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Ben-Hur (Ben-Hur : a tale of the Christ)

Publié le par CHRISTOPHE LEFEVRE

Ben-Hur 1
 
Synopsis
 
Amis d'enfance, Judah Ben-Hur (Ramón Novarro) et Messala (Francis X Bushman) se trouvent à nouveau réuni à l’âge adulte. Mais la conquête de la Judée par les armées romaines a rendu ce dernier arrogant. Lors de leurs retrouvailles, il humilie Judah en lui affirmant que sa race doit apprendre à se soumettre. Des paroles qui provoquent aussitôt la rupture entre les deux hommes. Plus tard, profitant d’un incident lors d’une parade organisée en l’honneur du nouveau préfet de la province, Judah est arrêté et envoyé aux galères, sa mère (Claire McDowell) et sa sœur (Kathleen Key) emprisonnées, et ses biens confisqués… 
 
Fiche techniqueBen-Hur - Affiche
 
Film américain
Année de production : 1925
Durée : 2h23
Réalisation : Fred Niblo, Charles Brabin
Avec Ramón Novarro (Judah Ben-Hur), Francis X Bushman (Messala), Claire McDowell (La princesse de Hur), Kathleen Key (Tirzah), Betty Bronson (La Vierge Marie)...
 

 
Critique 
 
Ben-Hur de Fred Niblo est la deuxième transposition à l’écran du célèbre roman de Lewis Wallace, publié en 1880. La première, œuvre du Canadien Sidney Olcott, est une bande d’une douzaine de minutes tournée en 1907 pour la Kalem Company. Une production relativement modeste (voir vidéo) au regard de l’adaptation théâtrale montée à Broadway par William Young et Ben Teal quelques année plus tôt (voir sa fiche sur IBDB). Celle-ci représentait de fait un projet démesuré, avec mise en scène du sauvetage en mer de Ben-Hur et de Quintus Arrius, après la bataille navale, et de la course de chars (deux chevaux courant sur un tapis roulant devant un panorama représentant le Circus Maximus).

La version de Fred Niblo est plus ambitieuse. Il faut dire, qu’entre temps, le cinéma était devenu une forme d’expression artistique à part entière, avec un langage structuré et complexe. Et également une industrie, avec des moyens de plus en plus conséquents, comme en témoignent quelques productions à grands spectacles de la décennie suivante : Quo vadis d’Enrico Guazzoni (1912), Cabiria de Giovanni Pastrone (1914), Naissance d’une Nation (1915) et Intolérance (1916) de David Wark Griffith, Cléopâtre (1917) et Salomé (1918) de J Gordon Edwards, pour ne citer que quelques titres parmi les plus connus…
 
Ben-Hur 2 
Abraham Erlanger (le producteur de la pièce déjà mentionnée), Florenz Jr Ziegfeld et Charles B Dillingham acquirent les droits d’adaptation pour le cinéma en 1921, pour 600 000 dollars. Les trois associés les remirent aussitôt en vente pour un million, une somme colossale pour l’époque. Cela n’empêcha pas la Goldwyn d’entrer en négociation. Un accord fut finalement conclu entre Frank Godsol, le financier de la compagnie, et Erlanger : ce dernier céderait la propriété du sujet au studio, en échange d’un partage des profits à parts égales. Il conserverait en outre le contrôle artistique du projet. Rapidement, les partenaires s’entendirent sur le lieu du tournage. Ce serait l’Italie, où avait été produit Nero de J Gordon Edwards. Quant à la distribution, elle comprendrait Charles Brabin -le mari de Theda Bara, à qui je viens de consacrer un article- à la réalisation, George Walsh (le frère de Raoul) dans le rôle-titre et Francis X Bushman dans celui de Messala. Le projet semblait donc sur de bons rails. 
 
Ben-Hur 3 
Cependant, comme nombre de productions de cette ampleur, son montage s’avéra des plus chaotiques. En effet, lorsqu’elles arrivèrent en Italie, les premières équipes de la Goldwyn constatèrent que la construction des grands décors –le Circus Maximus, la porte de Jaffa- était ralentie par les conflits sociaux qui agitaient l’Italie depuis la prise de pouvoir par le Duce. Dans l’attente de leur achèvement, Brabin décida de filmer le combat naval. Mais tandis qu’il donnait les premiers tours de manivelle naissait la MGM, fruit de la fusion entre la Goldwyn, la Metro Pictures Corporation et Louis B Mayer Pictures. Le projet passa ainsi entre les mains de Marcus Loew (propriétaire de la nouvelle entité), Louis B Mayer et Irving Thalberg.

