Critique
 
La richesse de Take Shelter, film à la frontière des genres, rend l’exercice du critique difficile. N’ayant pas le lyrisme de certains de mes camarades blogueurs, ni leur esprit d’analyse, je dirais, pour en donner une idée juste, qu’il est une sorte d’hybride –fécond- entre The tree of life (chronique familiale), Black Swan (récit schizophrénique) et Melancholia (conte apocalyptique). En quelque sorte, il est une synthèse des œuvres les plus singulières –quoi que l’on pense de leurs qualités- de l’année 2011. Ce qui devrait suffire à contenter les cinéphiles les plus exigeants. Ou, du moins, susciter leur curiosité.
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La peur de Curtis LaForche est à l'image de celle que nous pouvons ressentir, en Occident, face à un monde en mutation. Ce n’est évidemment pas la première fois que le cinéma se fait l’écho de telles angoisses. Il le fait parfois d’une manière directe, parfois sous forme symbolique. Les raisins de la colère, dont j’ai fait il y a quelques temps la chronique, empruntait la première voie, en évoquant les infortunes d’une famille de petits fermiers de l’Oklahoma frappée par une triple crise, économique (la Grande Dépression), technologique (la mécanisation agricole) et environnementale (les tempêtes de poussière, ou Dust Bowl, provoquées par l’érosion des sols).

Notre époque connaît des bouleversements étrangement semblables. Nous les appréhendons toutefois d’une façon très différente d'il y a 70 ans. A supposé, bien sûr, que l’on accrédite la vision développée ici par Jeff Nichols, ce qui est mon cas. Ainsi, dans le film de Ford, les Joad avaient-ils foi en la possibilité d’un avenir meilleur en Californie, en dépit de leurs difficultés. Leur migration avait certes pour corollaire le déracinement, l’éclatement de la cellule familiale, mais aussi la solidarité et la volonté de se battre, de s’en sortir collectivement. L’anxiété contemporaine se traduit par le repli sur soi. Le salut de l’individu n’est plus ailleurs, ni avec les autres, souvent regardés comme une menace (voir Contagion) : il est sur sa terre (et même sous, dans un abri), avec ses plus proches parents. Malgré son cynisme –où sa trop grande lucidité, c’est selon le point de vue- et son désir de rompre avec son entourage,
Justine, l’héroïne de Melancholia, n’agit pas différemment, puisque c’est aux côtés de son neveu et de sa sœur, dans la propriété de celle-ci, qu’elle affronte l’Apocalypse.

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Cette métaphorisation de nos angoisses me paraît psychologiquement pertinente, car, avec l’affaiblissement du sentiment religieux, la fin du communisme (un rapprochement sans doute baroque, néanmoins tous deux ont apporté à leur façon de l’espoir –souvent déçu- à ceux qui souffraient), un capitalisme de moins en moins vaillant et la mondialisation, on peut avoir l’impression aujourd’hui qu’il n’existe plus aucun secours idéologique dans la société pour supporter les incertitudes du futur, ni aucun lieu pour échapper au danger. A moins de faire l’autruche… comme Curtis en se réfugiant dans un abri anti-tempête… Mais il est temps que je mette un terme à mes divagations pseudo-philosophiques, aussi prétentieuses que maladroites… 
     
Le scénario de Take shelter se déploie avec beaucoup d’intelligence, d’autant que son auteur entretient l’ambigüité sur l’origine des visions de son héros jusqu’au final, voire au-delà (je ne parle pas de l’avant-dernier opus de Clint Eastwood !), chacun pouvant avoir sa propre interprétation… La mise en scène est d’une classe absolue, évitant les débauches d’effets à la Nolan ou à la Emmerich. Pas besoin d’une technologie démonstrative pour plonger dans l’esprit et les cauchemars de Curtis : le regard de Michael Shannon suffit à exprimer son désarroi et sa terreur. Pas besoin non plus d’une orgie obscène de pixels pour évoquer la fin des Temps, comme dans 2012. L’imagerie eschatologique de Jeff Nichols, sublimée par la photographie d’Adam Stone -déjà présent sur Shotgun Stories, le premier long métrage du cinéaste- est à la fois simple et angoissante : des éclairs irradiants un ciel de plomb, des gouttes de pluie ambrées, le reflet d’un vortex dans une vitre… La dernière scène est d’une beauté sidérante -encore un point commun avec le dernier Lars von Trier…
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Curtis, bouleversant dans son désir de protéger les siens, effrayant dans son obsession, tout autant que pathétique dans son vain combat intérieur contre sa déraison (une folie qui le conduit à dépenser l’argent économisé pour l’implant cochléaire de sa fille dans les travaux d’extension de son abri), est superbement incarné par Michael Shannon, qui porte littéralement le film. A ses côtés, Jessica Chastain offre une prestation lumineuse, peut-être la plus émouvante de sa carrière. Son personnage est à l’opposé de Ronnie Neary dans Rencontres du troisième type. A la différence de cette dernière, qui fuit le comportement délirant de Roy, elle conserve pour Curtis de l’empathie, le soutient, notamment lors de la réunion du Lions Clubs. Les deux acteurs forment ici un magnifique couple. 
 
