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MR. TURNER, LUMIERE ET COULEUR (partie 4)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Nous sommes ici face à une double erreur d’interprétation. D’une part, Turner n’est pas dépeint com­me un monstre égocentrique -encore faut-il, pour s’en apercevoir, avoir une approche moins super­ficielle que celle de Marsa. On ne saurait en conséquence reprocher au réalisateur de faire montre d’une indulgence coupable à son égard. D’autre part, il n’a rien d’un créateur isolé « dans sa tour d’ivoire ». Il est au contraire curieux du monde dans lequel il vit, curieux notamment des avancées scientifiques ou des innovations qui le transforment, tel le chemin de fer, véritable objet de fascina­tion pour lui, dont il exalte la puissance sur sa toile, métamorphosant une locomotive en un dragon d’acier, une bête de l’Apocalypse « traînant après elle, en queue immense, ses vertèbres de wa­gons ».

Le film restitue donc avec beaucoup de nuance le caractère singulier de Turner. Du moins, ce que l’on sait de lui. Car, comme nous l’avons dit, le peintre avait le goût du secret : « L’amas de fausses infor­mations, le flou savant qu’il maintenait autour de ses propres affaires, font de toute tentative pour "cerner" la vérité de sa vie un défi ». L’un de ses amis, George Jones, écrivit un jour sur le cadre d’une de ses œuvres « splendide mendax », que l’historien d’art Pierre Wat a traduit par « menteur ma­gnifique », formule qui le définit remarquablement. Aussi est-il évident que Mike Leigh ne s’en est pas tenu aux seuls éléments biographiques disponibles -éléments lacunaires tout autant que dou­teux- pour donner de la substance à son personnage. Il a dû lui insuffler une part de lui-même. Ainsi faut-il sans doute voir dans sa manière d’aborder les interrogations de l’artiste sur la photographie le reflet de ses propres questionnements sur les évolutions du cinéma, en particulier celles introduites par le numérique, qu’il utilise ici pour la première fois. En sorte que son Turner n’est pas moins per­sonnel que le Van Gogh de Pialat, contredisant de ce fait les critiques de Serge Kaganski.

            De l’acte de créer : le combat contre la toile

« Personne, à voir mon apparence, ne croirait que j’ai peint ces tableaux », reconnaissait avec beaucoup d’autodérision Turner. Ce qui est vrai pour sa physionomie, vaut également pour sa tech­nique, qu’il est difficile de relier à l’harmonie nitescente de ses paysages. Le témoignage du jeune George Dunlop Leslie, qui eut l’occasion de voir le peintre retoucher Rain, steam and speed un jour de vernissage, est à cet égard précieux : « He used rather short brushes, a very messy palette, and, standing very close up to the canvas, appeared to paint with his eyes and nose as welle as his hand ».

La mise en scène de Mike Leigh rend parfaitement compte du geste créatif de Turner, tel que le rap­porte Leslie. Peindre est pour lui un combat entre le néant et ce qui va naître, entre l’abime et ce qui élève. Grognant et écumant, à l’image du sanglier de Calydon, il se livre à un véritable corps-à-corps avec la toile, dont il semble vouloir déchirer l’épiderme avec ses pinceaux, pour révéler le mystère cachéen son sein : unéblouissement de lumière,une aube nitide. On découvre alors, émerveillé, que dans la brute assoupie(l’homme), un ange s’estéveillé (l’artiste). On s’attend presque à l’entendre crier : « Mehr Licht ! Mehr Licht ! ».

 

Rain, steam and speed -The Great Western Railway (Pluie, vapeur et vitesse - Le grand chemin de fer de l’Ouest), 1844.

GAUTIER Théophile, Histoire du Romantisme, suivie de notices romantiques et d’une étude sur la poésie française (1830-1868), Charpentier et Cie, 1874, p. 371.

WILTON Andrew, op. cit., p. 8.

The bay of Baiæ, with Apollo and the Sibyl (La baie de Baiæ, Apollon et la Sibylle), 1823.

WAT pierre, Turner, menteur magnifique, Hazan, 2010.

Anecdote rapportée par Lovell Reeve (citée par WILTON Andrew, op. cit., p. 8).

LESLIE George Dunlop, The inner life of the Royal Academy, with an account of its schools and exhibitions principal­ly in the reign of Queen Victoria, John Murray, 1914, p. 144 : « Il utilisait des pinceaux assez courts, une palette sale, et, debout, presque touchant la toile, semblait peintre autant avec les yeux et le nez qu’avec sa main ».

OVIDE, Les métamorphoses, Garnier Frères, 1866, Livre VIII, v 288-289 : « Feruida cum rauco latos stridore per ar­mos spuma fluit » (« En un grognement rauque, il laisse couler sur ses membres puissants une écume brûlante »).

Brute en apparence, bien sûr.

BAUDELAIRE Charles, L’aube spirituelle, in Les fleurs du mal, Poulet-Malassis et De Broise, 1857, p. 99 : « Dans la brute assoupie un ange se réveille ».

Dernières paroles supposées de Goethe : « Plus de lumière ! Plus de lumière ! ».

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