En découvrant les premiers rushes, les trois hommes furent atterrés par le résultat. L’importance des sommes déjà engagées interdisait toutefois un abandon pur et simple de l’entreprise. Pour sauver ce qui pouvait l’être, des mesures drastiques furent donc prises. Le matériau déjà filmé fut détruit. George Walsh, qui n’avait encore tourné aucune scène, fut remplacé par Ramón Novarro. Brabin fut renvoyé, au profit de Fred Niblo. June Mathis, la toute puissante scénariste de la Goldwyn (on lui doit, entre autres, le script des Rapaces d’Erich von Stroheim), sur qui reposait jusque-là l’essentiel des choix artistiques du film, fut elle aussi remerciée. Lui succédèrent Casey Wilson -auteur du scénario de Larmes de clown de Victor Sjöström- et Bess Meredyth.
      Ben-Hur-40.png
 
Le tournage reprit en septembre 1924 par la bataille navale. Le résultat à l’écran est saisissant, même pour le spectateur d’aujourd’hui. Il s’en dégage un parfum de vérité assez rare. Et pour cause… Il est associé à l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire du Septième art. Dans cette séquence, le vaisseau-amiral romain est éperonné par les pirates. Le navire fut imbibé d’huile afin qu’il pût s’enflammer plus facilement. Mais le vent attisa le feu plus rapidement que prévu. Pris de panique, les figurants italiens -dont beaucoup ne savaient pas nager- se jetèrent à l’eau. Le nombre des victimes reste inconnu. Néanmoins, Enid Bennett, la femme de Niblo, confia avoir été témoin de la disparition d’un acteur. A Arnold Gillespie –le responsable des effets spéciaux- affirma pour sa part que le costumier fit disparaître dans le plus grand secret les vêtements de trois personnes manquantes. Ce drame humain ne parut pas avoir beaucoup ému le réalisateur. Il se montra surtout soucieux de la perte matérielle engendrée par cette catastrophe : Je n’y peux rien ! dit-il à Francis X Bushman qui se préoccupait du sort des malheureux en train de se noyer. Ces bateaux m’ont coûté 40 000 dollars chacun !

La réaction de Niblo dénote un mépris consternant pour la vie humaine, qui n’est hélas pas unique dans l’histoire du cinéma, même chez les plus grands créateurs. Les anecdotes en la matière ne manquent pas. On pourrait citer l’exemple de John Ford, qui n’hésita pas à mettre en danger la vie d’un nourrisson dans Trois sublimes canailles (1926). Cette séquence fameuse montre un bébé sur lequel fonce une horde de cavaliers (photo). Au dernier moment, l’un d’eux se penche et le récupère (photo). Cette cascade est évidemment d’une incroyable intensité, cependant elle aurait pu faire l’objet d’un trucage avec une transparence. Ford préféra le réalisme à la sécurité. Selon Lefty Hough, l’un des accessoiristes du film (A la recherche de John Ford, Joseph McBride), Ford aurait utilisé l’enfant sans que sa mère en fût informée. Fort heureusement,
tout se termina bien. Ce ne fut toutefois pas toujours le cas. Que l’on se rappelle cette scène de Docteur Jivago où Omar Sharif et ses compagnons tentent de hisser une femme à bord d’un train en marche. La cascadeuse qui interprète ce personnage tomba et eut les jambes broyées par le convoi. David Lean conserva pourtant le plan dans le montage final, à la grande horreur de son équipe. Pour le cinéaste, faire une nouvelle prise, avec une autre actrice, n’aurait en rien changé le sort de l’infortunée… 
 
Ben-Hur 5 
Ce désastre n’empêcha pas le tournage de se poursuivre. La séquence de l’abordage était encore incomplète. Pour filmer l’intérieur de la trirème, au moment où la galère macédonienne l’éperonne, un décor fut construit dans d’anciennes catacombes, qui furent pour l’occasion transformées en piscine… sans que les autorités fussent informées… Les retards n’en continuèrent pas moins à s’accumuler. La reconstitution du Circus Maximus ne fut ainsi achevée qu’à la fin de l’automne 1924. Mais les conditions d’éclairage, à cette saison, n’étaient plus satisfaisantes. De plus, une nouvelle catastrophe s’abattit sur la production : l’incendie d’un magasin d’accessoires. Cet ultime avatar précipita le retour des équipes de la MGM aux Etats-Unis, en janvier 1925.