Take shelter est une pure merveille, dont j’ai probablement mal rendu compte. J’ai en effet le sentiment de m’être en peu perdu dans d'improbables analyses… Je signale tout de même, avant de conclure, que Shotgun Stories est sorti en DVD chez Potemkine en décembre dernier. Au moins, avec cette information, aurai-je fait œuvre utile… 
 
Ma note - 4,5/5

Commenter cet article

neil 02/02/2012 12:16

Contrairement à ce que laisse entendre ton dernier paragraphe, je trouve ton billet très intéressant. Tu analyse très bien le film et pourquoi il est important. D'autant que d'un point de vue
purement cinématographique il est assez brillant.

CHRISTOPHE LEFEVRE 02/02/2012 15:25



Merci. Ce n'est pas de la fausse modestie ! J'ai un peu galéré sur ce texte. J'ai d'ailleurs attendu une quinzaine de jours avant de me lancer... En plus, je trouve que certains blogueurs, comme
toi, Pierre, Mymp, Antoine, tching, et quelques autres (désolé pour ceux que j'oublie !) font un travail assez impressionnant, qui me donne toujours l'impression de ne pas être à la "hauteur" de
mes ambitions de faire aussi bien



nolan 28/01/2012 12:01

Je ne reviens pas sur ton commentaire chez De son coeur, puisque nous sommes d'accord. Je suis d'accord aussi avec la difficulté d'écrire sur ce film et le pouvoir d'envoûtement souligné par l'un
des commentateurs.

Par contre, une question, vu l'importance que tu accordes dans tes critiques aux directeurs de photographies, vas-tu rédiger un petit article général sur le rôle de cet agent dans la fabrication
d'un film, son rapport par rapport au cinéaste ?
Peut-être est-ce déjà fait, je ne l'ai pas vu sur le blog.

CHRISTOPHE LEFEVRE 28/01/2012 12:58



Non, ce n'est pas fait. Mais c'est bien vu, je suis très sensible à cet aspect. Dans la plupart de mes critique, j'évoque la direction de la photographie. J'envisage de faire quelques notice sur
de grands chefs opérateurs. Mais j'ai aussi envie de créer une nouvelle rubrique, genre dossier sthématiques, où je pourrais parler de cet aspect, qui ma passionn,e car c'est en lien, pour les
meilleurs en tous cas, avec la photo (évidemment) et la peinture, deux formes d'expression qui me passionnent. J'ai d'ailleurs ouvert une rubrique photographie, mais qui n'est pas encore
alimentée. Dans les dossiers thématiques, j'ai en tête un sujet sur Ford et la mort, en particulier sur le dialogue entre vivants et morts dans son oeuvre. Les scènes où un vivant interroge un
mort, lui demande conseil, ne manquent pas. je songe à Young mister Lincoln, où Lincoln demande à son premier amour, Ann, s'il doit s'engager dans la carrière d'avocat. Mais il y a plein d'autres
exemples dans sa filmo. donc, plein de projet, mais je manque de temps. Je dois toujours faire ma critique de La découverte d'un secret. Michael de Dreyer attend depuis au moins trois mois sa
critique. Je dois faire celle de Ben Hur de Fred Niblo... Pas évident !



fredastair 20/01/2012 23:27

Ben elle est très bien cette analyse :) Tout ce que tu dis me semble très juste (et très bien décrit/écrit), j'en ai tiré les mêmes conclusions. Le film n'est pas facile d'accès mais signifie
beaucoup de choses, et les vingt dernières minutes, époustouflantes, récompensent les spectateurs les plus patients.

Par contre, j'avais pas aimé "Melancholia" ;)

CHRISTOPHE LEFEVRE 21/01/2012 00:46



Merci  Il faut dire qu'elle m'a donné du mal. J'ai attendu plus de 15 jours avant de m'y mettre, car les idées ne
venaient pas. Je me suis donc dit qu'avec le temps (certes pourtant court), des éléments m'avaient échappé, ou que ma visions avait été faussée... Ce que tu me dis me rassure donc un peu !



Jérémy 19/01/2012 22:36

Sois moins dur avec toi même ! ;) Tes analyses ne sont pas idiotes.
J'ai vraiment aimé 'Take Shelter' (faut pas écouter Wilyrah sur ce coup là !) même si j'évite de la comparer à d'autres films. Mais je comprends l'allusion à Malick par exemple, auquel j'ai moi
même pensé pendant la projection.

CHRISTOPHE LEFEVRE 20/01/2012 00:23



Merki



Wilyrah 19/01/2012 15:07

Ouille... tu assimiles Take Shelter à The Tree of Life (film de gros mégalo qui m'a rendu schizo), Black Swan (grosse daube) et Melancholia (grosse mégalo, bis). Alors oui on retrouve une mise en
scène grandiloquente, un brin contemplative. Oui l'ambiance est troublante et apocalyptique. Mais ça s'arrête là.
En tout cas, j'ai préféré ce film aux trois films cités. Même si je regrette une gestion du rythme assez décevante car les deux heures deviennent assez longues.

CHRISTOPHE LEFEVRE 19/01/2012 15:51



Taratata