Une nouvelle maquette de l’hippodrome dut par conséquent être reconstruite en Californie. Elle fut l’œuvre de Cedric Gibbons (dont j’ai parlé à l’occasion de Planète interdite), Horace Jackson et A Arnold Gillespie. Il était néanmoins écrit que rien ne se déroulerait simplement. En effet, à peine les premiers éléments du décor eurent-ils été érigés que la ville de Los Angeles décida de creuser un énorme collecteur d’eau pluviale… sur le lieu même du tournage. Les décorateurs durent de nouveau tout reprendre à zéro. Huit mois de travaux supplémentaires furent nécessaires pour que l’acte climacique du film pût enfin être fixé sur pellicule…
 
 
Ben-Hur 6 
Fred Niblo supervisa l’ensemble de la séquence, assisté de B Reeves Eason, homme aux talents multiples, à la fois cascadeur, acteur, scénariste, assistant réalisateur (La charge de la brigade légère, Autant en emporte le vent) et auteur de plus de cent cinquante films (dont de nombreux westerns)… Il fut aussi le coordinateur de la scène de ruée des éléphants dans Tarzan and the huntress de Kurt Neumann (1947). Mais ce génie méconnu de l’action était aussi impitoyable. Selon Francis X Bushman, une centaine de chevaux auraient été tués lors des premières prises de vues effectuées en Italie : Ils n’ont jamais fait venir un vétérinaire pour s’occuper du moindre cheval. Dès qu’il boitait, [Eason] le tuait. Plus grave, son intransigeance ne fit pas que des victimes animales : Durant une prise, raconte encore Bushman, nous avons tourné le long de la courbe et une roue s’est cassée sur le char de l’autre concurrent. Le moyeu a tapé sur le sol et le type a sauté en l’air à environ neuf mètres de haut. […] Il est tombé sur une pile de bois et il est mort de blessures internes. L’acteur lui-même fut victime d’un spectaculaire accident, dont il sortit par miracle sans une blessure… C’est d’ailleurs une différence notable avec la version de 1959, puisque Charlton Heston ne fut pas autorisé à effectuer lui-même les cascades par les assurances : un moulage souple de son visage fut appliqué sur les traits de l’acteur qui le doublait…
    Ben-Hur 19 
Pour la course de char, d’autres assistants furent requis, dont Henry Hathaway et William Wyler (auteur du remake de 1959). Il faut dire que quarante-deux caméras furent mobilisées pour l’occasion. De nombreuses stars -ou futures stars- se mêlèrent aux milliers de figurants installés sur les gradins du Circus Maximus : Lionel et John Barrymore, Gary Cooper, Joan Crawford, Douglas Fairbanks, Clark Gable, Janet Gaynor, Lillian et Dorothy Gish, Harold Lloyd, Carole Lombard, Myrna Loy, Mary Pickford, Fay Wray… Quelques réalisateurs se prêtèrent également au jeu : Clarence Brown, George Fitzmaurice, Sidney Franklin ou encore Henry King. Tout comme le producteur Samuel Goldwyn… Au total, plus de 60 000 mètres de pellicule furent utilisés pour cette séquence. Seuls deux cent vingt-cinq mètres ont été conservés dans la copie finale d’exploitation… 
 
Rien de tel n’a jamais été fait. Rien de tel ne sera plus jamais fait. Et rien de tel n’aurait jamais dû être fait, observa un jour ironiquement un dirigeant de la MGM au sujet de cette production. Le fait est que Ben-Hur a tout du film maudit, comme tant d’autres avant ou après lui… Que l’on songe à l’œuvre-monstre d’Erich von Stroheim, Les rapaces, au Cléopâtre de Mankiewicz ou au Don Quichotte de Gilliam. Des projets aussi ambitieux que démesurés. A la différence de ceux-ci, cependant, Ben-Hur put être achevé conformément -ou presque- aux intentions artistiques de son auteur, et ce malgré une succession de désastres. Et même si le studio perdit près d’un million de dollars dans l’affaire, il ne fut pas stricto sensu un échec. Il rapporta en effet neuf millions, pour un coût estimé à quatre millions. Ce fut même la troisième plus grosse recette de l’histoire du cinéma muet. La perte s’explique par les conditions particulières d’acquisition des droits du livre de Lewis Wallace, conditions qui, comme nous l’avons vu, prévoyaient le reversement à la société d’Erlanger de la moitié des royalties. 
 
Ben-Hur 8 
Ben-Hur est une splendeur, à moins d’être réfractaire au muet, bien évidemment. Ceux que le noir et blanc rebute devraient être moins embarrassés, puisqu’une partie du film est en couleur. En technicolor bichrome, pour être précis. Cette technologie mise au point par Herbert T Kalmus -l’un des fondateurs de la Technicolor Motion Picture Corporation- utilisait la synthèse soustractive, une opération consistant à combiner l'effet d'absorption de plusieurs couleurs afin d'en obtenir une nouvelle. En l’occurrence, il s’agissait de coller dos à dos deux positifs préalablement virés en rouge et vert. Ce procédé assez coûteux, surtout utilisé dans les grandes productions (comme Les dix commandements et Le Roi des rois de Cecil B DeMille), fut ici employé essentiellement pour les scènes religieuses, telles la Nativité, la Cène (photo) ou encore la Crucifixion (photo). Sans doute ces tentatives donnent-elles au film un côté emphatique et naïf, proche de l’imagerie d’Epinal. Néanmoins, elles lui confèrent aussi, par un phénomène d'évanescence chromatique, un caractère surnaturel qui colle bien à l’atmosphère mystique de ces séquences. 
 
Ben-Hur 9 
Niblo, réalisateur honorable, mais sans grand génie, fit preuve sur ce tournage d’une virtuosité assez sidérante. Son Ben-Hur abonde en scènes d’anthologie. Certaines sont même traversées par un souffle épique rarement égalé (même dans le remake de Wyler). La course de char est incroyablement maîtrisée, avec des plans d’une étonnante complexité, compte tenu des moyens techniques alors disponibles. On peut citer ceux nous montrant les chevaux passant littéralement au-dessus du spectateur, avec une caméra disposée dans une fosse (photo). Un angle de prise de vue que l’on retrouvera un an plus tard dans Trois sublimes canailles de Ford (photo). Le montage de Lloyd Nosler donne en outre un rythme inouï au récit. La photographie de Clyde de Vinna, René Guissart (un français), Percy Hilbum, Karl Struss et Glenn Kershner est de grande qualité et soutient la comparaison avec celle des meilleurs chefs opérateurs de l’époque, notamment les Allemands Carl Hoffmann, Karl Freund ou Fritz Arno Wagner. On relèvera en particulier la picturalité de certaines images, composées comme des tableaux. 
 
Ben-Hur 10 
L’interprétation est parfois l'aspect le plus daté des films muets. Elle est ici la seule -petite- nuance que je pourrais apporter à ma critique. La distribution est en effet un peu inégale. Ramón Novarro est à la hauteur de ce qui est sans doute le rôle de sa vie. Claire McDowell et Kathleen Key proposent également des compositions tout en retenue. Leurs retrouvailles avec Judah, à leur sortie de prison (photo), forme l’un des moments les plus émouvants du film. Betty Bronson, qui incarne la Vierge Marie, est aussi très juste. Francis X Bushman, en revanche, a un jeu un peu trop mélodramatique et appuyé. Tout comme Carmel Myers, la séductrice égyptienne Iras (photo)…
 
Ben-Hur est donc indispensable à la culture de tout cinéphile digne de ce nom ! Il est heureusement accessible dans une somptueuse version restaurée, proposée en bonus dans l’édition Blu-ray du film de Wyler. Personnellement, j’aurais fait l’inverse…

Album du film
 
 
Ma note - 5/5
 
A lire : La parade est passée..., Kevin Brownlow (Institut Lumière/Actes Sud, 2011)

A consulter : Press-book du film

Commenter cet article

Marnie 05/03/2012 21:07

Merci beaucoup !

CHRISTOPHE LEFEVRE 05/03/2012 22:55







Eeguab 28/02/2012 20:02

Quel luxe de détails sur ce Ben Hur que je n'ai jamais vu.Passionnant.Pas très étonné sur l'éthique un peu élastique de certains quant à la vie humaine,enfin celle des autres.Car si j'aime le
cinéma je sais que n'y figurent pas que de grands philantropes.Dans d'autres domaines non plus.Je n'ai pas de blu-ray mais j'aimerais beaucoup trouver le DVD.A bientôt(fin de semaine probablement).

CHRISTOPHE LEFEVRE 29/02/2012 00:58



J'ai mis le lien du DVD sur le commentaire précédent. Je l'ai vu en blu-ray, mais les illustrations sont issues du DVD : très bonne qualité. Je suis un peu à l atraîne. Pas encore finit Le cheval
de guerre. J'espère le finir demain ou jeudi. Ensuite, je pessae à Que viva Mexico !



Marnie 27/02/2012 23:56

Merci pour cette passionnante critique une nouvelle fois ! Le DVD du Ben Hur de Wyler n'est disponible qu'en Blu-ray ?

CHRISTOPHE LEFEVRE 28/02/2012 14:06



Merci ! Non, il existe aussi en DVD. Par contre, la version de Niblo ne doit être sur cette nouvelle version... Il existait il y a quelques années une version DVD avec le film de 1925. on doit la
trouver facilement d'occasion :
http://video.fnac.com/a1743008/Coffret-Ben-Hur-Edition-Prestige-Charlton-Heston-DVD-Zone-2



Baptrom21 27/02/2012 18:57

Passionnant comme d'hab ! Plus que Terra Nova (Oups...)

CHRISTOPHE LEFEVRE 27/02/2012 19:09



Merci... C'est sur que Terra Nova est un peu faible, comme ma chronique Au fait, tu devrais faire un tous sur ta boite
mail pro... J'ai fait des miennes...